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Full text of "Du Caucase aux Indes à travers le Pamir. Ouvrage orné de 250 dessins et croquis"

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Dl CAUCASE AUX INDES 

A T n A V E H S 

LE P\MIR 



L'auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de tr.idiicti<jn et de repru- 
d net ion à Fétranyer. 

Ce volume a été déposé au uiinistèi'e de Tintérieiir (secticjii de l.i lihrairie) eu 
nove-nbre 1888. 



PAIUS. TYPOGRAPHIE DE E. PLON, NOURRIT ET G'", RLE GAI^ANClÈRE, 8. 



GABRIEL BONVALOT 



Dl CAUCASE AUX INDES 



A T n A \' F. R ; 



LE PAMIR 



OUVRAGE ORNÉ DE 250 DESSINS ET CROQUIS 
Pai! ALBERT PÉPIN 
A V K c u N K (; A II r K 1 r 1 n e h a i r t u l v o v a g i . 




PARIS 

LIBRAIRIE PLO>r 

i:. PLOX, .NOURRIT ET G'% IMP RIME L RS-ÉDITE L RS 

RIE G A R A N C I È R F , 10 

1889 

Tous droits réservés 




NOV 



'm 



L Asie centrale, ([ue nous venons de j)arcoiuir jiour la seconde fois, a 
toujours exerce sur nous une grande attraction. Cela s'explique. Cette 
région de la terre est faite de contrastes : on y trouve dans les plus affreux 
déserts des oasis d'une fertilité grande; on s y heurte à des villes reten- 
tissant des ])ruits agréables de la vie au soi'tir de solitudes que la pro- 
fondeur du silence grandit en quelque sorte; le voyageur, dont la bouche est 
amère encore de l'eau saumâtre puisée aux citernes de la steppe aride, ren- 
contre soudain des fleuA es avant l'allure majestueuse de mers qui s'en vont 
et où il boit la meilleure eau du monde ; après avoir parcouru des plaines 
infinies, il arrive au j)ied de montagnes dont l'a'il peut à peine découvrir 
les cimes qui se cachent dans les hauteurs du ciel. S il a le courage de fran- 
chir cette barrière en grimpaiit des sentiers difficiles, il se trouve au milieu 
d un océan de montagnes d où il craint de ne pouvoir sortir, et s'il monte 
et descend des semaines, des mois de suite, n'a[)ercevant du ciel parfois 
qu'un tout petit coin bleu, s'il se dirige du côté où le soleil se dresse chaque 
matin, il finit par aboutir à un pavs où les cours d'eau abondent, où des 
hommes nus cultivent, avec des animaux énormes, des terres d'une richesse 
incrovable. 

Ce (pu ajoute à l'intérêt (pi on peut éprouver ;i regarder un pays 
dont la configuration est bizarre, c'est qu'il est habité ])ar les races les plus 
diverses, (pxe l'on croit (pie nous-mêmes v avons encore des arrière-petits- 
cousins, et qu il court l'opinion parmi les hommes de science que les pre- 
miers des humains ont ressenti dans ce pays leurs premiers besoins, leurs 
premières impressions, et que de là sont partis pour l'Occident nos arrière- 
grands-pères, emportant en leur cervelle une ceitaine faculté de langage, des 



VI II 



croyances, des aptitudes qu'ils ont semées chemin faisant et (ju'on pourrait 
suivre à la trace ])our ainsi dire à travers le monde. 

Ajoutez (}ue l'Asie centrale a un pass('' des plus /jloricux ; nous entendons 
par l;i (pi'elle a été traversée par le coiupiérant le plus illustre de 1 anti- 
(piit('', par le plus jjrand des Mogols, (pi'elle a tloiiné le jour à un hoiteux 
terrible qui fit trembler l Europe. Il était intéressant de voir lu dis|)osition 
de l'arène où de tels guerriers avaient évolué, et de suivre la piste de leurs 
arnK'cs; il était intéressant d examiner ce (pi il restait de leur o-uvre et ce 
(ju'(''Uuent devenusles ouvriers avec lesquels ils avaient exécuté de si grandes 
choses. 

Nous voulions, grâce à un examen atlenliCdu milieu et des êtres, j»(''né- 
trer dans le passé de l'Asie, et éclairer, autant (jue possible, son histoire ù 
la lueur de la géographie. Nous voulions voir certaines choses \n)u\- mieux 
les comprendre, nous voulions en faire d autres poni- nous rendre (•onq)te 
de la façon dont avaient a(;i, (;n des circonstances analogues, ceux (pii nous 
étonnent encore à présent. 

C'est en nous disant que l liistoire vivait toujours, (pi il suffisait de se 
déplacer pour changer de siècle, et (pie la meilleure manière de retrouver 
les procédés des grands faiseurs d histoire était d eu être un soi-même, un 
infime, à la façon de celui (pii, reconq)osanl une goutte d eau, entrevoit 
la formation de l'Océan. 

Nous étions imbus de cette idée en nous end)ar(piant à Marseille j)our 
Batoum, et, toujours observant, nous avons traversé le Caucase, le Lenkoran, 
le Talich, où vivent des peuplades aux mœurs mérovingiennes et féodales, 
puis la Perse de l'ouest à 1 est par la grande route liistoriipie, en conq)agnie 
de pèlerins allant prier et trafiquer comme au moyen âge, puis le pavs des 
Turcomans et le IJokliara. A peine entrés en Afghanistan, nous avons été 
arrét('S par le même Issa-Khau en révolte au|ourd liui contre son niait re et 
ami Abdourxhaman-Khan ; nous sommes revenus sur nos pas par le chemin 
d'Alexandre, des Arabes et de bien d'autres, et finalement, arrivés au fond 
de l'impasse du Ferganah, au pied du toit du monde où viennent mou- 
rir, d'un côté, la civilisation d'Orient, de 1 autre, la civilisation d Occident, 
comme les vagues extrêmes de deux marées allant à l encontre 1 une de 
l'autre. Toutes les routes à travers les pavs peuj)lés nous étant interdites, 
nous avons résolu d en inq^roviser une })ar-dessus le Pamir, où nous avions 



T X 

^H)in^ (le clianco d l'iix; arrêtés par liomincs cl on li's olj^laclcs nous 
voiiaieiil surtout de la nature. De l'autre cole du toit ilu monde " , nous 
devions trouver dans les montagnes les épaves du jjrand naulra^je des races 
ilans I anli([uilc' i l, au delà, les Indes. 

Tel a éti' le I)ul de noire vova{;e. 

Mais en allant voire.' (pi il restait du passé en Asie et ee (pi étaient deve- 
nus les aut( urs de si jjrandes choses, iu)us avons eu le spectacle de deux 
peuples occupés à une o'uvre {jrandiose. 

Nous avons vu des villes naître, {grandir en (pieli[ue5 semaines, se peu- 
pler en un clin d œil; une voie ferrée construite avec des peines inouïes 
sous un climat teriiMe et tracée dans le désert avec une rapidité telle, 
(pi on la \()vait s allonger et arriver sur les cités presque aussi aisément 
<pi une rivicic rendue à son ancien lit reprendrait son cours lia])ltuel. 

Puis, c étaient des vaincus de la veille, enréfjimentés et menés au combat 
par leurs vainqueurs contre des ennemis héréditaires, versant leur sueur 
après le sanjf, pour aider leurs maîtres à créer plus vite cette route 
(pii allait lier les conquêtes anciennes aux nouvelles. Kt les vaincus traités 
<l abord avec une vigueur inexorable, j)uis avec ])onté, s étonnant de trou- 
ver si doux le contact des nouveaux venus, se rassurant sur l avenir et 
oubliant leurs délaites; assemblés par milliers un jour de féte, ils mêlaient 
leurs cris d .. Allah! aux hurrahs 5 de ceux qu ils avaient sabrés et qui 
maintenant leur tendaient la main. 

Dans les anciennes conquêtes, iu)us trouvions des grandes villes peuplées 
par les ('migrants de la race des vainqueurs, des gens du Volga, du Dniéper, 
cultivant des terres, chantant dans des villages sur le seuil des portes. Nous 
constations les relations amicales entre les indigènes et leurs maîtres, les 
uns prenant part aux fêtes de famille des autres, les enfants à casquette 
jouant avec les enfants coiffés du turban. Nous avons vu partout les effets 
de la douceur et de la patience des Slaves et jusqu à leurs défauts d'Occident 
leur servir comme des qualités en Orient. Nous avons assisté à l'expansion 
d un peuple versant sur l'Orient son trop-plein de force, d'un peuple qui 
s épand quelquefois lentement, quelquefois déferle avec la brutalité d un 
mascaret, mais qui jamais ne recule, mais qui prend racine, car il tient ces 
terres éloignées pour le prolongement de la Russie. 

a 



X 



Et, s'en allant préparer le canal ;i cell<; inondation, nous avons vu sur 
les routes poussiéreuses des soldats vigoureux, sohres, infali/jahles, disci- 
plinés, marchant d'un pas souple au son d'accordéons et de lialalaïkas dont 
les accords nous semblent autrement bellifpieux que ceux de la Ivre. Ces 
soldats qui paraissent nés pour les {guerres d'Asie, reconstituent, d Occi- 
dent en Orient, l'emjjire mo{]ol sur des bases ])lus solides; ils font, ii 1 en- 
vers, à peu près les mêmes étapes que ceux qui partirent de Karakoroiini, cl 
ils retrouvent les lofjements préparés par les fourriers de Djenyuiz-Klian. 
Nous ne voyons pas ce qui arrêtera mi peiq)lc doiil les sources d'éner(jie et 
d'action (grandissent chaque jour avec le chilfre de sa j)opulation, et à mesure 
<pi'il prend confiance dans ses foi'ces et ([u il apprend ii s en servir. Ajoutez 
(ju'il ne les dissémine pas plus qu'un arbre laissant tomber ses fruits et 
semant ses graines, et qu'il porte toujours plus loin la même {routière, 
poiu' ainsi dire, par l'c-ffet de la poussée irrésistible d une sève inté- 
rieure. 

Cela inquiète extrêmement ceux que nous avons trouvés de l'autre coté 
du plus énorme mossil de monta{jnes. Ils n'ont pas la sécurité de ceux (pii 
descendent d Occident la ])ent(; historique menant aux contrées cpi ils 
{jouvernent. Ils n ont j)as la même confiance dans 1 avenii-, la même insou- 
ciance du lendemain. 

Les Anglais s'efforcent de reculer l instant où il leur faudra jouer une 
partie dont ils payent les enjeux. Nulle faute ne leur est permise, et ceux qui 
tiennent le gouvernail ont l'oreille tendue, l'œil ouvert; un rien les inquiète. 
Ils d(''ploient une volouli", une inlcîUigence , une activité admirables. Per- 
mettez, lecteur, une; conq)araison faite sans malveillance ; rappelez-vous ce 
prestidigitateur chinois tpii, à lui seul, faisait tourner vingt assiettes, 
courant de 1 une à l'autre, les surveillant toutes et entretenant la rotation 
])ar un miracle d'adresse. Ainsi font, dans un dessein utile et largement rénui- 
nérateur, les maîtres de la plus riche contrée du globe. Ils ne sont qxie 
(pielques - uns attelés à une difficile besogne d exploitation, et s en 
acquittent à souhait. Mais ce ne sont ])as des concpu'rants ; ils n'ont pas 
procédé par invasion, ils ne sont pas entrés bannières déplovées, ils se 
sont glissés dans le pays, où leur tâche est autrement difficile que de l'autre 
côté, et ils se tiennent au milieu de millions d hommes et les dominent, 
grâce à des prodiges d habileté. Ils font voir ce (jue peuvent des commer- 
çants et des industriels ayant de la suite dans les idées. Néanmoins, quoi 
qu'ils fassent et disent, leur puissance semble faite d'artifices; ils remontent 



un courant, ce (jui faliyuc^ les j)lus inlr('|)i(l('s na;;(MU'>, landis que le? aulrcs 
le suivent, ce (|ui est l)ien plus commode. 

elle/, les |)()|)ulal ions indi^jèncs liniili oplics du j)avs soumis aux puis- 
saïu'es occidentales, nous avons eu I eclio de l opinion publicpie^) de 1 Asie 
touchant la situation respective des deux initions rivales. Retenus prison- 
niers dans le; Tchatral ])endant cpunante-cini] jours, nous avons eu le loisir 
d interrofjcr les indi^jènes de cette contrée. Il v a dix ans encore, ceux-ci ne 
se préoccuj)aient {juère (pie des Anglais, mais anjourd luii les Russes les inté- 
ressent, et ils nous ont tail mille questions à leur sujet. D après les rensei- 
jjiiemenls (pi ils nous ont dit tenir de jx'-lerius, les Russes seraient pauvres, 
mais ils auraient heaucou]) de soldats. Ils ont entendu parler sans doute de 
la petite ailaire de Pendeli; de bouche en bouche, le combat d'avant-poste est 
devenu une {grande ])ataille |)erdue par les Aiyians , et tandis que nous étions 
la, la nouvelle se ri-pandalt que les (3urousses avaient pris beaucoiq) de 
terres à 1 émir Abdourrbaman-Klian , que bientôt ils s'empareraient de 
Caboul, et (pie déjà leurs guerriers marchaient sur cette ville. Les Tcha- 
tralis se réjouissaient de la défaite des Afghans, leurs ennemis, et, comme 
ceux-ci passent ])our d excellents soldats, les Russes leur semblaient 
redoutables. 

Mais les Afghans sont loin d être vaincus. Et d ailleurs auciui des deux 
puissants rivaux ne j)arait avoir un intérêt immédiat à cet écrasement d un 
auxiliaire probable. L Afghanistan a donc chance de vie tant fjue ses voisins 
ne seront pas tombés d accord. Les émirs de Caboul s'efforcent d'être aima- 
bles avec 1 un et l'autre; mais les Anglais s'étant déclarés leurs protecteurs, 
c est à eux (|u ils s adressent (juand il s agit de rectifier la frontière ou 
d augmenter le cliilTre des bataillons au moven de roupies. 

La construction du chemin de fer transcaspien les a beaucoup inquiétés : 
ils se rendent comjjte de son importance stratégique ; ils comprennent que 
les Russes ont de la sorte pris définitivement possession du Rokhara, et 
que les armées du Caucase et du ïurkestau pourront dorénavant unir faci- 
lement leurs efforts. Et tandis qu'ils affirment ne ])as redouter les Anglais, 
ils sont moins catégoriques à 1 égard des Russes; ils parlent alors de se 
faire tuer jusqu au dernier en cas de guerre : c'est donc qu'ils n'ont pas 
l'espoir de vaincre? Les longs j)oui'parlers de la récente commission de 
délimitation où les Anglais avaient pris en main la cause des Afghans, 
avant abouti a une cession de terrain aux Russes, le prestige des Anglais 



xn 

n'a pas grandi en Afghanistan, et l'on est mécontent d eux; on considère 
l'arrangement pris comme nn recul et une manpie de faiMesse. Les Russes 
en valent mieux aux yeux de toute l Asie, et coiunic leurs [iiiaii( ( > ne leur 
permettent pas les prodigalités des Anglo-Indiens, on est surtout fiappc- de 
leur puissance militaire, tandis (pi On s étonne de la profondeur de la 
bourse des autres. Les ])euples et les peuplades environnant 1 Inde sont 
faits à l'idée qu il faut tendre la main à ceux qui la gouvernent, et ils sont 
étonnés toujours de n'en rien recevoir. A la façon dont ils (piémandent, 
ou voit bien (ju ils pensent avoir droit ii des largesses, et ils ne tiennent 
pas les Anglais pour de })uissants guerriei's, mais pour tle très riches mar- 
chands, ayant construit 1 édifice de leur puissance sui' des piles de roupies. 
Rien ne serait plus fragile. Us reconnaissent le courage des Anglais, ils atlmi- 
rent leurs merveilleux travaux, leurs belles voies ferrées, et cependant ils 
regardent du côté des Russes et en attendent de bonnes clioses. Il est diffi- 
cile de mériter la reconnaissance d Asialicpu's el de les satisfaire, et même 
ceux de 1 Inde lu' sont ])as satisfaits, ^ous ne savons j)as ce (|u ils espèrent 
d'un changement; peut-être est-ce de leur part un enfantillage propre à bien 
des peuples. Mais nous savons (pie ])lus d un nu'couleiil a dit : . Lors<|ue 
les Russes seront là, cela changera. ; 

Quand seronl-ils Yiendrout-ils jamais dans les Indes? Nous n avons 
pas compétence ])our répoudre à ces questions, nous ignorons 1 avenir, 
mais nous savons que ([uel<]ues-uus les attendent et (pie beaucoup s atten- 
dent à les voir arriver. 



AUX INDES PAR TERRE 



A TRAVERS LE PAMIR 



CHAPITRE PREMIER 

DE MAKSEILLE A TIFLIS. 

Marseille. — En mer. — Dardnnelle;. — Au café. — L'école. — Des soldats. — Hruits de 
{{lierre. — Recrutement. — Quelques mots en faveur des Turcs. — Bospliore. — Passa{;ers. 
— Les Terres basses. — Tréijizonde. — Le lîeicv du n ii)lite. — Foret vierge. — Paysage du 
Rion. — Une vieille connaissance. 

Avant de (|iiitter Marseille et la Fraiire, du haut de la ])orte d'Aix, nous 
jetons un dernier coup d œil sur la ville : les rues {jrimpent, descendent 
les monticules couverts de maisons, et dégorgent aux (juais tout un monde 
affairé (jui vit de la mer bleue, ([ue domine Notre-Dame de la Garde. G est 
à celui de la Joliette que nous nous embanjuons à bord de \ Anatolic, un 
joli navire (|ui nous transportera à Batoum en compagnie de tonnes de 
sucre, — elles s'appellent boucauts, — de fer, de cirage, de savon, de 
tissus anglais, de calé de Marseille, de clous, etc.. h Anatoli'e appar- 
tient à la Compagnie des fi'ères Paquet, qui veulent bien nous faire une 
réduction de j)rix, malgré que les temps soient durs. Nous les prions 
d accej)ter ici nos remerciements ])()ur leur amabilitt', et nos compliments 
pour la façon dont nous avons été traités à leur bord. 

La traversée ne va pas nous sembler longue, car notre capitaine Boschell 
est un Breton des plus gais, ce qui ne l'empêche pas d'être un rude marin, 
comme disent les hommes de l'équipage. 

Mais nous voilà partis. Il y a peu de brume sur la cote. Nous dépassons 
le château d ît, le Frioul, la Giotat ; Toulon se dissimule dans une encoi- 
gnure a gauche, la terre disparait tout doucement, on dix'ait qu'elle se baisse 
derrière l'horizon. Encore quelques tours d'hélice, et nous ne vovons plus 

1 



2 AUX INDES PAU TEIlliE. 

rien de la France, pas même une l)U('e. Ati revoir ! Des nuMiettes <|iii nous 
faisaient nn l)out de condnite, s'éloionent à lenr tour. Décidément, nous 
sommes en route pour l'Asie centrale, nous allons traverser le Caucase, le 
Lenkoran, la Perse, rAfjjlianislan si la chose est ])ossil)le, le pavs des 
Turcomans, la Bactriane, peut-être attc'iiidrons-nous le Kafiristan. A moins 
(pie les circonstances, qui ])ariois vous ballottent, vous secouent très dure- 
ment, ne nous poussent vers d'autres contrées; nous sommes à leur merci 
comme la coquille sur les vajjues. 

Le matin du 1" mars, nous entrons dans le détroit des Daidanclies. Nous 
avons des uiarcliandises à dcl)ar(pier. A pciru- 1 ancie est-elle jetée, (pie 
VAiKilolic est assaillie ])ar une nu('e de lialciicrs. !}( aiiconp sont (Jrecs et 
très impudents, les Turcs sont plus calmes; lui vieux ii harlx? Manche, 
durant lui rpuut d'heure, nous répète avec une patience hien nu-ritante : 

Mossou end)arcar, eml)arcar mossou ; il reste très dipue, tandis (pi au- 
tour de lui on crie à tue-téte. Des passagers niarchandi-nl diiiis une lanjjiie 
spéciale laite d auvei'(;nat, d it;dien, (h; {|asc()ii, etc.. .. l-.inhaica, uu)ss(mi, 
(pianto Costa, portar, rilornar, harca • , ciiarciliia superhe, entremêlé de 
beaucoiq) de - inossou^î, avec force {jcstes si{|nihcalils à I appui, (lest la 
langue Iraïupie ; elle est plus commode (pu^ le volapiik, ne vous déplaise. 
On peut rapprendre en une huitaine de |()m"s, sans m(''lliod;' cai toniM-c?. 

Mal{}Té la pluie, nous nous dccidons ;i preiuire place dans une clialoiqte 
de V Aiuilolif , (pu nous dépose sur le (piai ixtiu'ux, ou nous palaujjeons a\ec 
plaisii', en terriens île race (pu' nous souunes tous les trois. 

Bien (pie nous éprouvions la sensation d'être en Kuro])e, {jràce à un 
temps pluvieux sans doute, Dardanelles ne iu)us s(>nd)l(< pas une \ ille hien 
{jaie. Ktj iuia(;iiu' (pie les olliciers (pi!' nous f rouvons accr()iq)is sur les divans 
éventrés du u cah' de l llellesponl ■■ , ne s\ anuis/iil |)as cnoruu'ment . ils 
fument le cliil)()U(pu; à jx'liles houllees, très calmes; ils jouent au |a( (pu>t, 
et l'on n entend (pu' le hruil des dés; ils sont tous silencieux. I. lui d eux lit 
le journal, il le passe en souriant à son voisin, indi(piant du doi(;l, sans nn)t 
dire, un passa^je intéressant. Ce sont les dernières nouvelles, on |)arle de 
{juerre. Les Grecs crient: "A ConslaMlino|)!e ! à Conshinliiiople ! •■ cl la 
coidérence complote, et, danu? ! ca ne ril |)as, couh-rence. 

Nous preiu)ns p!;u'e à une lahie (pi entourent des chaises nuissives 
empaillées grossièrement et peintes en hieu. On nous sert le cah-, et, taudis 
c[ue le marc se dépose au iond des tasses minuscules, nous admirons les 
ima{>es d'une couleur éclatante qui ornent les murs humides. D'ahord, c est 
le sultan entouré de sa iamille, un homme à ,';ros ventre, avec des phujues 
sur la poitrine, une barbe en j)oiute, des traits réguliers et un lez. l'iiis. il 



DK M Al! SE IL LE A TIFLIS, :î 

V a (les litli(»{;iaj)lii('s (pii sont les poi trails mis ou couleur - des dilh'- 
reuts loiu liouiKiires turcs : uue U'ycude en turc et eu l'rauçais indicpie leur 
{jrade. Kntin, (piatre jjrosses dames, bien en chair et léyèremcut costumées, 
Hjjurcut les (|natre (-U'uicuts, la Icnc, la uu'r et les autres : ces dames ont 
tics |)os('s noiulialautcs et des (|uatrc coins delà salle sourient au\ consom- 
mateurs. H V a même im hillaril, sur lc(|uel des billes écaillées courent cahin- 
calia. .) allais oublier de vous si{jnaler des bustes badigeonnés de rou^je 
sur les joues avec des monstadies noires; je ne sais de (|ui ils sont 1 imafje. 
Telle est la description du cale le mieux tenu de Dardanelles, ou nous avons 
atteiulu une éclaircie (jui nous permit île parcourir la ville. Troie n'est pas 
loin, mais le temps nous nuuKpie d aller sacrifier sur le tond)eau d Achille, 




et nous nous promenons en attendant que le sifflet de V Aiialolie nous rap- 
pelle. 

Nous nous dirijjcons vers la caserne en traversant le bazar, où plus d un 
marchand j)arle notre langue sans vendre pour cela nos maichandises. J'en 
vois d'Allemajjne, d'An^jleterre, d'Autriche, de Bul(jarie ; celles qui ont des 
étitjuettes en lïançais sont contrefaites, ainsi (pie le prouve suffisamment 
une ortho{jraj)he de fantaisie. Et quand nous demandons à un bouti(juier 
de nous vendre (pielque chose de France, il nous montre ces contrefaçons. 
Nous lui faisons observer que même l étiquette est mal imitée, et il nous 
dit alors : 

i. Que voulez-vous? vos produits coûtent trop cher. îi 
J'entendrai souvent cette réponse. 

Voilà des ])etites filles tpii s en vont à l école en compagnie de leurs 
frères, chacun avant eu bandoulière le sac renfermant les livres. Ils sont 
tous sales, d(''puenillés, mais ils ont de bonnes faces rougeaudes et des 
torses vigoureux ; ils patouillent à la file dans les flaques d eau boueuse, 



4 AUX INDES PAR TEUllE. 

levant très haut leurs jambes torses, et quand ils s'éclaboussent, ils rient, 
très heureux de vivre, ces {jros petits Turcs et ces yrosses petites Tunjues. 
Les enfants de tous les pays n'en demandent pas davantage. 

Le fort ne parail pas inij)r('nable. En revanclie, des soldats vigoureux le 
défendent. Ils sont mal mis, vêtus de rossignols oïdjliés longtemps dans les 
magasins d habillement d'Europe, mais de fière allure parfois et avant tou- 
jours l'air soldat. Ils a])partiennent à la vaillante race d Anatolic. 

Mais V Anatolic, — celle des frères Pacpiet, — vient de lancer un coup de 




Le Stioml)oli. 



sifflet rauque, et nous retournons à ])ord. Dans une heure, le chargement 
sera terminé, et nous poursuivrons notre route. 

Un bateau anglais arrive de Svrie avec une troupe de recrues. L ancre 
est jetée en un clin d'œil, et la cargaison est innnc'diatement dc'-banpiée. Ce 
sont des Arabes aux figures longues; ils sont maigres, encore jeunes; ils 
drapent sur des vêtements en loques des burnous de laine (pii fut blanche 
ou des pelisses malpropres. On en laissera une partie à Dardanelles. On 
les verse pour ainsi dire du bateau dans les barcas, où ils sont eiicaqués 
avec leur bagage, qui est maigre : les uns emportent une besace peu 
rebondie, les autres ont tout leur avoir dans un mouchoir, et leur nourri- 
ture, leurs provisions débouche, si j ose m exprimer ainsi, sont des galettes 
de pain pas plus larges que la main, et des oignons dont ils croquent avec 
plaisir les tiges vertes. Sur le pont, restent, à coté des chevaux alignés, des 
cavaliers qui vont à Constantinople. Au moment où les barcas s'ébranlent, 
tous ces Arabes poussent des cris d'adieu discordants, ils lèvent les mains 



\)E M Alî SEIM.H A T 11- LIS. 7 

au ciel, Ic^ incllcnt sur la houclic, les apjxiiciit ^nr le cd-ur; ils {jcsliculcnt 
fouunc (les Iri'nrlicjuos. A cIkkiuc nouvelle haic a ([ui s\''l<)ij;iR', c (;sl 
une nouvelle salve de {jémissenienls eHiovahles. La rumeur ne s (-teinl que 
loi S(|ue le (|uai louruiille des humons hianes (|n on a tous (l('l)ar([nes. 

Les antres s accroupissent r('si;;n('s près de leurs chevaux. L ancre est 
liissee, et le hàtinienl aux couleurs de Sa Majesté britannique silHe, s ébranle 
et disparait avec ces Asiaticpu's (ju on se hâtera il initier aux premiers prin- 
cipes du numienuMit des armes, avant que la conierence soit terminée ou 
(pu' les (îrecs se jettent sur la Péninsule avec une louyue et un courage 
renouveh's de L(''onidas, roi de Laci''déuu)ne. 

Nous partons j)ar un ciel couvert; de (jros nuages passent d Europe en 
Troade, c est vous dire que le vent soulïle du nord. 

^sous dépassons d'ahord le tort de Dardanelles, avec ses canons braqués 
sur la passe dont l entrée est interdite aux vaisseaux de tout pavillon durant 
la nuit. A gauche, (lallipoli, d ou jaillissent de blancs minarets, s'étage près 
de (alaises (jui ont de larges crevasses et qui s écroideul, accumulant des 
blocs ('normes. Le vent nous en aj)porte les notes stridentes d une école de 
clairons. Et nous entrons dans la mer de Marmara. Nous naviguons dans 
des eaux neutres, paraît-il, et à ce propos nous allons constater un touchant 
échange de svmpathies entre les passagers. Il v a un Grec qui n aime pas les 
Tmcs; un Gi-nois <jui n aime ni les Grecs ni les Arméniens; un Arménien 
(pii n aime ui les Grecs, ni les Arméniens, ni les Turcs; il v a des Turcs qui 
ne se plaignent de personne, et plus d un Français à bord leur serrait la 
main volontiers. On dit que les peu])!es sont frères. 

Nous arrivons a Gonstantinople par la pluie, et ce n est pas sans difficulté 
que notre bâtiment est amarré dans le port encombré de navires et sillonné 
de coiu ants rapides. On ne vous décrira point Gonstantinople, c'est besogne 
faite, et très bien faite j)ar d autres. Au reste, le pavsage était assez mal 
éclairé, comme dirait mi peintre; il nous est a])paru dans la brume entre 
deux rafales de neige. Nous avons bien eu quelques rayons de soleil qui ont 
fait étinceler la Corne d'Or, Stamboul, Péra, Galata, mais le spectacle ma- 
gi(pie n'a été que d'un instant. Nous avons passé une bonne partie du temps 
dont nous disposions, à rtkler dans le bazar et dans les rues pittores(pies de 
Stamboul le vieux. 

Nous V avons vu des hommes robustes porter des cbarges éu(u*mesquiles 
courbaient jusqu à terre. De temps à autre, ils s arrêtaient et s'adossaient 
aux nnus aHu de reprendre haleine; puis, ils poursuivaient leur route pé- 
niblement, glissaient sur les pierres humides, s'engluaient dans la boue 
épaisse; la sueur leur coulait du iront, et pourtant, luie fois débarrassés de 



8 AUX INDES PAR TERME. 

leurs fardeaux, qu'ils avaient déposés sous les lianxjars des quais ou dans des 
])Outiques souî])res, ils retouriiaient en clierclier d autres, et, s'essuvant la 
lace, sans hésiter, ils recommençaient. 

On ne lisait point de découra{{ement sur h.'ur fi{]ure placide, et ils r('{;ar- 
daient d'un O'il résigné et (;rand ouvert ainsi (pie re{jardent les huftles traî- 
nant les chariots lourds. Ils étaient très nuii^res et en {jéiu'ral j)arhiient 
turc. 

D autres hommes {jrassouillets, assis lujnchalamnient d mis h;» houticpies, 
regardaient passer ces hétes de somme, le cliihouque ii la houclie; j)arfois, 
ils discutaient entre eux dans toutes les langues : le plus grand nombre avaient 
le nez crochu, l'œil plissé, le teint l)léme. 

Les ])reuiiers mangent des oignons, des concom])res, du riz, du j)ain, 
boivent de l'eau; ils vivent pauvres, meurent pauvres. Les autres sont les 
commerçants étrangers (pii ont une table mieux {jarnie et <pii s enrichissent. 
Rongés de la fièvre d acquerii', ils vivent dans | incjuic'Uide, dans 1 agitation; 
ils sont unanimes ii reconiiaitic que les Turcs sont di- braves et honnêtes 
gens, courageux au travail quand ils sont sûrs d être pav(''s de leur peine. 
Vous avez en raccourci une inuige de la Tiu'quie. 

A-t-on le droit, autant (pi'on Fimagine, de reprochei' le manque d ini- 
tiative, la paresse, 1 incurie à ces Turcs (pii travaillent ;i pa\ cr les dette.* de 
sultans prodigues, à rpii les percepteurs d impots ne laisseraient pas de (pioi 
vivre, s'il ne l'allail ipu- les raïas vivent poni- alimenter les caisses des ban- 
quiers européens? Si les banquiers ont raison de rt'clamer le rembom'senient 
de sommes prêtées, les raïas de l'Asie Mineure ont-ils tort de se décourager, 
de se laisser aller à vivre au jour le jour? N'avons-nous j)as eu nous-mêmes 
de ces lassitudes, il n'y a |)as mi siècle? l'eut-oii faire un crinu' ii un lionime 
de ne pas vouloir cultiver un cliauq) dont la moisson ne le pavera ni des 
sueurs du labom* ni de la fatigue des senuiilles? On a telleiucnl continue de 
" taper sur la tête du Turc ^ , (pie je suis prescpie ol)lig(' de m excuser de 
l'avoir un peu défendu. 

Nous quittons Coustantinople dès le |our. Le ciel est (h-gajjé dc> images, 
et la ville nous apparaît dans un ravon de soleil. Nous passons devant les 
palais se mirant dans l'eau et se dressant sur la rive devant Stamlioul ainsi 
que des paravents enluminés devant des choses malpropres ; manteau 
éclatant et riche couvrant des guenilles : le soleil fait sourire tout cela, 
mais d'un sourire dissimulant une douleur. Nous nous permettons ces 
métaphores en glissant tranquillement à travers les méandres du Bosphore 
aux rives boisées, où les cyprès et les pins se dressent seuls encore verts 
autour des palais et des villas des riches. Le canal a tant de coudes qu à 




BEKGEK DE SAMSOU.N. 



2 



DE M A llSlil I.I.E A TllLIS. Il 

tout moiiKMit on >(' rroit diiiis un lac d où l'on sort pour tonihcr clans un 
autre (|ui s Ouvre à ^()n lour. l'.l tou|()ur>, ;i droite, à {jauelie, ce sont des 
villas, des jtalais ; on rcMuontre des vajx'urs poussant des cris rautpies, 
des harcpies au\ voiles hlaïu'lies se gouHant eoninic des ailes de evfjiies 
hlanis, et des cai<pu^s avec des rameurs nombreux filant sur 1 eau à la 
lacon d une araignée nu)uvant ses pattes par saccades d automate; puis, 
des ruines de forteresses, et enfin des tentes blanches et rondes de soldats 
dans une {jorjje, et des retrancliements du haut descpiels des canons tendent 
leurs lon{;s cous sans tète. Voici (jue nous sortons du Bosphore, la houle 
couunence, la mer }soire est devant nous, désajjréahle, agitée, sombre, 
battant ses rives de va^jues (pii déferlent. Nous allons sur l est, le continent 
semble s évaser à notre {jauclie, puis sa cote se perd dans la brume derrière 
nous. A main droite, est la terre d'Asie que nous longeons; des montajjnes 
peu élevées ondulent le \on^ de la rive, une cime nei^jeuse de ci de là 
perçant les nua^jes. 

Nous avons sur le pont de nouveaux passagers. Des bergers (pii ont 
amenc' d<'s troupeaux de moutons à Gonstantinople, retournent à Samsoun 
avec leur maître, grand gaillard de Turc à la longue moustache tombante. 
Ils ont des chiens énormes, à lonjjs poils, peu aimables, montrant à tout 
propos des crocs de loup. Le jeune homme qui les tient en laisse avec ses 
armes à la ceinture, son kindjial, son pistolet, a 1 air d un brigand, mais pas 
d un l)i i;;and d oj)éra-comi(pie, surtout quand il uu^nace ses chiens. G est 
un beau (;ars bien posé sur ses jambes, vétu de bure grise, avec un bachlik 
jaune roulé en turban autour d une téte énergicpie. La face est large, osseuse; 
il en sort un nez d aigle d entre deux pommettes saillantes, et quand il lève 
ses paupières constamment abaissées sur ses yeux noirs, il a un regard de 
héte fauve effarouchée. Je questionne le père du jeune berger, un vigou- 
reux vieillard à barbe blanche : .. Nous hal)itons, ilit-il, à deux journc'es de 
Samsoun, mais nous n v restons (pie I hiver; dès (pi il \ a de I herbe, nous 
errons avec nos troupeaux dans la plaine, puis dans la montagne. 

Il V a sur le pont des Turcs, qui dorment ou bavardent, écouvés dans des 
nids de bardes; ils passent leur temps sans ennui et sans s'occuper qu'à 
jouer entre eux comme des enfants et à se conter des histoires. Leurs 
repas, très fréquents, se composent invariablement de pain, d'oignon et 
d'eau. Ils paraissent heureux. 

Des Persans, qui s'en vont à Trél)izonde avec une petite cargaison de 
cotonnades anglaises, forment un bivouac à part. Ils sont riches, ceux-là ; 
ils ont endjanpié des kourdjouns gonflés de provisions. Ils s'offrent les 
uns aux autres des tasses de thé à tout propos et se les tendent en faisant 



12 



AUX INDES PAR TERRE. 



des manières et se remerciant avec des sourires gracieux. Le {jlialvan est 
sans cesse allumé ; il circule dans le groupe, et cliacun en tire une houlfée 
avec beaucoup d'élé^jance, puis le passe à son voisin avec des démonstra- 
tions, des (jestes de mains qui font hriller aux doiyts des bayues ornées de 
pierreries. Un jeune marchand aux veux cercU's d'antimoine et langoureux 
paraît jouir de la considération {jénérale. Il {jralte d une {juitare à la mode 
de son pays, en dodelinant de la téte avec expression. 

Un des officiers du bord nous fait l'emarquer que ces Turcs sont peu 
civilisés. 




Passagers ilii [nmt. 



" Pourquoi ? lui demandons-nous. 
— C'est le fanatisme, d 

Cette réponse ne nous satisfait pas. Le restaurateur (pii est là nous dit, 
ipuind l'officier s'est éloigné : 

« Allez, c'est bien simple, ils ont peu de besoins. » 

Le restaurateur, qui novu'rit les corps, voit les choses à un autre point de 
vue, et selon nous il a dit juste. Oui, un peu])le peu civilisé est un peuple 
(pii a ])eu de besoins ; un j)euple plus civilisé a plus de besoins, et ainsi de 
suite. 

Nous allons bientôt voir les terres basses de Samsoun, redoutées des 
navigateurs, à condition toutefois que la pluie battante cesse. Les nuages 
s'envolent, et I on devine quelque chose devant soi au ])as des forets dont 
les arl)res paraissent prendi-e racine dans l'eau : ce n'est qu une ligne 
d'une masse qui flotte ; le phare émerge, puis la maison blanche du gar- 



DE MARSEILLE A TIF LIS. 13 

dieu (lu phare ; mais la clinV'ronce de niveau eulre la nier et le continent 
est si petite, les terics sont si basses cpie, hieii (pi On aj)proclie, elles 
conservent 1 as|)e( t il un llotta{]e, d une eliose souple et nullement solide. 

Ce n'est pas la nier, et cependant on dirait (pie ce n'est pas non plus la 
terre. 

Le lendemain, nous arrivons à Trébizonde par un beau temps. 

Le soleil luit, le carillon de Féylise grecque lance des notes {jaies, et 
nous voilà mis en bonne humeur. Nous grimpons d'un pas alerte les rues 
escarpées de Trébizonde, où nous sommes arrêtés de temps à autre par des 
hammals herculéens, cpii ])ortent à quatre un boucaut de sucre. Le poids 
en est énorme, les chemins sont {jlissants, et nous ne connaissons que les 




Cap tic Tréijizonde. 

Turcs capables d un métier aussi pénible. La ville est assez propre, elle est 
même a{!frémentée d'un stpiare bordé de calés ù l indigène. Nous remar- 
quons ])eaucouj) de tisseurs dans le bazar. La population et l'aspect de la 
ville nous ra])pellent à la fois l'Auvei^jne et l'Arajjon, et quand nous avons 
descendu le versant nord de la première colline jusque sur le pont, et que 
nous re^jardons à droite la rivière encaissée a^ ec des maisons qui surplom- 
bent, nous pensons à Epinal. Vous vovez, lecteur, que nous ne néfjligeons 
rien pour vous renseigner exactement. 

Quand on regai'de à gauche, étant sur le pont, on est tout à fait en Orient : 
une forteresse en ruine se dresse avec des tours à créneaux, et la mer 
apparaît à travers les escarpements par plaques bleues. Avant traversé le 
pont, si I on suit la route qui serpente toute blanche à travers les hauteurs 
vers 1 est, on peut s en aller à Téhéran par le grand chemin des caravanes. 
On en voit qui s'éloignent. Nous rencontrons des hommes au costume 
sombre ; ils ont des braies étroites, des espadrilles, des vestes collantes, 
des armes, des bacliliks noirs d'une fine laine avec galons minces d'argent. 
Ils ont grande mine, l'air énergique : on nous dit que ce sont des Kurdes. 



14 AUX INDES l'Ali TEliHE. 

Nous allons iciulre A isito à un nircanicicn turc instalUi près du hazar. Il 
a la spccialitc dos coffres-forts, qu il ral)ri(|ne très bien et munis de serrures 
in^jénieuses. Il en vend beaucoup, nous dil-il. Vous devinez sans doute 
(ju il V a beaucoup d'aclieteurs, parc(,' (jiicî le nomlirc des voleurs est [jrand 
dans le pays. Le maître de l'établissement, «pii nous reçoit avec I allabilitt- 
charmante des Turcs, est âyé d'une soixantaine d années et lort intelli{;ent. 
Il a quatre fils cbarjjés de la beso{jne délicate. T>'ainé a tiavailb- ;i Ouislan- 
tinople en conq)a{jiiie d'ouvriers européens, l! nous montre des catalogues 




l'oi tcHiix lurcs il Tii lii/.oiidi'. 



aufjlais de machines avec dessins. Nous en ajiercevons quebpies-unes dans 
l'atelier. Ils ont voulu en acheter en France d'un modèle (pii leur plaisait, 
mais il n'a rien pu conclure avec l industriel à qui il s'adressait, j)arce qu il 
n a pas daijjné lui répoiulre. Il me uujnlre son nom et un de ses pro- 
spectus. Notre intelligent compaliiote aurait voulu sans doute <pie ce 
brave Tiu'C,(pii estsolval)le etjouil de la meilleure vi'putalion, s en hit cher- 
cher lui-même près de Paris l'en^jin dont il avait besoin. Le fils ainé vou- 
drait bien aller voir les ateliers de France, car il a j)ris une très haute idée 
de notre pays au contact d'un ouvrier marseillais à Constantinoj)le ; mais il 
lui manque un petit capital indispensable, et il est rc'sijjiu' i\ vivre à Trebi- 
zonde le reste de ses jours sans pouvoir satisfaire son désir de s instruire. 



I»F. M.VnSF.II.LK A ïll'I.lS. 15 

Nous vidons la pclitc tasse de calV (|iu' le Turc hospitalier ne niancjue jainais 
d Ollrir à ses Ilotes, et nous retournons ;i hord en euij)ortant de cet te visite la 
meilleure inipicssion . Nous avcuis trouve- chez ces {jens du ;;<)ùt, de la tena- 
citt', lie I initiative et du lion sens. t". est vous dire (|u il ne leur niancpie 
(|U un milieu convenaMe pour l'aire une grande fortune. 

Durant la journi'e, on a ih'hartpu' d innombrables boucauts de sucre de 
Marseille; du cale de même j)rovenance, preuve (pi'il faut aller à Constan- 
tiuople j)our en boire de bon ; du ciraye de Lyon ; des clous de Paris . et 




Ancienne forteresse à Tn'lji'zonde. 



des balles de tissus aiifjlais prises à Constantinople : elles sont cerclées de 
fer et d un j)oids tel qu on u eu peut placer deux sur un cheval de bat. 

A la miit tombée, nous partons, et les lampes à pétrole des habitants bril- 
lent, semées par la ville en amphithéâtre ainsi C[ue des lucioles au flanc 
d une masse noire. Puis, tout cela disparaît, enveloppé d'une obscurité 
j)rofonde. Nous restons longtemps sur le pont à fixer obstinément le feu 
tomnant du port, qui semble s éteindre pour se rallumer toujours, comme 
un {jardien harassé de fatiyue tombe de sommeil, ferme Fœil presque, puis 
l'ouvre tout {jrand j)ar sentiment du devoir, pour le salut des navijjateurs. 

Le matin du 8 mars, nous avons entrevu confusément Batouni, au bas 
de monticules boisés pointant les uns au-dessus des autres, les plus élevés 
j)erdus dans la brume. La ville n'est pas pittorescpie comme Trébizonde ; 
elle ne s'étale pas (jaiement en amphithéâtre aux regards de ceux qui arri- 



16 AUX IINDES PAR TEIIRE. 

vent du larjje; elle ne leur montre que la première ranyée de ses maisons 
alignées correctement ainsi qu il convient à une; ville modiîrne. 

Nous apercevons d'abord la cime des mats, par-dessus le quadrilatère 
sombre de la forteresse qui commande 1 entrt'c du ])()rt; juiis, on voit la 
vieille ville turque au fond, ii ;;auclie ; on avance; et I on distin{jue nette- 
ment la fourmilière des soldats j)iochaut, roulant leurs brouettes le lony des 
talus qu'on achève. Mais nous avons tourné à droite, nous entrons dans 
le port, où les navires s'entassent dans une anse étroite. 

Il y en a de toutes les nationalités qui commercent en I juope : des va- 
])eurs russes, français, anglais, autrichiens; de nond)r('u\ voiliers italien», 
russes, turcs, grecs, qui viennent chercher du pétrole de JJakou. 

Que de tonneaux! Eu voilà rangx'-s sur le quai, d autres qu on roule; on 
en voit qui montent et desceiulent à l'extrémité dit la chaîne des grues, 
puis disparaissent dans le ventre gargantuesque des cales; des harcas qui 
quittent la rive en sont renqjlics; les chariots qui dcbouclicnt des rues en 
sont chargés ; les mis sont vides, les autres pleins, mais tous ont c(jnlenu 
ou contiennent du pétrole, dont lOdcur nous enq)este. Les lianes des 
navires, les vêtements des matelots, la terre, la mer elle-même en sont 
enduits. Une nappe souple, huihîuse, ondule à la surface de i eau avec les 
reflets bleuâtres d'un damasquinage. Nous sommes dans une sorte de Bercy 
du naphte. 

Au nord-est, les masures du village turc avec leurs façades noirâtres 
paraissent abandonnées; la ville nouvelle , où tout est vie, activité com- 
merciale, semble s'en éloigner dédaigneusement, car elle s étend vers 
1 ouest. C'est de ce côté que sont les débarcadères, les bouticpu's, les 
magasins, les maisons de courtage, les agences des compa{;nies diverses 
et les doukaiies (estaminets) innond)ral)les où Ton h iucpic dans toutes les 
langues. L aj)pàt du gain a lait rapidement de Uatouni luu' ville cosmo- 
polite. 

A quoi tient la fortune de cette petite bourjjade, insigniliaiitc il v a (juel- 
ques années? 

A ce qu'elle e^t devenue russe; à ce cpic dans le rovaume des aveugles 
les borgnes sont rois , la mer Noire russe comptant très peu de ports ; et il se 
trouve que la ])etite bourgade en possède un , pas très bon , pas très grand, 
mais enfin c'est un port. EtPoti, la ville voisine, la téte de ligne du chemin 
de fer caucasien, qui a une barre infranchissable, quelquefois durant des 
semaines, devait naturellement être abandonnée le jour où reml)ranche- 
ment de Rion a permis aux industriels et aux commerçants du Caucase 
d'expédier ou de prendre à Batoum un fret considérable. Ajoutons que Poti 




3 



DE MARSEILLE A TIFLIS. IS) 

est très malsain, que Batoum l'ost un peu moins, et vous aurez les causes 
principales de la jjraudeur de celle-ci et de la décadence de celle-là. 

Batoum est très aniuu' : la population s'y amuse beaucoup, comme il 
arrive aux (jens (pii vont ou (jui pensent (aire Fortune. 

Nous sommes restés dans la ville juste le temps de subir la visite de la 
douane, (pii lut faite avec férocité; nous dûmes paver pour tous nos instru- 
ments et même pour quelcpies bâtons de craie. Nos caisses furent toutes 
(l(''i)allées, avec beaucoup moins de soin qu'elles n'avaient été emballées. 

Le 10 mars, nous prenons le train poiu" Tiflis avec une demi-beure de 
retard, ré{|lemenlaire, })arait-il. L'entassement dans le wajjon d une foule 
bijjarrée donne lieu à une bayarre assez tumultueuse. 

Un yros colonel, venant tranquillement après le troisième et dernier coup 
de cloclie en fumant sa cijjarette, fait un joli contraste avec la fou(]ue des 
Caucasiens. 

Le train lonjje d abord la mer, et nous l'estons longtemps ii la portière à 
regarder 1 Analolie pavoisée en notre bonneur par les soins du capitaine 
Boscbell ; en liant des mâts flotte notre drapeau. 

Puis, nous entrons dans la foret vierge ; le drapeau français a disparu et 
la mer. 

Quel fouillis d arbres nous traversons! Les lianes montent, descendent, 
s'entremêlent, s'accrocbent aux troncs vigoureux : ce sont les cordages des 
vertes tentures de l été. En bas, des géants coucliés pourrissent, et il n'est 
pas rare d en voir sortir des arbres d une belle futaie, béritiers de la vie des 
ancêtres que les années ont terrassés. Des cbénes, des cbarmes tout droits 
dominent la mort et la résurrection qui sont à leurs pieds ; tous sont baut 
percliés sur leurs racines sorties de terre. Mais les faibles et les vieux font 
un désordre inextricable à fleur du sol, et il y a des fourrés impénétrables 
où nous voyons les sangliers brouter en sécurité. 

De tem])s à autre, dans une clairière, des huttes apparaissent couvertes 
de chaume; des cultures de maïs sont émaillées de restes d arbres que, dans 
la luite du défricbement, on ne s'est pas donné la peine de déraciner. Et 
puis, le I)ois ne manque pas, et oh le gaspille, comme l'eau chez nous. Les 
greniers sont posés sur quatre fûts d arbres h peine ébrancbés. De petites 
meules de paille sont en l'air ainsi qu'une gerbe sur une fourche énorme : 
un arbre à qui on a laissé trois moitiés de branches, telle est la fourche. 
On brîde par places pour défricher. On sème, on laboure autour de troncs à 
qui 1 on ne daigne pas donner un coup de haclie. 

A l'approcbe du Rion, le bois est plus rare, la plaine plus vaste; elle est 
presque nue, avec des montagnes de chaque coté, aux sommets neigeux 



20 AUX INDES PAR TEUHE. 

Près des stations, que rien ne sc'j)are des villa^jes, les porcs circulent très 
nombreux; quelques-uns sont noirs et en tout point scmblaldes à des san- 
gliers apprivoisés. Souvent l'un d'eux se promène tranquillement sous le 
train; il ne fde qu'au troisième coup de cloclie ainioiicant le d('part. 

Durant les haltes, on voit se promener le lon{j de la voie des vova{|eurs 
et des curieux au costume pittoresque. On voit force bourkas et bonnets à 
poil, des barbes long^ues, des têtes énergiques et brunes, des cartouchières 
d'argent niellé, des kindjials au fourreau brillant de dorures battant parfois 




Claiiière. 



la tcherkeska flottante et effrangée, mais le? mines sont fières et les gens 
déguenillés ont grand air. 

Un peu avant le Rion, la vallée se resserre; nous grimpons la pente 
abrupte à grand renfort de machines qui ahanent, et nous avons le loisir de 
considérer cette route pittoresque. 

De ci, de là, c'est une vieille tour lézardée, en vedette; un village perché 
comme une aire d'aigles; un château en ruine; des })iétons chaussés d'es- 
padrilles allant à grands pas derrière leurs chevaux chargés ; le long de la 
rivièi-e, des cavaliers armés en guerre chevauchent sur de maigres bidets 
intrépides tricotant de leurs jambes nerveuses; un berger grave, le menton 
appuyé sur son bâton, songe au milieu de chèvres mutines; les porcs aux 
soies hérissées sont innombrables, ils fouillent le sol et ne nous font pas 
l'aumône d'un regard : quand on est à bonne table, on n'a pas une minute à 



DE MAUSEILI.E A TJILIS. 21 

perilre. Dos voitures clescciulent les pentes, attelées de petits IximiIs, avec 
(les roues très basses : à l avant, deux branelies frottent le sol et (ont que ce 
véhicule de transition est presque une schlitte et j)as tout ;i lait une voiture. 
On s en sert poiu" charrier du hois, des (juartiers de roche. 

Nous (jriuipons toujours; les ioréts reparaissent, voici de la nei(;e dans 
les crevasses. Nous décrivons des courbes incessantes, nous nous enlonçons 
dans des tunnels, et vin^jt lois nous quittons et revovons la rivière, tantôt à 
droite, tantôt à {jauche, écumante, bruyante, impétueuse et sale, d'avoir 




Steppe. 

lavé les marnes de son lit. Les azalées et les rhododendrons nous suivent 
presque jusqu'en haut. On met encore une macbine derrière, et nous attei- 
fjnons lentement la h^ne de j)arta{;e des eaux vers le soir. On fait halte pour 
souffler, en présence d'un splendide paysage alpestre, et la nuit, nous des- 
cendons vers Tiflis en longeant la Koura , qui est déjà forte quand nous 
l'apercevons pour la première fois. 

Nous sommes restés à Tiflis le temps d'attendre de Pétersbourg les papiers 
qui devaient nous faciliter l'entrée des provinces transcasj)iennes. Nous avons 
revu cette ville avec plaisir, nous ne la décrirons point. 

Le 30 mars, nos papiers sont en règle, et tous les achats indispensables 
terminés; nous quittons Tiflis. Nous avons eu la fortune d'y rencontrer 
M. de Ballov, ministre plénipotentiaire en Perse, qui retourne à son poste 
avec sa jeune femme. M. de Ballov veut bien joindre nos bagages aux siens 
et les confier aux bons soins de ses serviteurs. On les transportera par 



22 AUX INDES PAR TERRE. 

chemin de fer à Bakou, j)ar mer à Reclit et à dos de mulet jusqu à Téhéran, 
ou nous nous donnons rendez-vous. Grâce à cette obli{|ean( e, nous pouvons 
nous en aller sans préoccupations par la voie de terre juscju'à Redit. On tente 
de nous en dissuader, sous prétexte (pu; nous avons à traverser lui pavs de 
brigands (jui vivent dans des forets impénétrables; nous ne trouverons que 
des sentiers; les caravansérails font complètement défaut, et même il n v a 
pas d'administration. Mais le pavs est peu connu, nous avons du temps de- 
vant nous, puisipie nos bagages voyageront lentement; 1 occasion est belle 
de voir des choses intéressantes, et nous la saisissons. Nous gardons avec 
nous l'indispensable, la charge de deux chevaux ii peine, et nos armes. 

Ayant dit adieu à nos amis de Tiflis, nous montons dans le train ii travers 
la bousculade habituelle, et nous partons. La vallée illinniiK'c de la Koura, 
(|ue nous dominons, disparaît. 

Le lendemain matin, nous nous réveillons dans la steppe, nous revovons 
luie vieille connaissance. Notre train (ilc lonl droit; à (;au( he, ondulent les 
montagnes grises; à droite, devant nous, derrière nous, la plaine vide 
s'arrondit à 1 horizon. l*ar-( i par-la des cavaliers a])parai>sent ; des mou- 
tons, des chameaux se devinent autour de jx'tits tas noirs ii ras du sol (pii 
sont des tentes. Le jour monte, le soleil éclate, mille couleurs irisent les 
montagnes, et la steppe illuminée prend vie. Elle se peuple d'aouls au bord 
de 1 eau, des étangs se dessinent, reluiscnl, en nombre inliiii; le changement 
de décor a été brus(pie, la transformation (éericpie : soudain la iialurc morne 
s'est parée. Mais les images vivantes que nous croyons pouvoir toucher du 
doigt s'éloignent et fuient devant nous : à l'approche de la locomotive,! eau 
semble s'évaj)orer; nous regardons en ;uriere, et la voilà pourtant (pii 
miroite. Nous traversons à toute vapeur un mirage immense. Uéc idi-ment, 
nous sommes dans la ste|)pe, on la reconnaît à ses tromperies. 

l'our (jue rien ne mancpie au pavsage dont nous avions gard(' le sou- 
venir, au loin, d imniiinses trombes de fumée s élancent, se tordent 
épanouies au sommet ainsi cpu! des ombelliferes géantes sur des tiges 
tourmentées. 




Gazelle. 



CHAPITRE II 



DE TIFLIS A REGHT. 

Eu voiture. — Saliaiic. — Tvpc.-î «riiidijjènp.s. — La pluie et ses effets. — Des sectaires. — Le 
pays J es boues. — Au Lord de la mer. — Encore des forêts vier{»es. — A la fiontièrc per- 
sane. — La population; sa manière de vivre, paresse. — Féodalité. — Scènes de la vie féo- 
dale. — Paysages du Talicli; habitations, mœurs, éducation, servajje, musique, médecine. 

21 mars. 

Dans raprès-midi, nous (lébar(|uons à Hadji-Caboul, dont la station est 
au milieu de la steppe. Quelques maisons entourent la gare. Nous sommes 
en pays tatare, en pays de race turque. Que voulez-vous qu'on trouve dans 
la plaine, sinon des Turcs? Ce côté de la Caspienne ressemble tant à Tautre! 
Néanmoins, les types diffèrent; ici, le mélange de sang caucasien et persan 
est visii)le, les hommes ont la taille élancée, des traits fins, des nez droits. 
Il y a un affinement d une race trapue par les croisements avec une race 
élégante et nerveuse. 

Nous envoyons à la station de poste commander les chevaux, et après 
déjeuner, nous nous installons sur de nombreuses bottes de foin et partons 
au son de la clochette de la douga tremblotante. Les chevaux sont bons, et 
nous allons grand train. La perikladnaia où nous nous prélassons est tou- 



24 AUX INDES PAR TERRE. 

joxirs aussi moelleuse qu'autrelois, on ne l'a pas modifiée : il lui mau(|ue 
toujours des ressorts. Les chemins ont les ornières réglementaires, et nous 
y retrouvons certaijis cahots (jiii vont ii 1 lune. Le séjoiu' de Paris ne nous a 
pas enlevé toute souplesse lieureusement, et, les jamhes croisées sur les hottes 
de foin tapissant le fond de la voiture, nous dodelinons éner{ji(pHMiieiit de 
la tète en contemplant le coiuher du soleil. 

Les 11 lettres ouvertes « nous donnent droit, parait-il, à une escorte, hien 
inutile du reste, et nous sommes accompagnés de trois cavaliers armés du 
sahre et du fusil. Ils yalopi'iit à nos cott-s et, de temps ;i autre, nous offrent 
le spectacle d'une fantasia, lors(pie le terrain s vprétc. La fantasia s appelle 
ici « djiguitovka " , la l'acine " djiyuit est tnnpie et vent dire hrave; tra- 
duisez comme vous l'entendrez. 

Aujourd hui 22 mars, ;i Salianc, la phiie menace, et nous acliclons innuc-- 
diatement du feutre fal)ri(|U('' par lesTatares; il ne vaut pas celui des Kir- 
yhis. Nous en ferons garnir nos deux cantines. Nous savions a 1 avance cpi il 
y aurait du feutre au hazar, nous étions dans la stepj)e; 1 inic ne va pas 
sans l autre. 

Saliane s'étend le long d un anne:ui de la Ivoura. Les m.iisons, en hois, 
sont éparses autour de grandes places. Le fond de la population est tatare, 
on compte aussi des Persans, des Arméniens en grand nond)r(', ])arait-il, 
et des Russes. Presque tous vivent de la jx'clic de l esturgeon, dont la rivière 
foisonne et qu On fume et exporte. 

Le hazar musulman est fermé, nous ne vovons que quelques marchands 
de fruits sous des huttes de paille, et des marchands de sel apporté, dit-on, 
de Khiva et du pnys des Turcomans. Dans les houtiqiies tenues par des 
Arméniens ou des Russes, on dehite des cotoniuides et de la vaisselle; ces 
produits sont de Russie et de (pialitc inférieure. C est aujourd hui le premier 
jour de l an des musulmans, et voilà pourquoi le bazar est fermé. Les gens 
circulent, vêtus de leurs heaux habits. Les tcherkeskas serrées à la taille et 
à longs pans sont déjà plus rares ici. On les porte plus courtes et souvent 
non fermées sur la poitrine; elles ne pendent pas plus bas que le genou. En 
revanche, le bonnet en peau de mouton est plus haut et au sommet plus 
large. La chaussure a changé; ce n'est |)lus la bolle, mais une sorte de 
babouche très large, à bec recourbé, à talon de bois qui s incruste sous la 
cambrure de la plante, de sorte que le talon dépasse; les pieds sont nus ou 
dans des chaussons de laine, ayant souvent des dessins en couleur. Il faut 
une certaine accoutumance poiu" se servir sans douleur de ce commence- 
ment de soulier; tout d'abord, comme disait un de mes amis, on a la sensa- 
tion désagréable de poser le pied sur des pommes de terre. 




4 



\)E Tiri.lS A IIKCIIT. 27 

A 1 Occasion de cctlc jjiaïulc Ictc du iiomoii/ ' - , les musiiliuaiis 
sont cliiilcs se sont teints de licniia. l'i('S(|ii(' toutes les mains sont roujjes, 
les harites, — surtout celles de ceux ijui grisonnent, — sont rutilantes; les 
chevaux eux-niéiues ont ('t(' harhouilh's de huplus belle des couleurs. Les 
promeneurs sont nond)reux, la loule ilàne j^jaieuient; des cavaliers la tra- 
versent à fond de train eu jjoussanl des cris de joie. 

Nous avons ohtenu ii jjraud peine d un honrreliei' iudi;;eiie (|u il couse 
du ieutre autour de nos cantines ; il voudrait profiter de la l'ete, mais dès 
que nous lui olïrons un hou pouihoircî , il se met immédiatement a la 
besojjne, et sa H;;ure (K'solée tlevient souriante. (Juand nous rentrons à la 
station pour dc'ieuner, le travail est achevé. Nous décidons tl aller coucher 
h Tisiakent, un villajje. La stej)pe commence près de la Koura; de loin en 
loin, on aperçoit des hanieauxaux maisons entourées de haies, de heaucouj) 
de haies; (|uel<jues Tatares se sont décidés ii dire : - Ceci est à moi, (pie les 
autres prennent le reste. La terre ne man(jue point, uïais les habitants; 
la sécheresse non plus n est pas à craindre, du moins en cette saison, car 
la pluie tomhe. 

Aiijourd hui û.) mars, elle tombe mieux, c est-à-dire plus cpi hier encore, 
rsous partons. L ondée devient averse incessante tout le lonjj de la route. 
Aussi les maisons en carreaux de terre, bâties le plus simpIcMiient possible, 
ont des toits de chaume pointus afin que 1 eau s écoule par une pente 
rapide. Cette précaution est indispensable, et on la prend partout où les 
pluies sont fréquentes. Ces toits donnent au ])avsa{]e un aspect inatteiulu, 
et le Boca{je me revient en mémoire. N allez pas penser (pi;' je veuille d'une 
similitude d architecture conclure ii une analogie de cervelle et de race : 
les lois de la pesanteur, le besoin d être à sec ont tout fait, et l'expérience. 
Nous sommes bien chez des gens de lan^^ue tunjue. 

A Andreïeff, à Prichip, les stations suivantes, nous toml)ons dans un 
autre monde. On n a de ces surprises que dans le gigantesque empire des 
Tzars. Voila des maisons construites à la manière de Russie, des rues 
droites, des cluunps soigneusement cultivés, des prés verts avec des trou- 
peaux de bétail et de rolnistes chevaux russes. Cette contrée est Jiabitée 
par les descendants de sectaires nommés - malakanes •• . Je questionne 
notre postillon tatare : 

i- Pourquoi ces Russes ont-ils quitté leur pavs? 

— Parce (pie 1 on voulait qu'ils fissent trois fois le signe de la croix en 
priant, et ils ne le voulaient faire (pi une fois, n 



Nouvelle année. 



28 AUX INDES PAK TERIiE. 

Le pays est très fertile, niais fiévreux; les clieiiiiiis sont éj)Ouvaiitahles, 
mais les attelages excellents nons tirent de cette lionillic annonçant (|iie le 
Guilan commence. Guilan vent dire pavs des houes : un nom aj)]jli(|ué fort 
à propos. A André ieff, une brave femme nous demande une consultation. 
Elle est vieille, la fièvre la mine, elle est sans forces, et, comme elle dit. 
ce elle sent la mort venir •) . 

« Il y a beaucou]) de fièvre dans le pavs ? demandons-nous. 

— lieaucoup, nons r('|)on(l-on. liien des gens en meurent. 

— Pourquoi y restez-vous? 

— Nous sommes nés là, et la terre est très bonne. •■ 

Par habitude, I homme vit sous des climats mortels et dans la j)auvreté; 
il n'a pas même lieu de se consoler en pensant (pie la terre est bonne, et la 
maladie, le milieu écrasant lui otent le (h'sir et jn^ipi a l idée d un sort 
meilleur. 

Après Prichip, village de malakanes riches, nous allons à travers champs. 
Sans nos excellents chevaux nous v serions restés. Quelle boue! (juels 
cahots! quels bonds! (|n('lles descentes! Le ])ostillon perd frécpiemment 
l'équilibre et tombe sur la croupe des chevaux; il en rit et les fouette de 
])lus belle. .lus(pi il Ivizil-Agatcli, nous ne marchons j)as, nons sautons. On 
aperçoit des étangs, et à droite, tles montagnes couronnées de forets. Nous 
descendons Aers la Gaspieinie, d où nous vient cette pluie fatigante. 

Nous sortons de Kizil-Agatch par un temps supportable; la pluie a cessé. 
Le ciel est toujours couvert, les ondées menacent. La ])oue cf)ntinue d être 
très épaisse : à gauche, c est la plaine; ii droilc, des montagnes couvertes 
de forêts se perdent dans la brume; en lace, nous avons le vide de la niei' 
Caspienne. Nous longeons des marais (pii recèlent un gibi(îr nombreux : 
canards, hérons, sarcelles, cormorans, aigles cancanent, volettent, planent, 
l^uis on traverse une broussaille où les renards ne mancpient pas. Nous 
descendons toujours vers la mer; un véritable Pays-Bas, humide, foyer de 
fièvre. 

Les sables commencent, la station n est pas loin, — son nom indicpu^ 
qu'elle est sur le sable (Koum), — ni la mer, dont cette poudre est la trace. 
La maison de poste est au milieu d'une roselière, au bord dune petite 
anse, où nous trouvons des bateliers occupés à décharger du poisson fré- 
tillant et à en embarquer qui est fumé. 

De Koumbachi, nous allons à Lenkoran par une route de sable. Nous 
voyons la pleine mer : au nord, la pointe de 1 écbancrure de Kizil-Agatch; 
des voiliers louvoient; le vapeur venant de Bakou se lève dans le lointain, 
quand nous entrons dans Lenkoran, aux maisons alignées sur la rive. Les 



DE TIF 1.1 S A UEO 11 T. 31 

hannu's tlo pèche sont iioinhrcuso.-i. Le hazar est lernu-, la Iclc! coiiliiiue ; 
partDiit les Tatares, teints de lieiiiia, Hàiieiit eiuliinaiicliés, si l'on peut dire 
cela des nuisidnians. 

Lenkoraii ii est r('iiiai(|ual)l(' (|U(' par la Fièvre (pic lui eiiNoiciil les marais 
qui bordent celte ville du coté de I ouest. 

Nous descendons à lu station de j)oste, la dernière du territoire russe. 
Plus loin, il i\\ a que des sentiers, et nous poursuivrons notre voyage avec 
des chevaux. Nous présentons nos respects au chef du district, (|ui met à 
notre disposition un de ses employés de police; parlant le russe et le turc. 
Il promet de nous amener demain uuitm un homme (pii nous louruira 




Station ilu Lenkoran. 

autant de chevaux cpie nous voudrons. L interprète est un musulman 
asthmati([ue, portant la tcherkeska ayec beaucoup d éléjjance; il attribue 
au climat sa maladie, cpi il traite tant(U j)ar les talismans, tantôt par 1 in- 
diftérence. 

Il nous arrive vers huit heures, le 25 mars, avec un tout petit ïatare ii 
{jros bonnet et fort obsécpiieux. Il nous le recommande chaleureusement; 
il le comble d'éloges. Le Tatare les accueille d nu air conHt, et cha(pie 
fois (|ue je le regarde, il s incline profondément, les mains croisées sur 
lestomac. 

" Vous pouyez vous (ier ii lui, dit l homme de police; c est un honnête 
homme, bien connu de tout le monde sur la route que vous allez suivre, 
et respecté de tous, croyez-moi. La preuve (pie je ne vous mens point, 
c'est qu on le laisse entrer dans les chambres des femmes. 

— Pas possible ! 



32 AUX INDES PAR TERRE. 

— Oui, dans les chambres des femmes. Au reste, il est riche et possède 
à Lenkoran une belle maison. C'est le plus liouncte liouiiue cpie je con- 
naisse, etc. li 

Y a-t-il moyen de ne pas s'accommoder d une perle aussi rare? 

Là-dessus, nous entamons la discussion au sujet des chevaux, et après 
une heure de feintes, d'attaques, de ripostes, de reculades, nous tombons 
d'accord. A midi, nous partirons avec cin(| chevaux, tiois de selle, deux de 
bât. Nous achetons (piehpies provisions dans le bazar : trois bourkas, trois 
fouets; nous écrivons à la hâte (juehpies lettres (pie nous portons à la der- 




Costuincs et maison talares. 



nière poste, où nous voyons le portrait neul du nouveau t/ar dans un vieux 
cadre. 

Vers midi, arrive le petit Tatare en compagnie de trois ou cpiatre esco- 
griffes aux mains roujjes de henna, à Figure longue de Persans, (jui nous 
saluent profondément, la mine attristée. 

" Ce sont les hommes qui doivent m'accompagner , dit le petit Tatare. 

La présentation faite, ils se tiennent cois, dans une attitude respec- 
tueuse. 

« Vous allez charger les bagages, et nous partons. 5) 

Tous les quatre s inclinent en signe d'acquiescement. Puis, le petit 
Tatare, d un ton insinuant : 

Cl Mais cela sera difficile, car nous n'avons que deux chevaux prêts; les 
autres ne le seront que ce soir. 

— Pourquoi ce retard? 




5 



DK Tiri.is A lîKr.HT. :}5 

— 1L-; ne sont pas Icnc's. Demain matin, an |(»nr, tont scia en oïdic, et 
nous arriverons ;i Astara vers midi. I",t si ce (|ne |c le dis ne se lait pas 
(se |)renanl I oreille , tu peux me coupei' cette oreille et même I autre, 
Vallahl • 

C(unme nous savons (pu> la route, ii ])artir de I>eid<orau, Iraxcrse la l)ou(! 
ou le sahie, et cpu' nulle part elle nCst pierreuse, nous en (.-oncluons cpi;; 
les clievaux n Ont pas besoin d être ferrés, et (pie le Tataie ment cei tai- 
nenient. 

.. Veu\-lu pa\er demain di\ roubles par cheval (pii ne sera pas ferré, et 
|e croirai (pu' la raison (pu' tu donnes du relard est vraie? ;) 

Le petit Tatare ;i {;ros bonnet voit cpie |e ne le tiens pas pour sérieux, 
et il se met à sourire; (punit à ses compagnons, ils rient. Jùi réalité, ils 
veulent profiter de la iete d aujourd hui, et ils l'avouent finalement. 
.- Demain, ce sera moins f'éte, et tout ira pour le mieux. •• Nous cédons à 
leur (U'sir, |)arce (pi i! ii \ a pas autre chose à faire, et ils s'en vont, après 
un profond salauialek, en ('chanfjeant des plaisanteries. 

Ce petit incident nous est un avertissement (pie le vovajje est bien com- 
mencé, puis(pie voihi un retaid inattendu. Quand on part, il faut se dire 
(pi on ne perdra pas une minute en chemin, comme si 1 on avait pari(' de 
tourner autour de la terre en (juatre-viii[;ts jours, et, durant la route, on 
s aperçoit (|u il faut de la |)atieiice et n être j)as plus pr('ss('' (pie si l on dis- 
posait de (piatre-viii;|ls ans pour cette même excursion. Inutile, au reste, 
de - ratiociner •■ ; car celui (pii est emporté devra souvent être calme, et il 
finira par s'étonner de sa condescendance; celui (jui est calme désaj)preii- 
(Ira la patience et se surprendra dans des emportements enfantins. Con- 
cluez-en que le vovajje forme 1 àme et le cœur, comme on dit, dans une 
certaine mesure. 

Nous jjiofitoiis du loisir (pie nous vaut le commencement de raniu'e 
uiusuhnane pour acheter (pielfjues douceurs : j entends des raisins secs du 
Caucase et des abricots séchés de Mazendéran. 

Puis, nous faisons un tour de chasse près du marais, où nous nous em- 
bourbons inutilement, sans tuer le moindre canard ni même un cormoran 
coriace. Kt nous allons respirer un air pur sur la rive de sable de la Cas- 
pienne furieuse, (pii veut bien laver soi{jneusement nos bottes. L homme 
utilise les forces de la nature. 

Le Tatare nous a promis d être prêt avant le jour; il est six heures, et 
tous les chevaux ne sont pas encore lii. Au dernier moment, voilà (pi'il en 
faut six au lieu do. cin(j, ainsi (pi il était convenu hier. Notre homme se 
lamente, ses compagnons ont des éclats de voix en discutant très séiieuse- 



36 Alix INDES I' A lî TKHHE. 

ment en apparence : « G'e.sl. trop de l)a{;a{;es! c est trop de bapojjes! Il fau- 
drait six chevaux ! Il en l'andrait se'pt! •) L'n<; eonu-die connue ipiOn nous 
joue là, dont le dénoûnient est (jue nous pavons un cheval d(! ])lus. 

Nous faisons ohserver au Tatare (|ue, hier, il a olfert une oreille > il était 
en retard, et il Test; mais il s'incline cl l'ail I (''lo{;e de noire houle- en 
termes si llattem-s, (pie nous ne lui cou])ons pas d Oreille. Nous pai lons par 
mie pluie hallaute. Au sorlir de Lenkoran, nous avons ii iranchir une 
rivière {jonilée par les eaux. Nous suivons h; {juide avec précaution; nos 
petits chevaux en ont jus(|u au j)oitrai!, et nous jnsfpi aux (j[enoux. 

Nos lon(;ues hourkas trempent dans l'eau, nous char^jent les épaules 
d un j)()ids {>énant, et nous avons la sensation de traverser un lleuve ou 
une rivière de (jhi, ou hien (pi une ondiiie ( i|)ri( ieus(' nous tire par 
derrière et nous invite à l accompa/jner vers ses demeures riantes. La 
vérité est que nous sommes emj)élrés dans notre accoutrement, (|ue le 
flot est rapide, et (pi il nous roulerait comme des feuilles si nos chevaux 
s'ahattaient. 

La foret commence de I autre coU- de la liviere de Lenkoran. Nous 
pataugeons dans une houe tenace, puis nous {jajjnous le sahie du rivajje. 
Nous le suivrons aussi longtemps (|u on poui ra. 

Nos chevaux trottinent, les vayues haijpu'nl leurs sahols, puis elles 
s'emportent, et nos hétes, prises de j)em', reculent, (;t iu)us sommes asperffés 
d écume. I^n haut de la herjje ialaisée, on aperçoit, de leni])s a autre, le 
chaume d mie masure tatare. Voilii des ecliaiici iires dans la rive cl des 
marais cernés de forets vieryes. On distingue des saules, des acacias, des 
ormes leliés ])ar des lianes énormes; le hois e>t pris dans les mailles d un 
filet fait des rehuts de la v(''{jétation . 

Tous les oiseaux de la création sont ici : des hranclies sont couvertes de 
grappes de cormorans, de corheaux, de pies; il v a aux ciiues des ornu's 
des hoiupiets de vautours et d aigles; dans le iiKU('(a{j(', les s|)alules, 
les flamants, les cicogues, les hérons errent en levant cérémonieusement 
les pattes; les canards sont inm)nd)ral)les ; les faucons et les énu'rillons 
pécheurs, aux ongles dé'uu'surés, d(''vorenl le poisson <pi ils ont pris, perclu's 
sur xme hranche, ou hien rasent 1 écume des flots, le hec eu avant, la 
serre ouverte, prêts à harponner les imprudenls ; au-dessus de nos tètes, 
tirent des cvgnes, des pélicans hien alignés et avant au cou comme un 
sac de voyage. Un couj) de fusil sur un canard, et tout ce nmnde elfravé 
pousse des cris : ce sont des cancans, des piaillements, des croassements, 
des hululements, des claquements de caslaguettes ; bref, imaginez un 
concert de tous les oiseaux delà création. Une nuisique charivaricpie nous 



ni" Il s A m: cil T. 37 

assouidil, cl c csl en \aiii i|iic la C.aspicimc l)al la mesure ;i lOrclicsl re, 
(le sa lioiilc r(';;lt'(' par le wwl du uord-csi. l'uis, le caluic rcxiciil, ou uc 
(iisliuj;ut> (|Ut' le silllcuiciil des coruioiaus et les uiouctics jacassaiil aiusi 
i|U(' des IcMUUU's lurijucs ;i uuc lontaiuc; les |)('li( aus jjoilreux se soiil lus, 
et ils uajjcut daus le ciel jjris (|u ils laillciil silcucicir-cuicut de leurs loii'jues 




lîords lie la Caspienne. 



d:inui, ou (les pécheurs atteudeut le beau temps sous des teutes de toile 
{-oudroniiée. Ce sont des Russes, des Gosacpies, des Kalmouks recouuais- 
sal)les à leur ty|)e uu){;ol ; ils fuiueut ])ar i)asse-temps. La pluie, qui avait 
cessé uu temps, coule de uouveau à Ilots, la mer est furieuse. Nous uous 
en éloi{jnons pour ahré^jer la route. 

Après avoir irauclii maiut torrent, allant de fondrière en fondrière, 
nous arrivons ii Astara par une pluie torrentielle, à I beure où la nuit 
monte. Nous entrevoyons la maison carrée en briques et à toit de zinc de 
la douane, et nous happons ;i la porte de la maison voisine, où le comptoir 
de la Compagnie Merkur et Kavkas est installé. On nous attend, et nous 
trouvons encore un bon f;ite, c'est-à-dire des bancs, une table, un plancher 



38 AUX INDES l'Ai! TElîIiK 

de bois pour s'étendre et un {jros pocle ronfliuil j)onr nous sécher, l ue 
douzaine d 'œufs et nua douzaine de verres de thé — par estomac — nous 
réconl'ortent rapidement. 

L'afjent de la Couipajjnie, (pii est fort aiiiiahh', nous annonce «pie proha- 
blenieiit nous ne pourrons passer demain la Irontieic trac('e par la rivière 
dont les eanx sont très profondes (;n ce moment. Il siilliiail d un peu de 
beau temps, quelques heures seulement sans pluie, ponr «pie le jpie lut pra- 
tica])le. Il n y a pas de {jrosse barcpu;, rien que des piro{jiies, à I ('«pii libre 
très instable, creusées dans des troncs d arbres. 

Nos {>ens ne tardent pas ;i coiifiiiiicr ces «liics, en a;;;;ra\ aiil encore la 
sitiuition, car ils ne sont ])as pressc'-s de pailli' par un temps aussi d(-sa- 
yréable. Ils se plaijjnent ioit de ne ponvoii- aller passer la nuit dans le vil- 
lage j)ersan sur la rive opposée, ou ils ont des connaissances. 

Ce coin de ]>aYS est en partie delriclu', et les Tatares sèment dn ri/. Ils 
sont, parait-il, d une paresse; inimajjinable, lal)«)inaiil a peine le s«)l très 
fertile, se couclianl au bout du cliamp lamlis «pie les femmes sèment. Kt 
«piaiid vient la moisson, |)!Ml«)t i|iie «le la laiic en\-iiiemes , ils prc'-lèrent 
en aban(l«)ii lier le tiers aux (jens de la nionlajjiie, «pii travaillent ii leur 
place. 

Dans la saison ou le riz est repi(|ne, les Icmiiies et les enfants mhiI cliai- 
;;és de la besoyiie. Les hommes peclieiil a I oc«-a.-i«)ii et prt-lerent le som- 
meil il tout le reste. Ils sont si paresseux, iiiiu< «lil I Arménien, «pi ils ne 
volent pas. Vous n auriez jamais |)ense «ju «)ii piil etr«' honnête |)ar 
paresse. Pounpioi pas? J^es iiu)ralistes assurent «ju «)n a les «pialit('s de ses 
défauts. 

A la vc'rité, les Tatares s«)iit paresseux ; et p«iur I aKiiiner nous ne noîis 
bornons pas ;i croire des «)nï-(lire, ii«»us en crovons nos \eii\. Ils habitent 
de misérables masures de terre couvertes de chaume, on des huttes de 
roseaux barb«)uillées d un {jàchis de terre, et poin laiil ils ont du bois ii deux 
pas et en abondance. Ils {jrelottent de troitl, d liumiditc', hiute d un c(mu- 
bustible dont ils n ont pas le courajje de faire provision. Il arrive même 
que le bois se vend plus cher à Astara, eu vue de forets superbes, (ju ii 
IJakon, où parlois on I importe de Perse. 

Ils se nourrissent mal, surtout de riz, de corniclioiis et de melons, et h- 
sol est riche. Ils sont mal vêtus et maladifs; ils sont ronjjés par la Hèvre, et 
ou les dit susceptibles de colère et non de t('nacit(''. Ils |ouent volontiers de 
leurs kindjials aux lames terribles, mais n aiment pas manier la ])ioche. 
Ils ont le tempérament d'une race nerveuse au sanj^; app;iuvii par un cli- 
mat malsain . 



DK ïll l is A ItKC.HT. 39 

\/A toinlx' au réveil, mais moins dru (|u liier. Nos leliarvadars 

uuil('tier> , (|ui soiil jiaxi'S ;i la |oui U('e, uous coMlcnl (|ue e esl une malc'-- 
(lielion du l'iel, (|ue la ri\iere est iuliancliissaMe, et (|u il \ant mieux 
attendre le lendemain. Au|ouidhui, un homme en aurait au cou et un 
clieval eliarjji' par-dessus la tete : • A moins de vouloir la mort des nuisul- 
mans, il est inipossihle de partir • , disent-ils. Kt ils puent j)ar leur barbe 
(pi ils sont d lionnétes (;ens. Nous résilions le tiaite et nous enxoNons louer 
des elievanx dans le villa{^;c persan . Nous partirons demain, (pie!(pie temps 
(pi il hisse. Nous avons enjjaj'jc' à notre service uu certain Amman, ancien 
matelot, aiuien surveillant de travaux, pécheur, actuellement contre- 
])andier, etc. ; il ])arle le russe et ne niancpio pas d intell i^jence ; il com- 
prend le persan et le parle intellijjiblement; le turc est sa langue nationale : 
c est donc uu interprète suiHsant. 

La pluie a cesse- uu instant ce matin, et uous avons j)U traverser le 
tcliai (rivière^ ii {)ue. Nous n avons pas eu besoin de confier nos personnes 
au Kurde liercu!('en, à face de sauvafje, larjje et lippue, qui diri^je très 
habilement son koulasso (pirojjue) à la perche. Nous nous tirons plus diffi- 
cilement du mortier dont est fait 1<! chemin qui traverse le bazar et con- 
duit à la demeun; du chef du vi!!a{;e, à cpii uous demanderons un {juide. 
Le chef est un charmant jx'fit lionnne, bien macpiillé, élé{;ant, avant 
clianssettes blanches, j)antalon bleu, tunicpie ouverte et noire, bonnet frisé 
d astrakan. Sa politesse est extrême, sa di{jnit('' {jrande, ses manières effé- 
minées, et il vous a mie façon distinjjuée de crochir son petit doi{|t orné 
de ba{;ne à tunpioise, qu'une modiste coqnette chiffonnant des dentelles 
ne désavouerait pas. Après trois cpiarts d heure d attente, un [juide arrive, 
et nous uous séparons du .. sous-j)réfet v , qni parait désolé. 

i. (Jnel domma^je que vous ])artiez ! mon district est à vos ordres, j'au- 
rais réalisé tous vos désirs. Si je n attendais un de nu.'s supérieurs, je vous 
accompagnerais : que Dieu vous protèfje ! etc. " 

La " sous-préfecture •■ est une maison à toit de cliaume, au ioud d une 
grande cour fermée par um- haie de roseaux. On entre par une j)orte 
basse, et tout d abord on trouve le salon, où le chef a pour bureau im tapis 
sur lequel il s accroupit jand)es croisées, au milieu de ses assesseurs : l un 
lui tendant I encre, l autre la ])lnme, lui autre le papier pour une si{;nature. 

Le chef administratif n a pas eu le temps de redresser son échine plovée 
horriblement par une courbette respectueuse à notre adresse, que déjà la 
pluie tf)nibe de plus belle. (Juelle boue ! (|ue de boue ! 

A environ trois kilomètres, on rencontre la rivière assez importante de 
Khodjikara. Ou décharge les chevaux, ou place les ba{ja;;es dans lespiroyues 



40 AL'X INDES PAR TEliltE. 

(koulasses), les clievaux dessellc-s iiayoïit, les lioiniiics se déslialiillent et se 
mettent à l'eau pour yafpier du temps et ne rien pa\ (!r. Nous traversons des 
marais fiévreux, puis nous loiijjeons la mer, tantôt sur la live sableuse, 
tantôt en haut de la her.'je. 

La pluie tombe, nos lionnnes \ont jandx's unes, au jK lit trot, beaucoup 
plus vite fpie nos elievaux, (jui n ont pas dans les veines une {joutte du 
sang de Bueéphale. 

Fréquemment, des cours d Cau conj)ent la roule. A notre droi(e,les mon- 
tajifues se succèdent peu ('levi'es, de liantenr ;i peu prés éfjale, barrant I lio- 




M 

Eli [)lro;;iu'. 

ri/on de leurs pentes boisées. Ces uKnilajpies seuiblcnl de loin r('v';uliére- 
ment plantées d arbres taillés de main d liomme, connue si ou les avait 
voulues bien pointues. C'est une sorte d a^jraiulissement des forets fabri- 
quées en Allemafjiie pour jouets d'enfants. Par |)laees, la nei{;e a si bien 
couvert les arbres, qu'ils sont coilIV's d'uru' li isure blanche. 

Nous entrons sous bois et nous arrivons à Visna, ou le {piide nous annonce 
que l'autorité de son chefd Astara finit. 11 refuse obslinc-meiil d'aller plus 
loin, malgré les promesses et les menaces. Nous l'invitons à nous coniluire 
au chef du village, et à travers des marais et des arbres et uiu* boue d'Asie, 
nous atteignons à {jrand peiue ime clairière où s'allonge une maison peu 
large, posée sur un terre-])!ein, couverte de cliuuu:', a\aMl une longue 
galerie dont chaque colonne est un tronc d arbre à peine débarrassé de son 



DE Tll I.IS A llKi-.HT 41 

(•i'()r("(>. Des cliicns-loiips ;i loiij; poil nous iu i iicillciit |);ir des aljoiciiiciils 
([iii lie sont [t;is ceux de I ;iiniti(', et luoidciil nos cIicvaiiK aux |arr('tï;. De 
l)()ns l'oiips (le hàtoii les ('cartcnl, cl i! soil des loniic's une niK-c de malan- 
drins tlc(;n('nill('s avant en main une serpe ;i ion;; manelie. Ils sont il peine 
vétns, ils ont la physionomie hardie et paraissent pluliM étonnes (pi ella- 
rouclu's de notre ariivi'e. 

A la porte d une des chandires de la helle maison, apparaissent des léles 
(le femmes de tout àjfe, avec une poussinicre d Cnlants entre les jand)es. 
Dans uiu' autre cluunhre très vaste, autour d un hrasier, il v a un cercle 
d hommes accrou|)is. 

Nous réckunoiis le chef. Un homme prend hi parole, puis un autre, puis 
encore un autre, mais ce n'est j)oint le chef. }sous insistons avec éner{]ie, et 
enfin un vieil homnu» dai{;ne quitter sa place j)rès du feu et se présente. Sa 
harhe est hianclie et sa parole laconicpie. ?sous lui demandons un jjuide 
nu)veiinant argent, et il refuse. Il ne veut rien entendre et nous invite ;i le 
laisser tranquille ; il retourne ii sou hrasier. Nous le menaçons du Chah, 
(1 un chef voisin, mais il ne s Cflrave pas et dit qu il n'a peur de personne. 
La trentaine d indivitlus qui I entourent j)araissent d'accord avec lui, et nous 
partons après avoir annoiu^é au vieux sauva{;e que nous dirons au khan 
voisin le iu(''pris (pic le chel'de Visua a pour lui. Tant pis s il en résulte des 
désafjrcments. 

Le vieux a été impressionné, car un homme ne tarde pas à nous joindre 
(pii j)rend les devants et éla(;ue avec sa lonjjue serpe les hranches {)èiuintes. 
llj)arait (pie nous avions commis une maladresse en invofpuint 1 autorité 
du khan de Karyanroud, qui est détesté dans cette contrée soumise au khan 
de Khevir. 

Nous n avons eu un jjuide fpu; lors(pi ou a su (pie nous allions lui 
demander 1 Jiospitalité ce soir même. 

Avant la nuit, n(jiis sommes ii Khevir, dans la forêt défrichée par endroits 
et sur les terres de Rakim-Khan, qui nous offre cordialement une de ses 
maisons, éjjavée par un prand feu. 

Pour nous servir d une expression (jni n Cst pas orientale, nous sommes 
trempés comme une soupe, et nous nous p!ou;;eous avec plaisir dans un 
hain de chaleur et de fumée. Le feu est allumé dans une de ces cheminées 
du pavs (pii n en sont pas, puiscpie le courant d'air se fait par la j)orte. Les 
fayots sont entassés dans une niche en terre semhlahie à une (jiande niche 
il saint, et quand ils flamhent, une {jerhe d(' feu s'élance, lèche les parois 
de la niche, et dépasse 1 auvent ou la capote, et alors, comme il n v a pas 
de feu sans fumée, on est enveloppe d un nua^je qui obli^je ceux (pii sont 





42 AUX INDES PAR TERRE. 

debout à s'asseoir, et parfois ceux qui sont assis à s'('teri(lre h plat ventre : 
tel est le cas quand il y a une forte j)ression de I atino.sj)lière, connue 
aujourd'hui. Et c'est dans cette posture que le khan nous trouve lorsqu il 
vient nous rendre visite avec son cousin jjerniain, et nous lait servir un 
repas très simple, mais délicieux, consistant en liniles siiumoni-es {jiyan- 
tesques, hien braisées, et en riz à la graisse, suivi de laita;;e et <h' raisins 
secs. 

Rakim est un homme de taille movenne, aux traits re;;idi( r-, i)nin, 
coilfé du bonnet d astrakan du pavs, en tunitpie ouverte a l)oul(uis de 
cuivre, avant pantalon de bure yrise, et les abarcas de ( iiii' ii bec maintenu, 




Klievir. 



comme les ^ carbatina^ ' anticpies, par des lanières de laine tressée. Son 
cousin, plus jeune, a la tuni(pie bleue du monde (illiciel ])crs;ui. Ils ont le 
kin<l|ial au côt(''. 

llakim nous rend amplement les compliments (pie nous lui taisons, et 
nous apprend qu'il descend chaque hiver dans son fief examiner l état de 
ses terres, percevoir les redevances, entendre les rc-clauiations, airanjjer 
les différends. En hiver, il habite la montagne. Son cousin, (pii I accom- 
pagne, a vécu deux ans à Téhéran, mais il s v est enmivi' et est revenu ;i 
Khevir. 

Le khan a des diiticultés avec lui voisin, son parent, (pii lui cherche 
constamment noise et lui veut, dit notre serviteur, . acheter ses terres 
sans argent . Il se plaint anu'rement du mancpie de respect de son 
ennemi, (jui vient encore de l insulter gravement à l occasion du nouvel an, 



DK TIl LIS A UKCIIT. 43 

l'ii ne lui rciidaiit pas visite le premier, eoiiiine ('tant le plus jeune, ainsi 
(pie re\i;;e la eoutinue. I.l puis, ;i cliaipie iiislaril, les serfs de Rakiin sont 
lualnieni's, et lui doit user de reprt'sailles. L al'Iaire s'envenime et finira 
mal . 

Lors(pie les klians s'envoient lenrs serviteurs, les serviteurs sont ma! 
reçus, et le dissentinuMit est chaque jour j)lus yrand. Rakim sait (pie nous 
allons il Tc-ln-ran, on il a son frère aine attaelié à la personne du chah; il 
serait heurcMix (pu' nous disions ;j 1 ain(' (pie la terre de Klievir, depuis cent 
ans dans la (aniille, est en daii;;er tl être perdue, et (pie 1 intervention de 
Sa Majestc- le chah serait utile. 

- Pounpioi n écrivez-vous pas à ce propos ? disons-nous à notre Injte. 

— C Cst (pie mes lettres sont toujours interceptées avant d arriver à 
Téhéran. •• 

Le khan nous demande une C(insiiltation jtonr lui-même et pour plusieurs 
de ses ;;ens (pii ont les veux malades, puis il se retire. Demain, il nous 
acconij)aj;iu'ra jus(pi ii la irontière de son domaine. 

Nous partons pour Karpanroud dans la matinée, ])ar le scjleil, (jiii daij^ne 
eiiHn nous r('(liaufler. (Jiiehpies hommes, porteurs de peahodvs et de 
kindjials, vont en avant. Le khan, à cheval, avec deux serviteurs à j)ied, 
nous ])récède : tous sont armés, le jeune cousin a même un revolver au coté. 
Nous nous enlonçons dans la forêt vierge, et la promenade par un sentier 
capricieux est charmante. Il sulHt d une ou deux heures telles t|ue celle-ci, 
passées dans une nature aimahle, pour ouldier des semaines, des mois de 
fatigue et d'ennui. 

Nous sommes dans un hois de grenadiers sauvages et d'églantiers, ils 
s'entassent sous des acacias et des hêtres entrelacés de lianes (pii les 
unissent en l(?s étreignant ; des arhres rompus par l'orage sont cassés 
au milieu, et leurs cimes, dont 1 orgueil a été ahattu piscju'à terre, se sont 
ranimées, ont repris vigueur comme Antée, et elles lancent parfois des 
rejetons vigoureux, hien droits et pleins de vie : tels ces peuples (jue le mal- 
heur ahat pour les relever et les rajeunir. Lu has, heureuses comme nous 
des rais d Or <pii illuminent la forêt, on voit des anémones, des pâquerettes, 
des violettes ; les mousses verdoient; j)iiis des oiseaux chantent, et c'est le 
calme et la gaieté. Mais nous n'entendions pas, dans notre joie de vivre, les 
coups sourds et répétés que la mer frappe à notre gauche ; elle est là, et 
furieuse comme une folle, tout près de nous ; par 1 entrecroisement des 
l)ranches on 1 aperçoit écumer de rage. Les cavaliers vont à la file sous 
bois, ils se penchent (|uand le khan, de sonkindjial, n a pas ahattu les bran- 
ches épineuses menaçant la face de ses h(ites. Les gués succèdent aux gués. 



44 AUX INDES PAU TEIîIÎF:. 

Un pécheur est au Ixjid d im niisscaii; il vient de lairc sauter un >auni()n 
superbe, d un coup de crochet hahih^nient applifpié sous le ventre. Le khan 
nous offre, d un {fcste amical, la lionne piise, car il est maître de t<nit ce 
([ui vole dans l'air, de tout ce (|ui na;je tians 1 eau. Nous rchi>ons. l'A le s<'rf 
continue sa pêche, le seigneur son chemin, sans «pi nu mot ait été éclianyé. 

Nous sortons de la forêt et suivons le riva/je de la mer, où sont amassés 
des millions de co([uilla{}('S (pi elle ne haijpu! j)lns. Nos chevaux, en les 
foulant, l'ont avec leurs sahots un hrnit de cloches lointaines sonnant à toute 
volée im jour d(î lête. l'^t nous av()ns des visions d ('>;lises {jothi<|ues vomis- 
sant 1111 peujile (pii s Chaudit; ces visions fiiiisseni sur le sahie hn lavt- sans 
interruption par le va-et-vient du tlot. Nous ne sommes j)as seuls a vova{jer, 
car là-haut passent toujours les longues files des pélicans et des cvjpies, mais 
ils tirent vers le nord. Chacun va de s(mi c6t('' ici-has. 

Les khans nous accomjiajjiienl pis(|n a la liinilc de leurs Ltats, prés d'une 
rivière; de 1 autre cote', on voit nue Imite de roseaux avec des lioimiies 
armés. 

Les khans nous font leurs adieux après avoir mis pied à terre, et Ilakim 
nous prie de ne pas oublier la commission dont il nous a char;;('s pour sou 
aîné, à Téhéran. 

Sm- ce, nous franchissons le ;;u(', et nous sommes sur la terre de I ('niiemi 
de notre hôte. Les hommes armés viennent nous re;;ard!'r passer, ils sont 
chargés de faire payer un pc-aye à ceux (|iii p('ncticnt sur le lei i itoire de 
leur maître. Poste de douaniers à mines de haiidits. Ils ecliaii{;ent (piehpies 
paroles avec notre interprète, et une fois renseigiu's sur notre compte, ils 
nous saluent. 

Vers ciiKj heures du soir, nous arrivons a Kar;;anroiiil par un chemin 
assez hou pour des chevaux meilleurs (|ue les nôtres. Des cavaliers einovc'S 
j)ar le khan nous invitent à venir au ic château •■ , on I on nous attend. N(uis 
n y arrivons qu'à la nuit noire, après deux heures de marche dans un hour- 
hier affreux et après avoir traverse'' la rivière, au lit lar{;e et seim- de 'jalets, 
(pii fournissent au cheval de noire domesli(pie I occasion de huiler, et au 
cavalier celle de prendre un haiii iiiiilile. ( )ii nous installe dans une chambre 
blanchie à la chaux, a\anl des niches en {juise de portemanleaux ou d ar- 
moires, et des meubles : une table, trois chaises de modèles variés, mais 
européens, nous prouvent tpie le maître de céans a eu le contact de lOcci- 
dent. L^ne nuée de serviteurs nous entourent, tous ont an cote un lonj; 
kind|ial. N(Uis avons peine à échajiper ;i leurs atteiilioiis intinies. l'.idin, ils 
vont se coucher, après avoir annoncé que demain matin le khan nous rendra 
visite. 



DE Tin.lS A HI'.CHT. 45 

Il vitMil, t'u clh't, (|U('l(Hics iiishiiils ;i|»i('s iioirc lever; il a deri ieic lui une 
^uile iiomItrcMise ; son heau-Irère, et un cousin (|u il nous prc'seule, I aeconi- 
j)a{;iieiit. Il nous tleniaiulo où nous allons, (|uel esl le hiil de noire vo\ a;;e, et 
il est très heureux de placer, (|uand il le peut, un mot de Irancais. H ehauelie 
nuMue des plirases rud iuientaires, niais il comprend ;i {{land |)eiue les ré- 
ponses les plus simples. 11 a alors recours ii notre interprète (pii lui parle le 




turc du Talicli. I.e klian r(>mar(|ue (pie notre homme a l accent du pays, et 
il lui demande comment il se lait (pi il soit su]et russe et s il n'est jias du 
Talicli. Il lui reproche d avoir (piitti' son pavs, et lors(jue Amman lui dit 
(pi il est originaire d Ardehil, lekhaii IVonce le sourcil, car il déteste les(;eiis 
de cette trihu. 

I.e khan est Jietit, maij^re, nerveux ; il a une tet(; de vautour, au hout 
d un Ion;; cou ;i la pomme saillante, le ne/, acpiilin, Id'il noir et jjraud, au 
reyard taux; il sourit très irc-ipiemmeul et montre des dents petites, poin- 
tues. Il est très maitre de lui-même, pose des (piestions insidieuses, et 



46 AUX I.NDKS l'AR TEliHE. 

répond aux nôtres sans se presser. Un liomnie dc-Fiant, aux allnres de cliat- 
tiyre; il insj)ire à Amman un malaise visiljle. Tout le monde trendjie autour 
de lui. 

Notre amphitryon déjeunera avec nous. 

a Si vous permettez «, dit-il avi;c un soniiie ohsc'daiit. Iji altcndanf, il 
nous ])ropose une promenade et en profile pour nous accahler de (pies- 
tions. 

u Pounpioi n'avez-vous pas Sa Majesté chez vous? 

— Je ne sais pas. 

— Vous savez, mais vous ne voulez pas me le dire. 

— Peut-être parce cpie le peuple n'en veut pas. 

— l'ounpioi ne veut-il pas Sa ]Majest<''? 

— Parce (pi il veut être lui-même Sa Majcistc'-. 

— Cela n est pas possihle, il ne peut v avoir (pi uik; Sa Majesté! Je ne 
comprends ])as. « 

Je me (jarde hicii de chercher ii lui cxpliijncr ce (pi il ne comprend pas. 
" G est Mac Mahon qui est chel" en l'rance? 
— Non, il ne Test plus, il a été remplacé ])ar Gic'vv. 

— Qu'est-ce <pie Gréw a fait de Mac Mahon? il l a cliassi' de l'rance? 

— Non, I un et I autre vivent ;i l*aris. ■• Voilii (pii est encore plus in- 
comprehensihle pour le khan, et il comnHini(pi(' ;i son heau-lrere I l'ion- 
nement où cela le j)lon;;c. Il est visihie (pi ils ne me cioieiil pas. 

« Et Mac Mahon reste tiaocjuille, il ne clierclx.' pas ;i se venger? 

— Non. 1) 

Silence. Nous venons de jjriniper un talus, nous nous sommes (■loi{;nés 
de noti'c hahilalion; ;i (jauche, il v a une très «jrande maison (pii ]»arait 
inliahilee. G est une prison. Dans le has, ii deux cents pas, s ("lève le châ- 
teau ou hahitent les femmes : une maison à {galerie et à un étajje, autour 
de lacpielle des hommes armés circulent. Elle j)art du hord de la herjje de 
la rivière, et forme un carré avec des écuries immenses et des sortes de ca- 
sernes. 

Plus haut que le talus (pu* nous venons de {;rimper, sur une j)late-forme 
naturelle d Ou la mer est visihie, le khan construit un palais de liricpies. Il 
nous le fera voir demain, et serait très heureux (ju on (mi lit le .. portrait ■ . 

Suivis d un {jroupe nombreux, précédés et flanqués d hommes avant le 
martini sur l épaule, nous arrivons au hain par un chemin pavé de cailloux 
avec soin. Près de la porte, un homme en turban l)lanc, face basanée, hache 
à I épaule, se lève à notre approche, s incline, salue le khan (pii lui rend sa 
j)olitesse de la main, et immédiatement entonne d une voix formidable, sur 



TtK ÏII'I.IS A IIEC.IIT. 47 

le ton (1 im rct itiitil, les louantes du luaitrc, ;i (|ui cela ne (l('j)lail |)a>. Xoiis 
(l(>>c<'ii(l(>ii> les maiflios du liaiii. on ('ittciid encore la psalmodie loni- 
truanle du li('raut. C. est, parail-il, un (lei\ ielie illustre; il \ieul passer 
([uehpu's |ours [)rès du kliau, clKupu" ann('<\ diuanl 1 liiver. 

Le haiii est très propre et hien iustalh'. Nous eoniplinu'utons l arcliiteete 




Tireurs taliclies. 



do son l)oii {joùt, et le khan est tout jovcux, car c'est lui cpii a dessiné le plan 
et diri{jé les travaux. 

Nous demandons au klian j)our(pu»i ce pavs s'aj)pelle Talicli. 

" C'est, dit-il, en mémoire d un Fds de Tclienyuiz-Klian, d où ma famille 
descend. Nous sommes maîtres du Talich depuis quatre cents ans. Il était 
{;rand autrefois, mais les Russes eu ont pris une partie, et il ne nous reste 
(pi un coin de terre. 



48 AUX INDES PAR TERRE. 

— Vous avez lial)ité Téliéi-an? 

— Oui, c'est là (juo j'ai ('tudié le français (;t servi dans 1 année de 
Sa Majesté. Je suis yénérai et je dois l'ournir quatre cents cavaliers à .Sa Ma- 
jesté, en cas de guerre, d 

Au-dessus de nos têtes, à une liaiilciir très coiisidc'ial)!*', a j)liis de cin(| 
cents mètres, un vol de pélicans tir(; vcis le nord. Un lioniiuc ollic an klian 
son fusil (ju'il a eu soin d'armer, car i! sait les yoiits de son maître pour lu 
fusillade. Le kban prend une lorgnette des mains d'nn servitcnr, dont c est 
l'office de tendre la lorgnette; il mestne la distance, met la luuisse, et pan! 
])an ! sur les pélicans, qni s'éloignent sans accident. Mais le maître tient à 
prouver son adresse, il inspecte avec la lorgiu'tte les flancs de la montagne. 
Il découvre une vache dans la broussailh; ;i au moins un kiloin{ tr<', il vise 
avec soin, et au deuxième conp la béte se sauve. Le tireur nous regarde 
avec satisfaction, car il est évident que la balle n'a ]»as frapjx' loin du bnt. 
" Est-ce que vous en tuez (pudcjuefois? 

— Oui, assez souvent. 

Les rois d'Assvrie se faisaient amener des lions, des bommcs, (>t les per- 
çaient de flèches afin de s ciilrctcnir la main. Le tir ;i la vaclie est moins 
royal. 

Voilà une coriujille sur un toit, le khan (Iommc un ordre, et cin(j ou six 
gredins ])artent à toutes jambes la rabattre ;i coups de pierres de notre coté. 
Mais la corneille s ('chappe. Ilestent (picKpu's mallicuiciix moineaux dans 
des mûriers, h; chel des sbires lui-même prend part ;i celte expc-dition et 
secoue les arbrisseaux de sa propre main. Les oisillons volettent, le kban 
tire au vol avec un fusil de chasse; un moineau tombe, cl voilii un uuu inure 
de satisfaction dans l'entourage. Nous refaisons nos compliments. Le khan 
sourit aimablement, et la promenade continue. Nous apercevons de vastes 
rizières, beaucoup de cbaumières, un nombreux bétail, des moutons, des 
chèvres, des vaches. Tout ce })ays est très riche. La {{orge d Ou la rivière 
descend est boisée, et dans le lointain on voit encore de la neige. 

Des marchands viennent apporter des cadeaux; ils ac(]uittent ainsi le 
droit de patente, et ils ])ourront sans inconvénient vendre leurs mar- 
chandises demain, jour de marclu' au bazar de Kargamoud. Des serfs venus 
de leurs manses se tiennent sur le passage du seijjncur, et, bien luuuble- 
ment, la tète incliiu'e de côté, ils lui font voir 1 ()li|i't dont ils souhaitent 
de lui faire hommage : l un tient une jolie gamtchi (fouet de cheval), 1 autre 
un tepe à l)roderies très soignées, un autre une paire de babouches d un 
travail délicat. Le serf est honoré d'un coup dd-il, et son cadeau est 
recueilli par un sbire qui parait chargé de ce service. 



I)K TIF LIS A REÇUT. 51 

Il est riicm-c (le (h'icuncr, et nous rciitioiis dans iiolic lo{|emcnt, f)i'i nous 
tii)u\()iis une laMc hicii servie, avec des eiiillers, des louielieltes et des 
assiettes. Tout ee couxert est d Orijjine anglaise. Les mets sont variés, ainsi 
(jue les condiments et le dessert. Kl nous allons d un plat à l'autre sans 
trop de déplaisir. Il v a des |)istaches, du Iromafje mai;;r(ï, des oijjnons, des 
piuuMits, des jjrains de jjrenadc! du Mazendérau, des j)oulets, du cabal) (rôti 
de mouton , du ragoût de mouton avec sauce et riz sec, soupe de mouton 
aux |),'tits pois, faisan n")ti à 1 huile, palao au salraii , dattes, raisins secs, 
{jrenades, compote de prunes. Cela est servi au hasard et man(|(' de même : 
il n v a pas une {jrailation savante dans Tordre des j)lats, elles disciples de 
Hrillat-Savarin bondiraient en nous vovant an\al{}amer les mets (pii 
>■ demandent à être manjjés seuls . Nous ajjitous nos mâchoires avec 
inconscience, et je dois dire (|ne je man(;e de tout, et que cela me parait 
très bon. J^e j^jrand air creuse ■• , et })uis le voyajje vous donne rapidement 
un palais de barbare. 

Nous arrosons le déjeuner de vin blanc d'Enzeli, qui n'est fjue l'eau-de- 
vie d Euzeli additionnée d eau pour 1 affaiblir. Le cousin du khan et son 
beau-frère préfèrent 1 eau-de-vie ])arce (jue c'est plus fort, et avant la fin du 
repas le cousin se lève en titubant et disparaît, appuvé sur deux serviteurs. 
Le maître sourit d aise. A table, on tient de gais propos, et le khan, qui est 
(juestionneur acharné, nous demande : 

Ou est-ce que la lune? •■ ])uis : Qu'est-ce qne le soleil? Qu'est-ce que 
la terre? N v a-t-il rien dans la lune? On m'a dit qu'elle était habitée par des 
hommes comme nous. Ou en ])ensez-vous ? J ai entendu dire que sans le 
soleil, il n V aurait pas de vie sur la terre. Je n en crois rien. On peut bien 
s'en passer. Je reste dix jours dans ma chambre sans le voir et me porte 
bien. Dans la saison des pluies, il ne se montre pas durant le jour, ni la 
nuit, du reste. 

c. Est-il vrai (jue la terre soit chauffée par un feu intérieur? 
Puis, brusquement, comme un homme cjui revient à une idée l avant 
préoccupé déjà : 

Est-ce (pie vous savez faire de Tor? Pourcpioi n'en fabriquerait-on pas 
(juand on saura de ([uoi il se compose? On fabrifjue bien de l'eau. « 

Voilà un courrier (pi on annonce, il apporte plusieurs lettres; le khan les 
lit incontinent et les rend à mesure à son chef des scribes qui les reçoit res- 
pectueusement. Une de ces lettres le met dans une colère terrible, sa figure 
en est convulsée, il la froisse, la jette à terre, crache, blasphème, puis il boit 
un verre d eau-de-vie et, de nouveau maître de lui, poiu'suit ses questions. 

li Ou est Bokhara? ouTachkent? où Kachgar ? Sont-ce de grandes villes? 



52 AUX INDES PAR TEIIHK. 

ces pays sont-ils riclies? foiinnssciit-ils de l)oiis soldats? La Chine est un 
yrand pays, m'a-t-on dit, c est le plus puissant empire du monde. Kst-ce 
que les Chinois parlent turc? )i 

Nous répondons de notre mieux à ces (piestions et à d auties nous 
tiennent plus de deux lieiu'es à table. Les verres succèdent aux verres, et les 
bouteilles se vident très vite. A clnuiue instant, le khan trincjue à la sunté 
de 1 un de nous et insiste pour (pie nous buvions, et nous buvons, mais pas 
assez pour ne pas constater son ijpiorance crasse. Cet homme en tuni(pie, 
écoixhant le français, s'efiorçanl de paraître Kuroj)éen, lait j)en.-('r a un 
Franc en toge balbutiant le latin. 

Quand le khan se lève, j'aperçois sous sa tuni(pie la crosse nickelée d un 
revolver. On n'a pas plus de confiance en ceux fpii vous entourent. 

Le khan se lève et se retire suivi de ses sbires armés. Il se diri{je vers 
son château aux tuiles de bois, ou il va faire sa sieste, selon son habitude, 
nous dit-on. 

Taudis (pie le maître se repose, nous nous proiiiciions vu ( (iinijagnie de 
ses trois fils, dont nous avons fait la connaissance le inatin. L ainé a 
seize ans, le second treize ans, le troisième onze ans. Ils sont de petite taille, 
bien pris, agiles. Leur éducation est sommaire : un mollah leur enseigne à 
lire le Coran et à former les lettres arabes; le reste du t('Uij)s, ils errent 
autour de la demeure de leur père, montent a cheval et s amiisL'iit avec les 
enfants de leur âge. Le kliau a refus('' d euvover à Télu'ran, ou on le man- 
dait, son fils aîné, qui lui ressemble eu tout point, parait-il. Nous ne 
pouvons que constater la ressemblance phvsicpie. Ce jeune homme est déjà 
traité avec considération ])ar les serviteurs; il s'intéresse vivement à nos 
armes, cpi il a examinées en connaisseur; il est (l("|a bon tireur. Chacpie fois 
(pie 1 occasion se j)résente, clia(|ue fois (pi un de ses compagnons découvre 
une pie sur un buisson, une cicogne dans la rizière, il prend le fusil de son 
plus proche voisin, ajuste l'oiseau avec soin et fait feu; ensuite, il va recon- 
naître lui-même le coup et le discute. C'est ainsi (pie son éducation est 
parachevée, et la condescendance de son entoiiraife, l()rs(pi il émet son 
opinion, l'accoutume peu à peu à être volontaire, et il s imprègne insensi- 
blement de l'idée (pi'il est né ])our être le maître. 

En passant devant les demeures des serfs attachés à la glèl)e, il s arrête, 
il entre par la porte basse, et l'on entend des éclats de rire de femmes ou 
de jeunes filles. Et quand le jeune maître s'(''Ioigne, on aperçoit se pencher 
une tête brune avec de grands veux noirs curieux. 

Les plus jeunes garçons s'amusent encore en enfants : avec des branches 
de saule, ils confectionnent des sifflets, comme chez nous, mouillant 



DE TIF LIS A llEC HT. 53 

[ t'C'orce et la l)aUaiit d imc picnc ronde jus<|ii à ce ils la dc'laelieiit. Us 
Tout aussi des • tappei iaux ■■ , ees liisils à air (|u On manœuvre connue une 
seriufjue. Ils ]etlent des |)ierres, se collellent avee les u {>aniins " , sautent, 
se roulent, enfin s ('l)altent connue il convient ;i leur àye. 

Le second, joli enfant (|ui tient de sa mère, puisqu'il ressemble à sou 
oncle, fait son a|)[)reutissa(;e de Iniueur avec luie ci{;arette (|u il a exigée 
d un serviteur. Assis derrière un églantier, il lance des houKèes de lumèe 
avec une figure (jrave. Le dernier-né re{;arde son frère avec envie ; il vou- 
ilrail hien limiter; il (h'maiule aussi une cigarette (juOu ne lui donne pas. 
Ce petit monsieur est capricieux, il a des colères et rudoie j)arfois ses 
favoris cpii le veulent caresser. 11 a déjà des favoris, étant un prince de qui 
les {jens prévovants, escomptant 1 avenir, s'attachent à {;a(;ner les bonnes 
{j[ràces. 

Tous les {;ens que nous rencontrons saluent juscjn à terre les jeunes 
seiyneurs, qui ne dai{;nent même pas remercier d'un sijjne de tète : cela 
ne leur vient pas ;i 1 idi'c; ils ont 1 instinct d être d une autre essence que les 
misérables occupés à piocher la terre pour les nourrir. 

Le khan ])0ssède le sol que les serfs cultivent et eux avec lui, car ils ne 
peuvent quitter la masure où ils sont nés, ni la terre qui 1 enclave. Ils 
doivent au khan luie redevance qu ils ne j)arvieunent pas toujours à payer 
exactement, et ils sont liés par leurs dettes à jamais. Les célibataires peu- 
vent s enfuir, mais leurs j)arents en sont punis; les gens mariés sont 
retenus ])ar leur famille, j)ar la résignation, puis l'habitude leur enlève 
toute initiative, et ils trouvent naturel de souffrir. Les tentatives d évasion 
sont sévèrement punies; des hommes armés veillent au carrefour des 
routes et arrêtent les u marrons " , ils les reconduisent au maître, qui les 
fait ])attre, jeter en prison, et les frappe d amende. N ayant pas d argent 
pour la paver, ils sont condamnés à une corvée. Us ont voulu améliorer 
leur situation, et elle devient pire; ils ont un surcroit de travail : c est ce 
qu ils craignent par-dessus tout. 

Le travail, voilà ce qui les effrave. Mal nourris, clu'tifs, avant sucé pour 
ainsi dire à la mamelle h; goût de la servitude, ils sont sans courage et 
paresseux faute d ('sj)oir, faute d'horizon. Us se sentent impuissants et ils 
se contentent de prolonger leur existence, de mourir le plus lentement 
possible siu' le sol vers lecpiel ils se penchent tout le long du jour. A quoi 
bon fuir cette géhenne? A dix lieues de là, c est 1 inconnu, et peu de gens 
ici-bas osent se livrer au hasard. Ils ne peuvent oser secouer le joug qui les 
charge, et il leur suffit pour leur quiétude de bétes que le joug ne leur 
écorche pas profondément 1 échine. Et ils se souhaitent d'avoir de beaux 



54 AUX INDES l'Ai*. TEllIiE. 

enfants : ils attireront l atte iitioii du klian, (|iii les attachera ii sa personne; 
et il n'y a rien de mieux (jue d être pere d une jolie Hlle, j)ar< e qu'elle sera 
honorée de la faveur du maître, j)uis mariée à un favori, et il n en pourra 
résulter que des ména^jenients |)our toute la famille. 

Les jeunes khans viennent de nous dire adieu, ils rentrent a la niai-(in. 
ainsi que leurs pédago^jues et leurs serviteurs, l-n liomnic reste pour m ac- 
compa^jner, et je descends vers la rivière. Le coucher du soleil est |)roche, 
les corbeaux croassants s assemblent , la fièvre s élève des rizières. "Sou 
loin d'une l)riqueterie en forme de cornet de pa])ier, j avise une masure 
habitée : un filet mince de fumée s'échappe par eu haut. Les nuirs sont 
en terre qui s'émiette ; ils supj)ortent un toit de bran( ha{;es en pointe, haut 
(h; (piatre mètres environ, {jarui ii peine de tuiles de bois fixées par des 
pierres. Deux ouvertures sont tailhcs dans la façade longue de quatre 
mètres : une pour la fumée, mu; pour les êtres du côté du sud, d Où vient 
rarement la pluie. Je me baisse;, ] Ciitre. La chand)re a trois nu'tres sur 
deux. Une natte érailiée cache en partie la terre battue; il v a un ])lateau, 
une cruche de terre; cuite, et c'est tout ; pas.de lit, pas de coux crtures , rien. 
Près d un mauvais feu de brindilles enfumant la tanière, (pielipie chose 
s'a{jite, puis pleure: c'est une petite fille de cin(| à six ans, demi-nue, sale. 
La mère rentre, déguenillée, jeune encore, avec de beaux veux noirs dé- 
solés. Elle porte sur le dos sa dernière, âgée de deux ans, secouée; par les 
tressaillements d uiu- fièvre terrible; la petite tient sa nu're au cou, connue 
cramponnc'e ;i un dernier espoir ; elle laisse tomber sa tète sur son épaule; 
elle n ouvre pas même les yeux; elle est niai{|re comme un sepu-lette, av<'c 
des traits fins : on dirait qu'elle va rendre l ame. 

u Depuis trois mois l eniant est malade , dit la mère, et nous n avons 
plus l'espoir qu'elle guérisse. 

— La soignez-vous ? 

— Quand le soleil luit, ]i' la promène afin de la réchauffer. Avez-vous 
un remède? 

— Il faudrait la couvrir, elle n'a qu une chemise de toile. 

— Je n ai rien pour la vêtir que moi-nuMue. Je la serre dans mes bras. 

— Gomment! vous n'avez pas pu vous j)rocurer un hunbeau de couver- 
ture? 

— Nous n'avons j)as d'argent, qui voidez-vous qui nous donne (pu-lipu' 
chose? Le feu ne peut rien contre le froid de la fièvre. Seigneur, donnez- 
nous un remède. - 

Le mari revient de la rizière, la pelle sur 1 épaule, les jambes nues 
bardées de boue. 11 est grand, hâve, décharné, marqué profondément de 



i)K Tir LIS A m: (.11 T. 55 

l;i |)( lilf \('i()lc. Il coiiliriiic les dires de s;i Iciumc ; elle a aussi ia (icvrc 
comiiic lui. (lu l'cstc ; il soullrc hcaucouj» de douleurs rhuuiatisinalcs. Il est 
ahruti de uiisere. Nous lui laisoiis un cadeau. Ou il vienne deuiaiii malin, 
on lui donnera des niédieanients. Il nous remercie en s inclinant < t rentre 
dans sa tanière. I.a temnu' nous re{;ar(le |)artir, houclie liéante; c Cst la 
statue de la Dt'solation , elle est triste comnu' un pleur. On n Cntend |)lus 
les corl)eau\, la nuit uu)nte. 

Âninian s'est th'shahitut' de cette misère au contact des Russes ; il me fait 
ses réHe\ions, et, montrant des vaches : 




Feminc de .serf. 



4. Elles sont plus heureuses que ces {jens, dit-il; elles vont paitre ou 
elles veulent; quand i herl)e manque dans une place , elles en {j^a^jnent une 
autre. Kux ne le peuvent point. Vallali , il vaut mieux être bétail dans ce 
pays. •) 

Il maugrée contre le khan, en russe, bien entendu : " Chez lui, les 
hommes n osent pas être riches, il leur prend tout. Aussi, il ne dort pas 
tranquille, il Knira comme son père. ■• 

11 j)arait que dans la famille du khan on meuit assassiné, et il a déjà lailli 
I être dans son enfance. Voici dans quelles circonstances : 

" Son père était un homme plein de superbe, très énergique, très dur à 
tout le monde, ne respectant personne, ne reculant devant rien pour satis- 
faire ses fantaisies. De I autre coté de la montagne, non loin d Ardebil, 



56 AUX INDES l'A li TE li It E. 

lial)iteiit les Tataros Cliakscvciii . J^c kliaii de ( (.'ttc tril)ii domiu une jjraii(J(; 
féte à propos de la circoiicision de son prciiiior-né et invita son voisin de 
Karganroud. Les rt'iouissances dnrèrent j)lusieurs jours. L invité oflensa 
son hôte par sa lianteur, il maltraita ses {j(.'ns, et, pris de; boisson , il poussa 
l'insolence jusqu à haCouer un de ses voisins de tahle. 

" Puis, il partit brustpienient , sans daijjner même adresser au klian un 
remerciement, selon la coutume. En traversant les terres des Cliaksevem, 
il se comporta comme en pavs con(piis. Sa conduite fut idlc (pi on prc'tcnd 
tpi il avait l'esprit éyaré. Ceux <pi il avait insultés sont de race tunpie, cou- 
rageux et batailleurs; toujours ils lavent une inpuc dans le san{j. L hos- 
pitalité étant le plus sacré des devoirs, ils burent leur boute sans éclater 
et cachèrent leur colère aussi lon{}temps que l'invité de l(;ur khan fut sur 
leurs terres. Mais ils se réunirent bien vite et résolurent de tirer une 
A'engeance terrible de l'insulte imméritée. Ils tinrent secrètes leurs inten- 
tions ius(pi à 1 heure de ])rendre le san{; •• . I/occasion se présenta. 
Une nuit entière, cinquante cavaliers, montés sur de bons chevaux, chevau- 
chèrent. Tout le jour, les conjurés se tinrent cachés dans un ])ois voisin 
de Karganroud. A l'heure où les hommes sont plon^ji-s dans le premier 
sommeil, d'où l'on s'éveille dilficilement, ils cernèrent 1 habitation du 
khan, tuèrent ses serviteurs, et lavant surplis au lit, ils le coupèrent 
en morceaux. Dans leur rajje, ils voulaient ani'antir sa race, et ils clier- 
chèrent partout les deux HIs de leur ennemi; mais ils ne les j)urenl trouver, 
non plus que sa femme, qui était absente. Une servante avait emj)orté les 
enfants à la faveur de l obscurité, et s'était réfugiée chez un serf, ou elle les 
avait cacli(''s dans un coffre. 

Il La veuve du kban se lit amener ses enfants et se réfu{jia ;i Tc'Ik ran, où 
ils furent élevés avec d autres jeunes no])les. Plus tard, les jeunes (jens ren- 
trèrent en possession de leurs biens. 

u Le khan actuel, devenu seul maître, continue les traditions de ses an- 
cêtres. Il est despote, dédaijjneux, vindicatif, et sa défiance est fjrande, car 
il a toujours présent à la mémoire le meurtre de son père. Il s entoure de 
chenapans de tous pays qu il (jarde à sa solde, et il a ainsi une petite armée 
de gens déterminés avec lesquels il peut tout entre])rendre, car il est peu 
de crimes qu'ils n'aient commis. 

« Le chah a la prétention d être maitre chez lui et veut t-touffi-r les 
moindres velléités d'indépendance des khans habitant les provinces éloi- 
gnées : aussi, lorsqu'il revint de son dernier vovajje eu Europe et (|u il lut 
assailli à Recht par des sup[)liants du Talich demandant justice, sa colère fut 
grande. Son premier mouvement fut de donncu" Tordre d en finir avec le 



DE TII'MS A REÇUT. 51 

klian. Mais ( ('liii-ci aurait (;;i{;"<' ii sa cause le premier ministre jiar des ca- 
deaux coiisidéral)les, et le cliah aurait diltert" sa vengeance. Voilà co (pie 
chacun sait dans le |)avs, dit Auiinaii, et )e ne serais pas fàclu' de paifir de 
Kar^auroud. 

Là-dessus, nous iu)us souuues ('tendus pour dorniir sur des lits seui- 
L)lal)les à ceux (pi on trouve dans tonte 1 Asie, parce (pi il n en est pas de 
plus |)riuiilils. Ils lU' ditïèrent en rien des « {jrahats •• du monde romain et 




Le klian et sa suite. 



grec, et gaulois probablement. Un rectangle porte sur cpiatre pieds et est 
consolidé par des cordes formant le filet et le sommier peu élastique, mais 
très ventilé, où l'on s'allonge sur ses couvertures. Si je me souviens bien, 
les héros d Homère couchaient sur des lits aux sangles taillées dans la peau 
des bœufs. Ça leur entrait moins tlans le dos et ailleurs. 

A notre réveil, on nous annonce la visite du khan. La veille, il a été 
convenu (pi Ou le photf)graphierait , ainsi cpie son château en construc- 
tion, et il nous arrive en grande tenue de général autrichien, sauf les 
é])aulettes. 

Il a conservé la koula (le bonnet persan). Il a luie tunique bleu foncé, un 

8 



58 AUX INDES l'Ail TERRE. 

])anlaloii l)l('u do; ciel, le sabre, et des souliers dits napolitains qui me pa- 
raissent venir de Marseille. 

Nous suivons le khan; il se pose devant son clialcau en coiistniction et 
est pl)oto(;ra])liié dans toute sa sj)lendeur. Puis, on visite I iuMucoMc : il ii a 
rien de reuuu(pial)le que des murs éj)ais, des cliambres nombreuses, une 
salle de hain et une salle de réception imnu'nse d où 1 on découvic la Cas- 
j)ienn(', par-dessus les rizières et les l)oca{;es. Le khan ])arait surtout tirei- 
vanitc' d'une ])ierre blanche incrusto'e dans les bricpies ii hauteur du premier 
étage, il I an{jle du nuu'. Il nous la lait remanpier : 

u Est-ce (pi on la verra dans la photographie? demande-t -il avec 
inquiétude. 

— Certainement. ' 

Son visa{}e s'épaiu)uit. Aurait-il lait entasser ces britpu's j)oui- \ enchâsser 
cette j)ierre uni(pie, de mcnu' qu On commande une ba{;ue pour avoir l oc- 
casion d utiliser un diamant d une belh; eau? 

Nous rentrons déjeuner, nous nous mettons à table. I^e khan nous parle 
musifpu", et à ce propos nous montre un homme accroupi près de la porte. 
Sur un si{;ne, cet homme entre (!t s'a^fenouille au coin du fover, i\ ICiulroit 
où Ton range à Paris le balai pour les cendres et la boite au bois. L al tiste 
est illustre ce])endanf, et cette lacon de le iccevoir prouve (pu- notre 
amphitrvon n'a pas pour les ténors la consich'iation (pu- d aucuns trouvent 
exagérée en France et même en Angleterre. 

On débarrasse un plateau de cuivre des pistaches et des amandes du 
dessert, et on le présente à ce chanteur, très maigre, très grand et d une 
modestie recommandable. Voilii de (pioi (-toiMicr (pii n a pas \c( u en 
Orient. A (pioi bon ce plateau? alle/.-vous dire. Ilh bien, ce plateau est très 
utile, il tiendra lieu de piano au chanteur, il lui servira d ('crau pour dis- 
simuler les contorsions de sa bouche et de porte-voix pour ainsi dire. 

Là-dessus, notre homme commence ii Irapper le |)lateau avec ses doigts; 
i! le tient posé en demi-écpiilibre sur le plat de la main, I appuvant sur le 
j)()uce (piaud il se sert de S(;s doigts; il élève et il descend le plateau, il se 
balance sur les hanches, et, soudain, il lance de la gorge des notes Ibriui- 
dables, aiguës, dangereuses pour des tympans (h'licats. 

Le khan nous demande ce que nous pensons de l'artiste. 

u II a une voix superbe, répondons-nous. 

— Ghante-t-on très fort dans votre pavs? 

— Oui, très fort. " 

Là-dessus, d'une parole énergique, il excite l'artiste, qui part et crie ;i 
faire frémir. 



DE II F LIS A II ECU T. 59 

I*(Mit-on (loniior dc^ notes ;uissi liantes en l'rancc? 
— .1 Cn doute. ■ 

Nos coinplinients |ii'0(lniseiit I ellet attendu, et, tant (|ue dure le repas, le 
pauvre diahie se denieiie avec son plateau, et ioi sipie cela ne va pas au {[ri- 
de son maitre, celui-ci I interpelle durenienl,el même il I a|)pelle ■ cliieu ", 
lui ordonnant de changer d aii' et de romance ;i tout propos. Il en use comme 
d une hoite il nuisi(pn'. l'uis, le khan ouMie son artiste, ainsi (pie I on 





Cliaiiteur. 

oul)lierait (remhraver une machine, et le chant continue, continue, deux 
heures durant. Le ténor n'ose pas mettre un terme à ses roulades, mal{|ré 
la sueur qui lui ruisselle du front, malgré sa voix devenue rauque, {jràce au 
dessèchement parlait des cordes vocales. Enhn, le klian l'ait siyne de cesser 
le concert, et la maijj^re ciyale, ridante, se retire avec les courhettes les plus 
humhles. 

.le doute que, ])armi mes amis, il s'en trotive un seul rpii ait ('ti'- ■ exé- 
cuté ■• avec autant de soin, même par des pianistes. 

L un de nous tire, fort à pro|)OS, une boite à tahac en cuir imitant celui 
• de crocodile, et une discussion scientificfî-naturaliste s'engage entre le khan, 



60 AUX INDES PAR TERRE. 

son beau-frère et son cousin {jcrnîain, dont I (''t;it d ('■hriété n'est j)as encore 
complet. 

L'un prétend avoir vu I animal dans la mer; I autre 1 a de ses veu\ vu 
dans une rivière. Ils cherchent parmi les animaux les ))lus bizarres dont 
ils ont entendu parler, et trouvent <pie cela doil cire de I hippopotame ou 
du plio([ue. 

Amman, <[ui sert d'interprète, nous insinue que ce cuir doit être dnpavs 
du nèjjre du khan. La discussion close, on se lève, et notre anipliitrvon 
s'installe devant notre lo{;is, sur une chaise; les scribes sont à {{cnoux sur 
le tapis : il expédie les alCaires courantes. 

Amman, ([ui tient ii s instruire, rcviciil ;i la charge, et nous lui expli- 
([uons j)ar un dessin couMucnt est l'ail un c idcodilc. I^t il le (h'hnit : -• Tn 
{jrand lézard avec de (pandcs dents, vivant dans les livières, au ])avs du 
.nè(|re. 

Nous lui (Icnuuidons I usa;;(' de ce moiicaud . (1 est, parait-il, de hou ton 
poiH' un (jrand sei{;neur d en avoir un pour se distraii-e : on lui doniu' des 
coups, ou I ol)li;;c à hiire des jjiimaccs, et on rit hcaucoup. .Mais le maître 
de céans n aime |)as les plaisaut:M ies, et le noir ii a pas ;i ses veux la 
moindre importance; il eut pu devenir un lavori, et il u est cpie le passe- 
temps, le souHre-douleur de la valetaille. Sa H;|ure ne rasoniu' pas d intel- 
li{;(!nce. 

Selon Auunan, on prend les hommes de cette couleur eomnie des oiseaux, 
au tréhuchel. Tue lois pris, ils se ch'-sespèrent, venleut mourir et relusenl 
le mander. On les sait {jourmands, el ou leiu' olïre des confitures jxiur les 
tenter. Généralement, ils ne résistent pas au désir de {joiitei ii ces douceurs, 
et ils finissent j)ar manjjer; on les iu)urrit alors comme leurs compa{;rions. 
Quehjuel'ois, ou les veiul loi I cher. 

Ce[)endaut, le khan si;;iie des papiers, il ('coute des rc-clamations, il rend 
la justice eu plein air, eonu\U' saint Louis, l'ersouue ipii ne se |)r('cipite à 
ses pieds pour le renu'rcier eu lui (Muhrassant le {;enon. Le maître n aime 
point cette exubérance de |)o!ilesse, et les shires enlèvent les manilèstaiits 
et les jettent brutalement dans la Foule des curieux lormant cercle. ^L^is 
les affaires sont expédiées, tout cv. uu)nde se disperse, et le khan retourne 
chez lui, précédé et suivi de ses h(unmes armés. 

C est à notre tom' d être assaillis par des malades de tout {{cnre. Le bruit 
s'est répandu (jue l uu de nous possède l art de ;;n('i ir et <les di'o{;ues : il 
s'ayit de Ca[)us, (pii a des notions de nu'decine. On l'ail (jueue ;\ sa ])orte. 
Les cas de rachitisme ne sont pas rares; les traces de sv|)hilis sont très 
fréquentes; les fiévreux sont innombrables, et notre pliaruuicie n v suffirait 



UK TIl'I.lS A UKCHT. (i:5 

pas. Aussi, nous ne iloiiiioiis les iiHHlicainciits ii ccuv (|ui en ont un 
absolu hesoiii. Nous devons axoucr (juc le succès du uicdccin curopccu n a 
pas p )ur cause la liante idc-e (pie les indijjiMies ont d un savant d Occident. 
S il a si l)ien |)ris •■ dès I abord, c est (pi il n a |)as vendu ses remèdes. 
Aussi, le médecin attitré du klian, (pii l)al)i(e près de nous, est vexé, nous 
dit-on, de se voir ainsi deiaissi', et il a un sourire de uu-pris à l adresse dos 
iiaïFs s'en laissant iin|)oser par des charlatans de passajje. 

Capus ne serait pas làclu; d cire débarrassé de cette clientèle 1res e\i- 
{•eante, et il les enya^je à consulter son voisin. Nul ne 1 écoute, cl lois(jiie 
nous insistons : 

lV)iu'(pu)i voulez-vous, dit I un d eux, (pui nous allions au nu'tlecin du 
klian? Nous sonunes pauvres; il veiul tout à un prix exorbit.int; ses lirojjues 
{guérissent rarement. On a beau implorer son aide, si on ne lui apporte pas 
de 1 arfjent, il ne se déranjjc |)oint, ne donne nuMue pas un conseil, il laisst? 
mourir les indijjents sans s Cn préoccuper le moins du monde; il u est 
nK'decin (pie pour ceux (pii le peuvent paver. 

Le médecin a peut-être pour excuse que la reconnaissance (pi il nu-rite- 
rait, il dc'Iaut d honoraires, est une denrée plus rare encon? à Karyanroud 
(pi il Paris. Les saint Vincent de Paul sont 1 excej)tion en toutpavs. Chacun 
aime à être pavé de la peine (pi il se donne pour autrui. 




Neutre serviteur Ainmin. 



\r noRD BK i.'km-, I. a Mil. 



CHAPITRE III 

DE RECTIT A TÉHÉRAN. 

Le vin. — l'.is de |):iin. — l'oiiifjiio:? — En approrliant du pavs {>iiilek. — Rcclit. — Un j;on- 
verneur rjui .s'en va. — Mouvement préfectoral en Perse. — Le départ de la seljjnenresse. — 
Refuse. — Tenip.-J mérovin{;'en. — Plus de plu e et plus de bois. — L'Asie centrale co:n- 
inenee. - — La plaine de 1 Iran. 

21 avril. 

Le kliaii nous a piociirt' des tlievaiix de l)àt et de selle pour {jajjiier En- 
zeli; il nous a retenus deux jours. Nous ne sommes pas fâchés de pour- 
suivre notre route; nous sommes fati{;iiés de son amabilité outrée, et il est 
à supposer (pie lui-même est heureux tie nous voir partir. 

Nous le gènf)ns, notre présence lui imj)Osant une certaine contrainte. 
Malgré 1 offre (pii nous est faite de prolonger notre séjour, nous hiisons nos 
adieux atikhan, au|f)iir(i liiii I'"^ avril, et nous partons pour Chifa-Roud. 

La route est agréable par le soleil, en suivant le cours de la rivière jus- 
qu'à la Caspienne; tantôt nous sommes sur le lit caillouteux, entre les 
mailles <|ue les eaux bass(;s dessinent; tantôt on grimpe sur la berge; puis, 
on traverse des bocages où le sentier se tord sous les arbres tamisant la 
lumière du soleil : elle tombe en pluie d or comme j)ar des vitraux de 
cathédrale. Nous rcmanjuons des boucpiets de buis d une belle venue. 

Au village de Ivarganroud, nous changeons de direction et descendons 
vers le sud, vers Alalan, et la boue alterne avec le sable. Le bois est 

9 



66 AUX INDES l'Ail TEliliE. 

toiijouis là, et, loin des liahilalions , le» {jlédicias iK-iissi'-s <1 épines sont 
taillés comme les saules bordant nos prés; ;i mesure (pi elles ])oussent, les 
branches sont coiqx'es pour le eliaulïa/je, et les troncs restent tra|)us, {jros, 
courts ( t toi'diis par les vents iinpt'lneux du lar;;e. Voici un Talicîii (pii 
porte (pu'hpie chose sous le bras, à la façon d un paraphiie : c est une 
charrue, un simple coude en bois. Au milieu de buissons ('pineux, on dis- 
tingue des huttes de roseaux : on dirait le villajje d un peu|)le de Hoschi- 
mans, d' - hommes des buissons où ils se sont {jlissés poiu' /jiter. Des 
bûcheions, exj)l<)itant la loiét, lal)ri(|uant du chaibon et divers ustensiles en 
l)ois, habitent ces bouj^es; nous eu apercevons (piehpies-uns cpie les aboie- 
ments de leurs chiens tout débucher du louné. Ils sont très bruns, en gue- 
nilles, la serp(; à la main : des sauvages. Us ont les jand)es entourées de 
j)eaux contre les épines. 

Alalan est un vilhijje de peu d impoitance, a\aMl un ha/ar ou nous ten- 
tons vainemc'iil de nous procurer du \ in. Personne ne vent nous en vendic. 
't Nous n en avons point - , disent les habitants. 

a Pourtant, altiinie un cavaliei' (hi khan, ils en boivent tous en secret, 
soyez-en sûrs. 

— Ponnpioi nient-ils avoir du vin? 

— l'arce <pi ils ont honle de montrer à un etran;;er (pi ils sont mauvais 
nmsuhuans, et aussi parce cpu' des hommes du khan vous aecom|ia;;nent , 
et ils craiynent que nous nv le disions à m)tre maître, cpii ^ approx isionne- 
rait chez eux à l'occasion. 

— Il ne les paverait donc pas? " 
Le cavalier r('])ou(l par un souriie. 

Au sortir d Alalan, après uru' halte au bord de la nu r, ipii un)n(omu', 
les cavaliers du khan retournent sur leurs pas; 1 un d entre eux reste avec 
nous connue {juide. 

ijii nuit tombe, cpu' nous sommes encore dans la foret. On ne voit [foutte; 
mais il ne ])!eut j)as, et la |)romenade est charmante. 

Quand lObscurite connuence, on n Cntend cpie le jjrondement continu 
de la nu'r, le pas des chevaux, le bruit des h)uets cinj'lanl leurs croupes, 
et les attention ! ■ des honnues, les kavarda, kav;u(la! •■ r(''j)étés ;i la 
file; les sentiers sont étroits : on se doit (jarer des l)ranches pouvant (-bor- 
gner; le chef de file prévient que Tune d'elles menace, et chacun, au fur et 
à mesure, transmet l'avertissement. De même, en passant les {jiiés , " à 
gauche! adroite! > crie-t-on. 

Mais les bétes de nuit ne tardent pas à sortir des retraites où elles ont 
sommeillé durant le jour, ainsi que les malfaiteurs de nos graïules villes, 



DE RFCIIT A TÉHÉRAN. 67 

et la (oii't jH'u il peu s aiiiiuc. Les rôdeurs (|ii('l('nl, à la rcclicrclic d un 
inamais coui) : les iliacals plciiiciit , s iinilaiil a mic cliarojjiic ; des oiseaux 
|)ousseiit (les cris laïueiilaMes, lii;;id)i-es coiiime des appels ;i I aide ; d au- 
tres laiieent des sinieiueiils hrefs coimiie des ordres d altacpie doiiiies par 
des chefs hardis; au-dessus de uos letes, de teuips ;i autre, passent des 
fuvards an vol précipité. 

Tout un monde est l;i : il lutte, il a peur, il a laini : éternelle histoire des 
êtres, (pu' la nature, cpii les met en scène, a divisés en l'orls et en ("aibhes. 
|-".t soudain, ainsi (pie le clueur de cette tra;5('die (piOn devine dans h>s 
téiiehres, les crapauds et les {grenouilles des marais se mettent à coasser, 
et coassent, coassent sans interruption : havardafje de toules indilïé- 
rentes. On dirait (pie ces hatraciens se relavent pour (pie le silence ne se 
fasse plus. 

Nous. pataufjcons dans la houe depuis un instant; on hume la Iraiclieur 
et la hévre; les chevaux fjlissent ; le chef de h'e s arrête, nue vaste najipe 
d'eau, ou pas une étoile ne se mire, s étale devant nous, noire comme la 
Bièvre. 

Chifa-Roud, dit le puide. 

— De l autre coté? 

— Ha! ha! > 

Là-dessus, il hèle les {;ens de la rive opposée, il en faut un pour montrer 
le (jné. Le ciel est coiiveit, nous sommes dans l encre; après plusieurs 
appels : .- lié, jiiusulman ! 1I('', musulman! •) 

L ne voix répond : 

u Qui est là? 

— Les lujtes du khan. 

— Sovez les hieiivenus! •■ J't Ton entend le bruit d un corps tombant à 
l't'au, puis le clapotement sj)écial d un cavalier (pii traverse; })uis, on ne 
distingue plus le mouvement des jambes; l'eau est coupée, elle doit être 
profonde. Voilà le passeur. 

« Salamaleïkon! 

— Yaleikomassalam! -.^ 

Et nous suivons le rant(jme qui nous montre la route sans dire un mot. 
Il a parlé tout à 1 heure : ce n est pas une ombre, et ce u est pas le .Stvx 
par consé(pient. 

Nous atterrissons sans accident. Nous louvoyons à travers les champs, 
près de haies nous a^jrijipant de leurs épines sournoises. On entend des 
aboiements de chiens; on lève une barrière, une immense lanterne éclaire 
la situation : elle nous approche, elle a des carreaux en papier et elle est 



68 AUX INDES PAR TERRE 

emmanchée du clief de 1 endroit, qui non» invite à descendre de cheval. 

On nous installe a la lueur de cette gifjantesijue lanterne, qui a en 
somme très peu de chandelle u 1 intérieur, comme ces (jrands corps logeant 
des âmes petites. La chambre qu on nous offre n est point vaste; un tapis 
de Mesched ou d ailleurs couvre le sol, la porte ferme à peu près, et I on 
peut se mettre à I aise sans craindre de refroidissement. Nous nous délmr- 
rassons de nos hottes boueuses et nous dégustons de bon lait en écou- 
tant tomber la |iremière averse de I orage avec la satisfaction de gens à 
l'abri. 

]?yous dévorons cpielques tronçons de saumon roti et du riz froid; la- 
dessus, une tas.-c de thé. C est j)arfait. On est très bien dans ces maisons 
])i imitives faites de terre, couvertes de chaume et le long desquelles court 
une longue galerie à jiiliers de bois, du coté de la cour feiTiiée par des con- 
structions. A peine avions-nous fait in petto ces réflexions, que Péj)in se 
dresse et nous montre du doigt une tache noire sur la muraille, deux taches 
noires, plusieurs taches noires; il apj)roche le iloigt, et la tache se meut. 
C'est un insecte; on regarde : une punaise, toute une kvrielle de punaises 
qui nous dévorent des veux, du haut des parois et du plafond, en attendant 
qu elles nous dévorent autrement. 

Pépin n aime pas les punaises, les punaises n aiment pas Capus ; quant à 
moi, je n en suis pas fou. Capus reste dans la chamltre, les deux autres 
étendent leurs couvertures sous la galerie, se couvrent il une toile cirée et 
se couchent loin de 1 ennemi. Et il arrive que je dors sans désemparer, 
malgré la pluie crépitant sur mes pieds, tandis (|ue Pépin, à mes cotés, 
est liarcelé sans trêve par ces maudites puiuiises qui I ont suivi, au lieu 
qu elles me laissent eu paix. Ici-bas, on constate chaque jour que le mal- 
heur s acharne ajirès certaines personnes, et en épargne d autres on ne sait 
piiui ([uelle raison, comme ces punaises. 

Au réveil, nous nous aj>ercevons que Chifa-Roud est posé au bord de 
la mer, formant un très joli pavsage, avec des montagnes boisées, blanches 
de neige, ^ous en prenons la photographie, à la grande joie des habitants, 
trouvant très drôle cette boite posée siu* un trépied et ces gens se cachant 
sous un voile noir. Et ils s appellent, échangent des observations, rient, 
regardent et béent en gens ne comprenant rien à ces manœuvres. 

A Chifa-Roud, on parle encore le talichi, dialecte turc spécial, mais déjà 
le gTiilek est emjdové par quelques-uns. La pojndation est mélangée, et 1 on 
remarque à côté du tvpe svelte, élancé du Talichi, un tvpe plus lourd, 
d'une ossature plus forte, le Guilek mieux nourri. Le sol est fertile, cultivé, 
les rivières nombreuses, mais l'usage du pain est inconnu. Et lorsque nous 



DE REdIT A TKIIKHAN. 69 

cil ilciiKiiuloiis pour iic(()nij);i;;iici' les excellentes liniles saiiinoiiccs dont 
nos estomacs ne |):u;iis>enl pas se lasser, on nons aj)j)oi'l(! une sorte de 
jjàlean de ri/, (jrille de la veille. 

P()Ui(pu)i ne nKiu;je/.-\ ons pas de paui ? 

— Nons préférons niaii;;er du ri/. 

— Ponr([noi ? 

— Parce (pi il faut (juatre lois plus de pain (jue de ri/ pour nous .. emplir 
ICstomac • ; parce (pie nous avons de honnes terres ;i ri/ ; beaucoup d eau, 
h('(pienimeut des iuoudalious (pie le l)!('' n aime pas. I ji outre, les rivières 




Départ de Chifa-Roud. 



et la mer nous lonrnissent du poisson ii foison, et sans beaucoup de peine 
notre nourriture; est assurée. 

— Vous n êtes jias heureux de man^jer du pain à l'occasion ? 

— Ce n est pas un plaisir pour nous. 

11 est encore une raison (pii nous fait préférer le riz, c'est (pie le pain 
est lon{| ;i falirifpier. D abord, il faut ensemencer la terre, faire la moisson, 
battre le blé, le moudre, pétrir la farine, avoir un four, enfin cuire la pâte, 
tandis (pie le ri/, une fois récolté, est décorticpié, cuit dans la marmite, à 
1 eau ou il la {ji^aisse, avec ou sans safran. On le man/je chaud. Le reste 
refroidit, et on le manjje dur le lendemain ; si on le fait (jriller au feu par 
mottes, on a ime croûte dorée très bonne. Vous vovez qu il vaut mieux 
manyer du riz. 

— En effet. " 



7 AUX 1 A DE S PAR TEll lïE. 

Je crois (|u'il serait difficile de prouver ii ces yens qii ils ont toit de se 
passer de pain, à (piehpie point de vue (pi on se place. 

A travers des {jrenadiers sanva/jes, des rizières, nr)us ariivons ;i Tcliar- 
patchal, {jrand villajje au milieu des niarécapes, non loin de 1 eau morte t 
(murdah). 

On croirait voir nn village africain : du soleil ('hlouisr^aiit, des paillottes, 
des huttes, des maisons d'été sur j)iliers, des aires à battre le hié dans les 
enclos, des greniers où 1 on grimpe j)ar des troncs d arbres taillés d en- 
coches. Beaucoup de vie et de himière. 

Nous faisons une courte halte. A j)artir d ici, on ne parle plus le taliclii, 
on n'entend cjue le guilek, mais bien des gens comprennent 1<' |)ersan. 

De Tcharpatchal nous sommes allés à Enzeli, ville peu int('ressante, petit 
sans importance, situé sur le chemin de Recht et de Kazvin. 

L'influence de l'agent russe nous a paru grande ; il se faisait rajtidcment 
obéir des serviteius du {fouverneur absent. Cet agent était pourtant Persan, 
mais, r(''p('tait-il à tout |)ropos et fièrement, u sujet i iisse, monsieur • . I n 
titre (pie Ton brijjue par ici, ainsi (pie celui d alli(' du temjts ou Rome 
reculait constamment ses frontières et ('-tendait sa protection sur les peuples 
jus(ju'au ])ied du trône de lem's rois, (jui en tremblaient. 

Le lendemain, -4 avril, par une j)luie battante, une banjue couverte nous 
emporte rapidement à Pcîri-Bazar. 

De Peri-Bazar on va à Reclit par un bon clieiniu, |)arail-i!, en temps 
ordinaire. Nous y allons par une rivièn;. Tout le pavs est inondé, nos 
chevaux en ont pis([u'au |)()itrail et se tirent ;» (;ian(l peine d un mortier 
gluant. 

Nous rendons visite au gouverneur, (pie nous trouvons oc( iip(' à signer une 
iiiliuité de petits papiers. Il est très aimable et nous (jfire un abri chez lui, 
dans les bâtiments du fond. liC pauvre bomiiie est à la veille de son (b'part, 
car il est eu désaccord avec la cour, dit-on, et il préfère abandonner son 
]>oste plut(")t (pie de sul)ir les exigences du ministre des finances. Il a été 
très aimable. 

Son palais, bordant une place, est une suite de bâtiments avec galeries 
autour de cours rectangulaires. A mesure (piOn s éloigne de la façade 
princi])ale, le délabrement des constructions augmente. Nous sonunes 
installés dans une chambre donnant sur un jardin planté de saides, avec 
un bassin d'eau sale, où la tourbe des emplovés va j)uiser 1 eau de cuisine, 
faire ses ablutions, à la grande indignation de notre serviteur, (pii les 
appelle. . . 

Les chambres avoisinant la nôtre ont des planchers où I on ne })eut 



i>E hfcmï a téii ku a n. 71 

s iivciitiircr ([lU' ^i I on est (■(luililn istc : les poulrcs ne sii|)|)oi l('iil plus 
riîMi par places, et Ton aperçoit aii-tlessoiis de ï^oi les tètes des liahilaiils du 
re/-il(.'-cli;uissée. Celle nuiison a un etaye. Les Irons v sont innond)ial)les 
el servent à divers usayes. 

l'ii V('néral)le Persan, dont la harhe est d un noir de jais, {jràce ii la tein- 
ture, est cliarijc' de veiller sim' nous, et c'est ;i lui (pie nous exj)riui()ns notre 
étonneinent de voir celte maison en si pileux état. 

11 lions ailirme (pic h' cliali, cIuKpie aiiiu-e, ailccte une certaine soiniiKî 




Personnage persan. 



à 1 entretien du palais du fjoiiverneur, niais les {gouverneurs cljanjjent 
souvent; ils traversent le palais comme une Jiotellerie et ne se soucient 
point de le voir bien entretenu. Le crédit est d('pensé dans un autre but. 

Cet estimable vieillard, ipii dissimule habilement son â{;e, boit dans 
l'espace de deux heures environ vingt petits verres d'eau-de-vie du pays et 
hune une trentaine de ybalyan. Il est accompagné d'un officier jeune encore 
et de deux petits garçons de douze à treize ans, (pii l'imitent de leur mieux 
et ne tardent pas à être ivres. Décidément, l'ivrognerie est un vice du pavs. 

Le jeune officiera hiit des études, dit-il ; on le voit bien à la façon dont 
il manie une de nos cartes représentant la côte ouest de la Caspienne. Il 



72 AUX INDES l' A T. TERRE. 

prend soin de s'orienter, cl il explique :i son ancien, (|ui 1 ('coutc en liiniiuit 
placidement, (jne voilii le Kliorassan, IJajjdad, les Indes, 'J'('"li('ran, la 
France, Constantinople, etc. Il crovait tenir une niappcinonde. cf |c n al 
jamais vu remanier le inonde? avec cette tN'siin olture. (joii>taMlino])le était 
juché sur une montapue, Téhéran devenait un port de mer, et le Kliorassan 
prenait la place de IJatoum. Nous avions alhure à un majfir, et I auditeur 
était ou fut un général . 

Le major avait étudié iH)tre laujfue, et il la parlait un pou . Sont-ils de 
lui, ces tjmitre vers mélancoli(jues (jne | ai relev(''s sui' une muraille : 

Moi, pouvro A l>iliill:ili kaii '|iic je suis, 
Toinhé ici inaloui/jcinent, 
Suis ('Ic'Ve (lu {|OV('rii(,-mcnt. 
.Sortons dcî cette [):iys. 

A Recht, noiis avions à louer des chevaux jtour poursuivre notre route; la 
poste en manepiait, et nous avions des ])agages (pi il (allait transporter h-ii- 
tement. Par l'intermédiaire de l'agent russe, le consul étant ahsent, ainsi (|ue 
toute sa famille, nous entrons en pourparlers avec un muletier. Une affaire 
ne se conclut |)as vile dans ce pavs, et le vali était parti (pie nous ('-tions encore 
là. Il était hou de lui laisseï' preiulre une a\ance, car il a\ait une suite telle, 
que la route en était encomhrt'e, et nous n eussions pas facilement trouvé 
j)lace dajis les stations de poste, ni un cheval en cas d accident. 

Cela nous fournit lOccasion d assister ;i des scènes curieuses, (|iii jx-ignent 
hien le pays où nous sommes. 

Dans l'après-midi du 5 avril, le vali est parti. Il est heaucoup aiinc' à Recht, 
et il y avait devant le palais une foule immense : des milliers de cavaliers 
s'étaient rassemblés pour lui iaire la conduite. On entendait les clameiu's 
déchirantes du bas peuple, car jamais le vali n avait refust' une auin(nie ;i im 
pauvre. C'était une désolation {jént'rale. 

Le maître parti, un changement à viu' s opère. Les femmes tpi il a laissc-es 
à Recht et qui partiront le jour suivant ])euvent ;i peine se faire servir. Tout 
est en désarroi dans le palais. Les employés (pii ne suivent pas la fortune du 
vali en prennent à leur aise, et le dt'sordre est iinlescriplilile, connue ;i la 
chute d'un empire. 

Le lendemain matin, les ahords du jialais retentissent de clanu'urs d un 
autre gem'e que la veille. Il n'y a ])lus de sentinelles, d honunes armés de 
gros hâtons tjui en interdisent l'accès à tout venant. Kt les houti(piiers sont 
venus sur la place, ils se sont conté leurs malheurs : (pi un tel leur devait 
depuis longtemps telle somme. ^ G est comme moi. •• — - Pas possihle ! ■• — 
« Croyez-vous qu'il paye? " — " Vallah! j ai peur que nous ne recevions pas 



T)K r, F.C.II T A TKIIKItAN. 73 

un tcliaki. ■• ...le vais lui rcclauuT mon dû. •> Kt, s Cnliardissant, ils ont 
péni'tri' clans la prcniicic cour, cl les discussions otif rcconinicncé, puis on 
s est (|ucr('[U', incnaci", cl Ton entend des criailleries, des injures; mais si 
nous en jugeons par ce (pii se passe sous nos veux, aucune l)ourse ne 
s'ouvre. 

Le jardin (pu* domine notre clianihrc est envahi par une foule très affairée. 
Des {{rouj)es sont foruM's, les uns chuchotent, se parlent ;i I Oreille, d un air 
mvstérieux, d autres {«esticulent. Quelques-uns sont délaissés, se tiennent à 
l'écart : d autres sont entourés, on les sait influents et hien en cour. 




De Pori-Bazar à llecht, dans l'eau. 



Deux ou trois surtout, récemment arrivés de Téhéran, reconnaissables à 
une redinyote de coupe européenne et à certains petits souliers vernis de 
garçons de cafc', sont salués avec respect. Ils sont très dignes, et leur air 
est d'importance. On se dispute 1 honneur de leur offrir un ghalyan et une 
tasse de thé. Quelques marchands se sont glissés jusqu'ici, ce sont les riches ; 
le menu fretin reste à la porte. Ils sont traités avec considération et ils ont 
l'écritoire à la ceinture, l'écritoire d'où ils sortent des petits bouts de papier, 
factures qu ils présentent plus ou moins respectueusement, suivant la 
crainte qu ils ont du débiteur. Un marchand prend à part un personnage, 
et humblement lui tend la note qui était dissimulée dans le parement 
de sa manche, et celui-ci ne discute pas et fait les plus belles promesses à 

to 



74 AUX INDES PAR TEIillE. 

son interlocuteur, qui en croise les mains siu' son \ (,'nli e en > in( liniiiil . et 
(jui baisse la téte de confusion quand le liant lonctioinKiiic lui met la main 
sur l'épaule en ami, avant de le coupc-dier. Des inolhilis cm Imlian hianc 
sont assis, indillérents à toutes ces petitesses d ici-bas. Us sont de tous 
les koumganes de thé et ne manquent pas un des ylialvan qui pussent, j)as 
même celui des employés subalternes, que ne présente pas un joli enfant, 
mais un [jamin malpropre, un pied nu, 1 autre chaussé d un restant de savate, 
et qui se régale de la dernière bouffée sans faire de manières. 

On boit force thé, on fume, et à chacpie inslant un homme vient au 
bassin, puise de 1 (!au dans une cafetière, un autre lave h; lu\an de sa |>ipe 
que la nicotine obstrue, j)uis, celui-ci ses mains, cehii-la ses pieds ; déci- 
dément, Amman a raison de s'em])orter contre ces (jens et de les f fimparer 
à des animaux impurs. 

Soudain, la foule évacue le jardin et se porte sui- une place avoisinaiit le 
harem. Un brouhaha (''clate, on ci ie, on entend des pleurs, des lamentations : 
sont-ce des funérailles? C est assurément la manilèstation d une grande 
douleur, c'est l'accent d'un peuple cpii se (h'-sole. 

Cl Qu'est-ce ? 

— C'est la femme du vali (pii s en va el lait ses adieux a la |M)pulalion. t> 
Sur la place, il y a un trou])eau nondtreux de pauvres en loques, de 
femmes, d'enfants qui se baissent, se relèvent, se bousculent, tond)ent, se 
roulent, se battent et se précij)itent vers uiu' chaise à porteurs attelée de 
deux superbes chevaux; des estafiers vêtus de rouj;e ont peine ;i la défendre 
i» {jrands coups de bâton contre la vague du populaire. Des cavaliers armés 
s'efforcent d'entamer la masse et de tracer mi chemin ii des |>alan(|uins 
posés sur des mules énormes: ils contiennent les suivantes de la seigneu- 
resse, dont nous voyons le bras laïu er, ;i travers les rideaux, des poignées de 
menue monnaie. 

Nous avons l'fîxplication de ce vacarme surprenant, (pii s apaise un 
instant et reprend de plus belle à chaque nouvelle poignc'e (pi on lance aux 
combattants. Les luttes sont émouvantes, le déc(H um e>t oïdilic- ; des 
femmes se découvrent, déchirent lems vêtements ; des honnues laits sont 
aux prises avec des enfants, des barbes vénérables elles-nièmes se mêlent à 
la bagarre. Mille voix hurlent des remerciements. 

Mais la générosité la plus grande ayant des bornes, et la j)luie conunen- 
çant il tomber, le convoi Huit par s ébraider et s'engage dans les rues 
tortueuses. Les ])alanquins se balancent et fendent péniblement la foule ; 
la noble dame j)art au milieu de ses serviteurs et de ses gens d armes. Et le 
charivari continue, mais joyeux cette fois, la plèbe avant la reconnaissance 



I»K lUCC.MT A TlillKllAN. 75 

(•ourle l't t|iu (luro juste le; l(Mnj)s de satisfaire un appétit. Aux claineurs 
touchantes il adieu succèdent les criailleries de ceux (pii s'arrachent les 
pièces de monnaie na\anl pas été rauiassc'cs d abord, et ils se disput(Mit 
Furieusement : rappele/.-vous les mouettes allanu'es s ai)atlant sur l(!s riîlieFs 
(1 un diner dans le silhi^e d un va|)eur. 

IJieii (pu' nous avons {jrande liàle d arriver ;i Téhéran, j(î ne puis cepen- 
dant (piitter Redit sans vous dire un mot de son >^ best " , qu on trouve à 
coté du j)alais du vali comme un remède à côté du mal. On appelle « best 
un reFu;;e ou l lionune est ;i ral)ri des |)uissants; nous en avons eu au moven 
à;;e en l'rance : chacun connaît cehii de la basilicpie dv Saint-^Iartin de 




Dépait de la femme ilu vali. 



Tours, illustré par les aventures de Mérovée et du comte Leudaste. Le 
best de Ilecht est xuie mosquée de peu d apparence, avant une (jalerie 
i)atie sur un terre-plein. Nul n a le droit d eu arracher celui qui y a cherché 
un asile, et cette coutume, que nous considérons comme une bizarrerie 
maintenant (pie nous avons des lois, offre des avantages indiscutables dans 
un pavs ou la justice est rendue à hi légère et les châtiments quelquefois 
immérités. 

.Sur ce, nous jiartons pour Koudoum, la prochaine station, par la boue et la 
jiluie l)attaiite; sans les ornières, nous u en sortirions point, car le mortier y 
est liquide, et c est très commode. Toujours des rizières, des saulaies et, se 
dressant epars, des ormes aux branches menues parce qu on les tond chaque 



76 AUX I>DES PAR TERRE. 

année; de là vient fjue leurs cimes ont i;i <])c\ clin c jicii drue cl ehoiirilTée 
de ces chauves rebelles, cachant leur nudité sous un désordre a])])arent 
de boucles rares, mais savamment irisées. Puis, nous sommes dans le 
bois, et il est nuit (juand nous arrivons à la statif)n, misérable cl envaiiie 
par une nuée de voya^jeurs de toute classe. Un leu ])our se sécher ;i peu 
])rès, un concert de grenouilles pour s endormir, le vent (pii hui le pai- les 
fentes de la station délabrée el nous caresse avec insistance : concours de 
circonstances qui suffit à nous rappeler Koudoum. 

Le 7 avril, nous partons par le soleil pour Roustemabad; nous montons 
insensiblement à travers la forêt de charnues, de hêtres, de saules, d érables, 
de buis; puis, le Kizil-Ouzoun , très hir{;e et iuip('l ucux , apparaît dans le 
bas. Nous sommes décidément dans la inoula^jne. La route cesse, c Cst un 
sentier raide, escarpé, pierreux, où nos rosses font preuve d uiu' solidité de 
]ambes inattendue. Mon cheval se permet cependant inie chute au bord du 
Ivizil-Ouzoun, qui roule trois cents ])ieds plus bas. La béte est tombée sur 
moi, mais elle a j)eur du vide et se {jarde bien de bou.'jer; nous nous en 
tirons sans accident. Le sentier serpente eu vue de la rixicrc. Mais (pie 
vois-je? des ouvriers travaillant à une route? l*ar Allali! ils sont une 
cinquantaine à confectionner avec soin un cailloutis très serré, cimenté par 
un mortier où il entre de la chaux et du charbon. Il v a (h'jà soixante 
mètres de construits. A jufjer d après 1 activité des ouvriers, il iàudra plu- 
sieurs siècles pour achever la route jusqu'à Redit. 

A Roustemabad, station pittoresque : la foret dans le loiiilaiu, pavs cul- 
tivé, rizières, et au sud, la désolation (pii commeuee. Ici, les forets du Cau- 
case finissent, et, en même temps, nous sommes débarrassés de la pluie. 
Nous abandonnons les chevaux éreintés de notre muletier et nous employons 
les chevaux de poste. Le 8 avril, dans la matinée, nous arrivons a Roudbar, 
au milieu d un lrt)is d oliviers; les montagnes sont dénudées, et je pense à 
l'Andalousie. Nous suivons toujours le Kizil-Ouzoun, <pii jireud iiu nom 
persan, Safid-Roud, à Roustemabad, où h's Turcs cessent. 

Nous traversons le pittoresque pont de Mendjil, ])rès du(piel court sur 
d'immenses ])laques de roche un berger derrière ses chèvres, frelon sautil- 
lant derrière des mouches. Nous sommes incomnuxh'-s par le fameux vent 
de Mendjil qui tord les rares arbres de cette région, avant 1 aspect de 1 Asie 
centrale. Aussi ne sommes-nous point surpris d apercevoir après Mendjil 
un campement d hiver de gens de race turque, de Kurdes; ils ont dressé 
des huttes de roseaux au milieu d une cran où leurs maigres troupeaux ne 
trouvent pas une pitance coj)ieuse. Le paysage est sauvage et grandiose, le 
soleil couchant illumine les nuages, et les jjentes arides se parent des cou- 



DE REÇUT A TÉIlÉltAN. 77 

leurs les plus ;;ai('s. A l;i uuit noire, nous (raversoiis le |)()nt du Sadd-lloud 
et nous lojjcons dans la picirc dcincurc scivant de station; sa propreté 
n Cst pas exirenie. Deux irères kurdes la ;;arilent. 

I.e !» avril, nous |)artoiis par un heau soleil. H faut traverser le Safid- 
lîouil à {[lié; la rivière est larye, son cours rapide, et une bande de pauvres 
hères se précipite ii la bride de nos chevaux sous prétexte de nous aider. 
Leur concours est comj)lètenu'iil inutile, niais ils ont 1 occasion de nous 




Une cliute au Lord tlu Kiz'l-Ouzouii. 



demander un pourboire avec l acharnement de corbeaux. La mendicité est 
nationale. La montayne commence ensuite; on sort de la boue, la montée 
est douce, le pavsafje aimable. On s'élève. Du haut de la passe de Karzan, la 
vue est superbe; dans le lointain, des crêtes neigeuses, des montagnes nues 
dont les {jrès quartzeux et les schistes s'effritent; une mer aux récifs et aux 
values également impassibles. 

Nous descendons à Mazraa ; la neige profonde dégèle , la marche 
est assez pénible. Les montagnes d où nous sortons ont jusqu à 1 aspect 
géologique des chaînes de l'Asie centrale, et elles précèdent la step})e. 



78 AUX KNDES l'Ai". TEHUE. 

la plaine qui s'étale jusf|u an Kaiulcliatka. A Maziaa , on parle j)ersan. 

ISi vous ])assoz j)ai' là, montez sur le mamelon irolé en bas par la route; 
grimpez aussi haut que vous pouri'ez et, le ciel lihre, jetez un i ('{;ar(l d adieu 
vers le nord à ces montajjnes blanches, ou vous avtv, peine des heures 
durant, en supposant (|ue vous l(!S avez travcu'sées en ])!eiii dé{;el comme 
nous, puis tournez-leur le dos, comme au passé, dédai{jneusement, et 
abiniez-vous dans la contemplation : soyez tout à 1 avenir, ii ce (pii est 
d(.'vant vous. G est 1 heure où h; soleil s enlonce lf)in derrière, vous avez 
emporté votre manteau, et rien ne vous oblige ;i (h'scendre. Prenez le temps. 




Vous découvrez un paysajje grandiose; à vos pieds la plaine est serrée 
entre deux môles, comme une nu'r, fuyant à Test ou elle trace la lijpie de 
I horizon ; à {jauche, la chaîne est haute, couverte de neijje, avec îles cimes 
([ui se dressent fièrement comme des vedettes sur la barrière d un univers; 
tout au bout, l iuie d elles est visible et j)arait haute encore, malgré la 
perspective : peut-être est-ce le Denuiweiul. A droite, la chaîne est j)lus 
basse et parait se faire petite en s éloignant; elle finit en collines (jui s écar- 
tent pour livrer un passage : c'est de ce côté (piOn va vers le désert 
d'Iran. Ces deux chaînes se rattachent au massif de Karzan, comme deux 
ailes au gros d une armée qu elles devancent. 

Vous ne voyez d'arbres nulle part. Dans la steppe, seulement des fumées 
éparses indifjuent le gîte de l'homme ou les villages tassés dans un vallon, 



DE IlEC l! T A TKIIK'.ÎAN. 79 

points ;;ris sur un Ituul \ crdàl l'c ; nuiis les nuances du lointain xaiicnt il 
I infini, vous ne ponvc/. en (Ic'taclici' les veux, cl tout ce (|uc vous ne dis- 
tinfjue/ pas nctlcnu'ut est cliaiinant cl a I allrail in\ iin il)lc de 1 inconnu. 
Ce tableau, peint de UK'.in de luaitic, sccluil le vo\a;;enr et le décide ;i 
j>oiter j>lus loin ses ])as. 

Puis, le |our Fini, le lointain de\ienl hronillard, il s('vanouit, cl vous 
descende/. Vous vous a|)ei'ceve/. alors (pi ;i cot(' les lioniines s a;;itent dans le 
villaye construit en caire avec la |)r('lention île ti;;urer une lorîeicsse. Vous 
enteiulez des cris déniants, des clahanderies de leninies, la cruche sur la 
tète, au hord d un ruisseau linipiile on pourrit une charogne; les sonnettes 
d une earavan(> qui arrive tintent {;aienient. Vous vovez poindre à terre 
(piehpies charmantes Heurs, adnuiahles de fraichenr, filles d une {;ontte 
d eau tonihee sur une fiente et d inie caresse du soleil; des alouettes vous 
disent un |oveux bonsoir, car elles chantent sans cesse, connue ces t'tourdis 
Français en pleine douleur et misère, l'.t vous vous couchez en vous disant 
(pie demain, de honne heure, vous monterez ii cheval; votre curiosité est 
éveillée, il vous tarde de savoir ee <pie sont ces taches semées dans la 
steppe : les tauj)inières des hommes, des villes sans doute. 




E M n K K A Z V I N K T T É II É n A N . 

CHAPITRE IV 

DE TÉHÉRAN A BOSTAN. 

Départ lie Téliéraii. — La {jranile ronti- Iii-;tori(jiie. — En cornpaf;nie de pMeiins, — La désola- 
tion du désert de scL — Les Pyles Gaspiennes ('?). — Nos compagnons de rencontre : fladji, 
Baba le pliilosoplie. — Un village d'une petite oasis. Ce qu'on y fait. — Fabrique de salpêtre a 
Aouvane. — Piété de Sadik le fonrj;onnier. — Paix et ventilation. — Vie .sous terre. — Le 
karvs. — Les Turconians sont proches. — La nuit au caravansérail. 

De Kazvin on arrive par la poste à Téliéran, dans des voitures de con- 
struction russe, ayant la douga, et attelées de trois chevaux. Moyennant 
pourboire, on va bon train. La route perce droit à travers la steppe. Nous 
sommes restés à Téhéran le temps de faire nos préparatifs. Nous avons 
visité Rages et Yeramine. Plus tard, nous parlerons de ces villes, dont les 
ruines sont intéressantes. 

Je dois pourtant signaler en passant une merveille à Veramine, la mos- 
quée Djoiuua, construite par Abou-Saïd Khan en 722 de l'hégire. C'est sous 
le règne d un Mogol, bien entendu, f[u une aussi belle chose a pu être faite. 
Les Mogols ou leurs descendants ont couvert l'Asie et l'Inde de merveilles 
d'architecture. 

Cette mosquée est admirable, mais elle disparaîtra d'ici peu. Il en reste 

IL 



8 2 AUX IN DK. S l'Ail TEIllîE. 

des stucs d'une richesse (ronieniculatiou iiiiinapiiiahlc ; les (l(-tai!s de ses 
])ortes, les linteaux finement sculptés olfrent une vai iét('' infinie de décora- 
tions, sans rien de trop. Là-dessus une coupole est |)os('c, hardie, s'envo- 
lant. l"n chef-dVruvre d'(''l(''j;ance et de sveltesse (pie ( ( Ile iiH).-(pi( c ! Kt des 
sauva{;es la dc'pèccMl, la dchnolissenl, I inondent afin de iCInaidi r ( t <le la 
jeter à teri'e pour lui j)rendre ses hricpies; nous avons vu des lidele.s les 
charf;er dans des besaces pos('es sur des ânes (|u ils chassaient en poussant 
comme des gémissements, des lian ! Iian ! j)rolon{jés; et cela pour con- 
struire le mur d'un jardin, d'une écurie; a les os de César houchant le trou 
d une muraille , coiunu- dit Shakespeare. 

A Téhéran, nous avons ('té les holes de nolic ministre M. de liallov et de 
sa charmante femme. Nous n (iid)licroiis par leur amaliilitc'. ( t nous les en 
remercions bien sincèicment. 

C'est en four{;on que nous parlons |)onr -Mcs( lied avec nos lia;;a{;es. Nous 
emportons des recommandations |)oiir 1 a.'jciil an{jlais et l'ajjcnt rus.>;e. Nous 
voulons essaver de peiu'ti'cr en Al(|hanislaii. 

Le fi)iir(;on a vlr louv à deux Tatares russes <pii s"en;;a;;eiit à nous 
transporter en viii;;t-huit |ours à la ville sainte des chiites, dont le tondx'au 
de l'imam Riza est 1 attrait jirincipal. 

Nous devons les joindre au delii de la station de Ka])oiit-( Hinmlia/. on 
nous irons avec des chevaux de poste. Ils l'ont un (h toiir par le pèleri- 
nage voisin de Chali-Abdoul-A/im , ijue nous avons (l('|;i visité. Ils par- 
tiront lie là avec un deuxième [onrjjon cliai;;(' de marchandises et de 
pèleriiis. 

La route cpie nous allons suivre est la {grande route des ainu'es et des 
conquérants. Alexandre l a |)rise autreFois, et après lui combien d autres! 
C'est à Rajjcs qu il reprit haleine lorsipie, decidi- ;i en finir a\cc Darius 
(pii fuyait, il fit ses préparâtes pour I adeindre. A ciKupie pas, nous rencon- 
trerons des villes que I histoire menlionne et yraiulit j)ar la perspective des 
siècles. Il faut rabattre de lOpinion qu on s en est faite lorsipi on les voit, 
malgré les ruines couvrant le sol, qui sont, dit-on, les ossements îles 
cadavres de cités disj)arues. Pour nous, ce ne sont (pie des mues de villes, 
comme les cornes des cerfs qu on tromc dans nos bois : un seul animal en 
perd plusieurs, de même les couleuvres (pii l'ont peau nou\clle. Kt ce ne 
sont pas les traces de civilisations disparues, mais de civilisations di-placées; 
dans im pays où l'on construit en terre, 1 homme abaïuloune fiu'i!(>ment sa 
demeure, son euveloj)pe. A côté des ruines, on trouve la vie ipii en est 
sortie : à coté de Ragès, Téhéran; de Tous, Mesched; de liostan. Chah- 
rond, etc. 



DE TÉHÉRAN A liOSTAN, 85 

Mais ce ii est j)as ici la j)lace d ahoiclcr cette question. Nous nous en 
allons il Mesched; le :27 avril, nous avons (juitté Téhéran par une poussière 
aveuglante. Nous laissons ii notn? droite la vieille Rei aux nnus (-hrécliés, 
la tour l)lancli(' du cinieticrc des jjuèhres, (jui ont la coutunu; d exposer les 
morts à 1 air libre. Nous cou})ous la petite chaîne où Rei est adossée et, dxi 
haut lie la passe peu élevée, nous )etons un adieu ii Téhéran, étalé dans la 
plaine, un coup d cril aux châteaux du chah postés sur les contreforts des 
nionta(;nes qu ils ('(javent de leurs murailles hianches, et nous descendons 
vers Mesched, la .• perle de 1 Islam •• , suivant les chiites. Voici encore lui 
ilôme luisant comnu' celui des Invalides; il couvre la {^jrande mosquée de 
Chali-Ahdoul-Azim, au delii de Rei. Nous galopons dans la stej)pe nue mal- 
{jré la nuit. Le cheval de Capus s ahat, et notre ami nous arrive avec les 
deux hras presque luxés. Heureusement que demain nous trouverons notre 
four{]on. 

Aujourd hui 28 avril, pas de fouryon. Nous voudrions pourtant conti- 
mier notre route, nous sommes las de contempler le Demawend, qui a mis 
son turhan. Le chel" de la station est un Kurde fort aimable. Il sait que 
ses ancêtres sont lii depuis lonjjtemps, depuis Nadir-Chah, dit-il, et «pie 
dans sa famille on a toujours lait le service de la poste. Il nous engage à 
prendre patience en noiis disant que la route n'est pas bonne et que le 
fourgon doit avoir du retard. 

Là-dessus, un ])iéton iu)us apporte un mot de notre serviteur parti la 
veille avec nos bagages; il nous invite à suivre le piéton. Nous traversons 
non sans ])eine la rivière très impétueuse de Kabout-Coumbaz, et nous 
trouvons près de la rive nos effets étalés au soleil, un cheval l)lessé et le 
fourgon sans attelage, qu on vient de tirer de la rivière où il a versé. Il n'y 
a pas grand dommage, et nous nous en allons par la steppe il Cherilabad. 
Dans le deuxième fourgon nous suivant sont perchés sur les bagages, comme 
nous, trois jeunes mollahs originaires du pavs des fourgonniers ; ils ont ter- 
miné leurs études de théologie dans les médressés de Téhéran, et v mettent 
le sceau j)ar un pèlerinage aux lieux saints : ce qui leur vaudra de la part 
de leurs coreligionnaires une considération qu'on n'accorde pas toujours à 
la jeunesse. 

29 avril. 

Nous partons pour Eivani-Keif, toujours dans la steppe nue, mono- 
tone ; nous longeons I Elbourz et nous distinguons à gauche ses der- 
niers contreforts, qui semblent de sable strié par les eaux. Le soleil est 



86 AUX INDES PAR TEIllîE. 

ilé|à hràhint. Nous suivons une valide; (|ui so ic-trécit |H ('> d Eivani-Kcif, à 
tlieval sur une rivière torrentueuse. Nous ne lo/jeons pas dans le caravan- 
sérail attribué à Cliah-Ahhas, luais en ville, dans un autre caravansérail on 
nous trouvons un jeune danseur qui exécute des i- pas en comparaison 
desquels les danses d'Asie centrale sont cliastes. Nous n avf)ns pas vu encore; 
de peuple ])!us ()l)scène ([ue le jx-iiple peisan. Ce spectacle scandalise les 
jeunes mollahs qui ont dit, au soleil coucliant, de lonxjues prières, le frr)nt 
posé sur une boite renlermant de la terre sainte de Kerbela. C est la 
qu'Ali soulïrit le martyre. Le fouryonnier des jeunes {jcns clierclie à leur 
plaire par des attitudes recueillies : sa beso/jne laite, il égrène son cliaj)elet 
d'un air ;;rave, mais i! a des oublis, car il s en sert pour se frotter l intérieur 
de l (U'cille. 

30 nM-;i. 

Nous irons camper à quarante kilomètres, il Kichiak. Durant rpiin/e 
kilomètres, c'est la steppe couveite d(; sel, le Klievir; ii notic droite, les 
collines seuiblent des tas de sable a\anl consîTve 1 enq)rcinte de vajjnes 
évaport'es, en leur laissant une coiu lie de; s(,'l. Il lait cliaud, nons appro- 
chons des montajjnes barrant la route. Elles nous send)lenl pailletc'cs d ar- 
{jent; des phupiettes de (}ypse rellètent l'éclat du soleil. 

Cette lois, nous sommes dans un a( rilable (h'tilé se {«lissant avec des 
ondulations de rcplile au travers des monta(;nes nues, striées. (|iii s ('iniel- 
tentet sont sapées ;i la base |)ar la rivière rapide et sale des ébonlis, connue 
au tenq)s de la toute des neijjcs. 

On est arrêté ])ar les crevasses produites par les {]randes eaux. Les 
huit chevaux, tout le monde poussant aux roues, suffisent ii peine ii hisser 
le four;;on en haut de la berjje de la livière, cpii nous ()|)pose ses méandres. 
Jja route esl difhcile, la ciialeur ('crasantc ; pas de véjfétation : des piei res, 
du sel. Pas une tache d ombre (pie le trait des poteaux t('l(';;raj)lii(pies 
vous surj)reuant comme une anomalie, un anachronisme au milieu de 
cette nature ])rimitive et sauvage. L(! Tchai [<'ours d eau) dévale ii travers 
un véritable couloir laijje |)arFois de (piinze mètres à peine. Le fourgon n a 
pas d autre chemin, et il roule avec des cahots formidables sur les pierres; 
mais cette voiture eu bois est souple et yarde son écpiilibre là ou tout autre 
véhicule le perdrait. 

Tout est fifjé ici, immobile, mort; l eau seule a vie et s enfuit en toute 
hâte de cette désolation. N'en buvez pas, elle est salée. Telles sont les Pyles 
Caspiennes, au dire de certains historiens. Je les crois placées ailleurs. 




POSTII. I. ON KURDE. 
(D'après une aquarelle j>rise sur nature) 



DE TKIIKIIAN A liOSÏAN. Si) 

Au sortir (le celle ;;<'i';;<'. nous deseendous vers Kielilak; les roues de la 
voilure hroienl la croûte saline du Klie\ir. A noire {jauclie, toujours des 
inonta};ues ju-U'es, {;risàtres sous un ciel trop Men; ii droite, au sud, très 
loin, par delà le tain lirillaut de la plaine, d autres uionlagnes ondident, 
portées siu' une [;a/e par 1 el let du uiii ayc. Devant nous, en avant du villajje, 
(piehpu's carr('s verts de clianips cnllivés, cincj ou six tentes noirâtres de 
nomades; sur la croupe des collines, des canaux d lri i;|ali()n , des teumies eu 
voile hlaiu- dans des cliauips dOrfie vert, et puis, nous nous engageons 
dans les ruelles lornu-es par les murs des jardins (pie dépassent la j)oiute 
d une glacière et les créneaux d une forteresse. 

Il est temps, 1 orage fond sur nous du haut des montagnes, soulève une 
poussière cachant ciel et terre, et nous n avons pas mis le pied dans le 
caravansérail cpie le tonnerre ;;ronde; les éclairs coiireut d un bout de 
1 horizon à l autre, metlaut ;i la voûte céleste des lézardes de feu, vite 
efïacées heureusement. Les femmes effrayées descendent si vite des toits 
qu elles paraissent tomber dans les maisons, les garçons arrivent derrière 
les troupeaux courant en désordre; des bœufs galopent lestement. Les 
nuages sont très élevc's, et le vent les balaye; on en est quitte pour une 
alerte, cpielques gouttes de pluie, beaucoup de poussière : c'est du bruit 
pour rien. Le vent du nord })ersiste et Inule toute la nuit. 

]î\otre troupe grossit chaque jour; des vovageurs isolés que nous avons 
rencontrés sur la route se sont joints à notre caravane. Ils accompagnent 
les fourgons, rendent fie petits services, poussent à la roue, nettoient la 
vaisselle, vont cherclier de l'eau et, en échange, obtiennent la faveur de 
grimper à 1 arrière de la voiture, où ils se reposent (piand ds sont 
fatigués. 

Deux d'entre eux nous amusent fort; l'un est Tiu'c de Trébizonde, un 
beau garçon de v ingt-cinq ans, très vigoureux, jovial, insouciant, toujours 
le premier à la besogne, toujours le rire aux lèvres, et dans les mauvais pas 
excitant les chevaux d une voix si forte que nous en rions. On l'appelle 
.. Hadji ■• , car il est alh' ii la Mecque; il a beaucoup vovagé, mais il estropie 
les noms des villes qu'il décrit assez bien. Il ne charge pas sa tète de choses 
inutiles. 

-• A quoi bon? dit-il; toi, tu écris, tu lis les livres, tu vovages pour 
regarder. Moi, je voyage pour chercher du pain. Quand j'en ai trouvé, je 
le mange, et dès que ma besogne est faite, je me couche et je dors, étant 
fatigué. Le reste m importe peu. 

— Est-ce que tu vas prier sur le tombeau de l'imam Riza, à 
Mesched ? -.i 

12 



90 



AUX. INDES PAU TKllI! F, 



Hadji cla(|ii(- sa laiijjiic, secoue la téte : 

" Je n'ai ])a.s uiéine le temps de laii t; la prière, et, du icste, y; u v pense 
{juère. 

— Ou vas-tu? 

— A Askal)<id, ( lu relier dix louuiaus (pi ou uie doit ;je sais (pi Ou v con- 
struit heaucoiij), <!t je ti'ouverai de I ouvrage siinnuent. 

— Est-ce que ce vieux (pu- tu appelles le i. baba ■• va aussi clieiclier une 
occupation? 

— Ijui? il s'en {jarderait hicu; c'est un Persan, je lai icucoul n'' avant 

l'elierau, il venait de Kerix ia, il \a a Mesclied 
])iier. il ne lait (pi aller prier, l'ar exemple, en 
route, il ne récite pas même une latilia. ■■ 

Le haba est un liommc; d(.' taille mov(>nne, 
niai{;re, aux jambes in('ati|;ables , ne montant 
jamais sin- une xoiture. T.inlot il e.-t pensiF, 
sombre, tantôt l)a\ar(l iu-iip|)orlable a\cc la 
manie du uioi!oloPue. Il maiijje de I opium, 
et il a le Iciiil terrt-ux, un re{]ard éjjart' ; mal;;r<'' 
tout, excellent cuisinier et se plaisant surtout 
autour des marmites; m'-anmoins, très sobre. H 
a des colères terribles (piaud le Icu ne bride 
pas à son idée, (piaud la (paisse ne tond |»as 
assez vite, et, si on lui reproclie (pie le ri/ 
e>t mal cuil. il ajtostroplie le ri/, et le cliau- 
dion de la manière la plus plaisante. C est 
toujours aux choses (pi il s'en j)rend de ses mésaventures. 

Nous l avons surnomme le t. plnlosojilie • . Du reste, il porte tout avec 
lui dans un sac, connue liias, et il a vr.iimeut une tete ;i être traduite par 
de ciseau, en buis, quand il a mis sa visière cpi il touriu' autour de sa tete en 
même tenijis <pie le soleil. 




Baha. 



l"' mai. 



De Kichlak à Déhinemek (villajje de sel), le ])avsa{;c ne chanjfe pas, tou- 
' jours de la ste])pe, les montafjnes à {jauclie, et au loin. ;i ilroite, des bandes 
blanches de sel. Aux approches d'Ardabane, villa;;e ii Ibrteresse j)ittores(jne, 
nous nous emboiubons dans les canaux d rrrijjation. 

■ Comme les jours précédents, il faut piocher, combler des trous; persomie 
n a jamais son^jé à entretenir ces loutes, (jue le soleil on le vent. Au cara- 



DK 1 KlIKll A N A lîOSTAN. 93 

vanst'iail d A i ilahanc, Aiuiuaii, noire sci \ ilciir, rciicoiitic un de ses oncles, 
qui relournc à Aidchil. Il \icnt d Askahad sur un hou |»clil ciicxal kirj;iii/; 
il a ('t(' (■ui|)lo\(' aux lra\au\ du clicniin de l'cr, il a I iulculion de s arrctci' 
à Téhéran, [)uis ilc rentrer clie/ lui par la inonla;;ne. Il se plaint des 
Persans, (|ni lui vendent tout hors de j)rix et ne lui rendent jamais de 
monnaie sur une pièce l)lancl)e (juand il est seul. Après luu' halle a;;r('al)le 
sous trois mûriers, nous partons. Nous somnu's arrêtés au sortir du vil- 
lage par un canal d irrigation très proloud ; il faut di'lourner ICau et com- 
bU'r le i"oss(', adoucir la laideur des jxMites. On rc'cpiisitionne des hahitants 




Dcliinemeli. 



d un hameau voisin, et après deux heures de travail, nous passons. Les 
villafjeois ne travaillent que parce qu'on les menace, et lentement : nous 
n'en avons rien pu obtenir avec des promesses d'ar^jent. Ils sont surpris 
de ce cpie nous les ])ayions. Puis, nous sommes dans une crau pier- 
reuse, et avant le coucher du soleil, nous arm ons au villafje de sel , à 
pied, laissant derrière nous les voitures qu'on a mille peines à tirer d'un 
bourbier. 

Deliinemek compte (piinze ou seize maisons; de même cpie presque tous 
les villages (jue nous rencontrons sur cette route ennuveuse, les habitants 
cultivent juste assez de terre pour nourrir leur famille et vendre de la 
farine, de l orjje et du fourrage aux pèlerins ou aux caravaniers de passage. 
Ils réalisent de la sorte d assez jolis bénéfices, et quelques-uns d'entre eux 



94 AUX INDES l'Ai'. TMIt Iti:. 

sont dans raisanre. Toute celte ré{jion est dans le se!, il y en a paitoiit : an 
bord des ruisseaux, le lonfj des maisons; il en suinte des murs, les liri(|ues 
des caravanso'rails le rendent elles-mêmes, et l'eau (|uVjn hoit en est alïadie. 
Nous longeons le Klicvir dans sa pailiela |)liis arrosée ; le sol de la plaine est 
couvert d un(> croûte, elle lève couMne une pate en s('cli.iiil. 

Le villajfe est assez animé dans la matinée : on entend le hrnit «les 
marteaux des torjjerons, les cris des laboureurs (|ue je vois exciter leius 
bœufs, du toit où je suis monté; des co(|s cluinteiit. des enfanta pleurent, 
des gTenouilles murmurent, des poules cafpietteiif eu j)icoiaiit; les ffens 
sortent des maisons, les ieunnes (•(endciit les couvertures sur les toits, 
elles vont au ])uits eu tiaiiiaiit la savate, vêtues de jupes bleues courtes, de 
chemisettes rouyes, le voile i)ariolé flottant; on les voit dans les ruesetdans 
les cours, phisieurs font la toilette de leurs petits pailois complètement 
nus; eu voici un aussi jieu \etu (pie pos>iblc, cpû a posé sa tele sur les 
genoux de sa mère; elle le pouille, puis lui jjratte le dos comme a un |)( tit 
animal, et il se tortille d aise, les lèsses à I air < t en 1 air; ;i cote, un cliicn 
galeux dort sur le sol, un bourricot plus valeux encore mange des |)ai!lesen 
balançant la <preue. Beaucouj) de chiens dorment sur les toits rasés par les 
hirondelles au vol rapide; des moineaux vont aux taches vertes des cham|)s 
de blé. Près du caravansérail aux murs de bi icpie élevés, il v a une gla- 
cière et un l'ort abandoiuK-; le init rap|)c!le les temps d inst-curité, et la 
glacière, (pi il lait chaud ici et <pu' la jjarnison aimait ii boire liai>. I>e 
village est enfouri' de solitude comme les villages d auj)aravant, les unni- 
tagnes sont toujours peh'cs, d ;hi loin, on voit fon|oui's un ;;r('sil brillant, le 
sel du Klicvir. 

Ou ne l'era ]amais cpie traverser ce j)avs; les besoins du commerce, les 
hasards de l histoire I ont sillonne d une route ou la lU'cessité a rvrr <les 
étapes, mais il a lalln la \(il()iil(' d un roi des rois pour peupler les alen- 
tours des caravans<''rai!s ou I esjioir de rançonner les caravaniers et les 
pèlerins. 

De Dehiuemek on va à Abdoiillali-Abad, puis ;i i.a/guird. village piclu- 
sur une motte de loess, avant des iémiues impu(li(pies et des [aidins on I (Ui 
cueille de délicieuses grenades. Aussi Sadik, le conducteur de notre voiture, 
aime beaucoup Lazguird. Sadik est un Tatare petit, ties vigouieux. très 
agile, avec des yeux imperceptibles et un ;;raiid nez, sans cesse criant 
après son palefrenier Ali; insolent, grossiei-, braillard, insouciant, très gai 
et très sale, ayant pour ses chevaux cabardieus une affection v(''ritable. Il 
est l'antithèse de son ami Abbas, massif, grave, affectant une bonne 
tenue, et portant en arrière la tête et de coté le bonnet (pie Sadik a sur la 



I>K T 11 II KHAN A l-.OSTAN. 




Sndlk. 



iuit|HC. A le petit S;i(lik. >tiiiui!t' pai' les |cuih'> inollalis ses 

compati idtcs , se (U'cidi- ;i l'aiic la pi icrc. On lui a ic|)r('s<'iil(' (|ut' le 
Klioi assaii est |)r()(li(', (|U(' bientôt il airivcia ii Mesclied, (iiie cela serait 
;<{;ical)le a I imam lli/.a (|ue lui. Sadik, remplit les dcNoirsde sa reli;;ion. 
Kl voilà notre homme, j)ieds nns, s installant 
dans une des jjiandes niches où dorment les 
vovojjcurs à I ('\t<'i ieur des caravansc'rails ; il 
étend nn bout de lapis et commence sa prière, 
mais (pielle prière! Tandis cpi il marmotte très 
vite, il se {jratle; il snrveille de 1 cril son pale- 
frenier Ali, et soudain lui crie : Donne donc 
plus (h- paille au (Jii^ -- racle bien la croupe 
du blanc. " 

il continue, se {;ratte j)lns l)elle, (;our- 
mande Ali une troisième lois, puis, impatiente'" 
tli- tant de pii-ti', pioHtant de ce ijue les mollahs se sont éloijjués, û se 
lève, sa |)riereaux trois quarts dite, pousse lui soupir, profère des malédic- 
tions il I adresse (h- 1 inunu Ri/a, s assied, tire sa l)ipe, la bourre et 1 allume 
avec une tijjure |()\( use du ilevoir accompli. 

Dans le bazar de .'^imnan. nous trouvons des (jcns de race tunpu,' qui 
viennent des bords de la Caspienne; 1 un d eux est blond : la Russie n est 
pas loin. 

Après avoir traversé le cours d eau jalonné de uioulius cpii alimente 
Simnan, ou monte sans cesse dans une steppe nue et monta^jneuse. Pas la 
moindre véfjc'tatiou sur les hauteurs, c est un désert véritable. Notre étape 
est lonjjne aujourd liui, et nous la coupons d une halte j)rès d une petite 
source pleurant nu filet d eau au doux uuuuuire : il serpente au bas des 
collines, et déroule sur chaepie rive un joli ruban vert. Le veut de nord-ouest 
nous aj)porte un peu de pluie, et nous paitons, toujours dans la steppe, 
jusfpi à Aouvane, dissimulé dans un vallon. Près du caravansérail, se dresse 
uiu' foi teresse abandonnée ou, depuis des années, les patres mettent leurs 
tnuijx'aiix il 1 abri du mauvais teiuj)s, et la fiente est acciiinn!('e dans le 
bâtiment en couches profondes; des industriels eu extraient du salpêtre. 
Leur usine est installée au bord de la route, en plein vent. Ces salpétriers 
sont ambulants, et pendant la belle saison, ils vont travailler près des abris 
de ce yenre, oii ils trouvent une matière première qu ils manipulent avec un 
{jain suffisant. 

Des trous dans la terre Ijattue leur servent de cuves, de marmites; ils 
creusent en dessous un four oii ils allument leurs feux. La steppe leur 



9 3 AUX INDES PAR Tri! RE. 

fournit du coml)iistil>le, c'est-ii-dirc des htoussaillcs ; ils ont fait un mur 
contre 1(! vent en les empilant derrière les tas de terreau ;i salpêtre. Ils le 
traitent de la manière suivante : d'abord, ils le d(''trenipeiit pendant vin{|t- 
<piatre heures, le filtrent, le font hoiiillir pendant \ in;;t-(pialre lieiu'es 
encore, nettoient le l)oiiillon en laissant d(''j)o>ei' dans les l)as>ins, puis font 
évaporer l'eau au sf)leil. Kt ils f'ahriipieiit par )onr cimiiiante à soixante 
livres russes de quatre cents [jraninies, vendues en\iron dix centimes la 




Caravansi'rail. 



livre. Ils avouent être satisfaits des bénéfices de leur industrie, qu ils exer- 
cent depuis lonjjtemps dans leur famille; voilà ce <|ue nous disent les deux 
aînés, entovirés de cinq de leiu's enfants. 

A Lazgviird, on nous avait déjà parh' des Tnrcomans, la terreur de la 
Perse orientale, du Khorassan ; à Aouvane, on s en plaint. Des beq^ers nous 
content que des Turcomans yomouds ont vob' dernièrement huit cents 
moutons. Si le chiffre est exajjéré, le vol est vraisend)lable. Ce sont des 
épisodes de la lutte que Touran continue contre Iran. 

Après Aouvane, une montée pénible, puis une descente. Nous allons d un 
bassin à un autre par un déversoir, pour ainsi dire. 



DK TÏMIKIIAN A l'.OSIAN. <)7 

mer est ii peu de ilistiiiicc. ;i (|ii('!(|ii('s ('tiijx's d ici ; aussi, à noire 
{;aiu'lit', le ciel est plus paie pai' le lail de I liiimidilc', I lioii/.on est (ciidu 
ilo miajjos {jris, cl sans un Ncni violent de noid-oucîsl, les crclos des mon- 
tagnes seraienl moins nctics. l'as de vai it'li" dans le paysage jns(pi"à Kaclia, 
on nous rencontrons (pu'lcpu's Ai;;lians; ils se; discMit serviteurs d'AïouI)- 
Klian et vont à Tclii-rau : des (j(;ns de Hère mine, ne ressemblant en rien 
an\ Persans. 

Après Kaclia, Daoulctahad. 

Il sutHt d apercevoir Daonlelahad de loin pour se convaincre qu'on a 
mis pied dans la province du Kliorassau, cl (pie les Turcomans sont proches. 




D.ionletalwd. 



Le villaye est le plus fortifie du monde. Rien n"a été néfjliyé pour prévenir 
les attaques et assurer la sécurité des habitants. On a prodi(;ué les murs et 
les tours. 

Daonletabad se compose du carré de la forteresse vers le nord, et du 
lony rec tan/jle des jardins et des champs cultivés vers le sud. 

La f^)rteresse consiste en un fossé profond et trois rangées parallèles de 
murailles à créneaux ayant aux quatre coins des tours de plus en plus hautes 
à mesure ([u on s'éIoi{;ne du fossé. .Si I on ])énètre dans cette fortex'esse par 
deux portes se suivant et défendues par des doubles tours, on constate 
qu'aux murs sont adossées des maisons basses et des écuries où se reti- 
raient en cas d alarme les habitants et le bétail. Au centre de la forteresse 
sont les demeures destinées au chef, à ses femmes, à ses serviteurs et à ses 

13 



98 ATX I.NDES l'Ai! TKHI'.E. 

soldats. Le khan actuel n'a pas 1 aspect foit lieliiipieux. C est un homme à 
ventre énorme, que la [jraisse a rendu Ic^jèrement aslhmati(|ue ; il ne suit 
ni lire ni écrire, comme cela convient ;i un {juerrier. 

" Je descends, dit-il, du cojistructcui- de la forteresse, Motallili-Kiian, 
qui vivait au commencement du siècle. Son frère s appelait Zulfa{jar-Klian, 
dont le fils est celui qui vous parle. > 

Il est occupé à aménager et à réparer son castel , mais ce ne sont pas les 
mui'ailles délabrées qu'il relève, il ne son(]e point ;i restaurer les portes, à 
creuser le fossé : depuis vinyt ans on n'a j)as vu de Turcomans. Et la 
chaleur étant excessive, — aujourd hui, 7 mai, nous constatons au 
soleil, — notre homme, en léyer costume, surveille avec soin la construc- 
tion d une haute tourelle dont nous ne devinons pas d'abord l usaye; ce 
n'est pas une tour de yuet, puis<ju'on vit en paix et (pu; nul escalier ne 
mène au sommet. 

Cl C'est un ventilateur, dit le {jros homme en siu'ur, i:ne très bonne 
chose. 1) 

La forteresse n'a qu'une entrée ; du coté de la petite place, autrefois 
fermée, sont installés quelques boutiquiers vendant de menus objets et du 
thé. Les échoppes sont adossées au mur <[ui enclôt les jardins et les champs 
cultivés où les habitants trouvent leur subsistance, {jràce à mi ruisseau 
assez mince d'eau potable. Au|ourd liiii (pie toute crainte a disj)aru, les 
murs de l'enclos se crevassent, on s est risqué même à cultiver en pleine 
steppe, et les iudijjènes habitent leurs |ardiiis de préférence à la forteresse, 
où ils étaient à l étroit. 

Notre étape finit à Damyan, cpie précèdent des ruines. A l intc-rieur de 
la ville, quelques monuments, des minarets attribuc's au sultan lloussein, 
une mosquée é{>alement en ruine, bien entendu, (pi aur;ùl ('difii'e Chali- 
roukh , fils de l'émir Tiinour. Ville insi{;nifiante, aux rues sales, étroites; 
mais on y parle déjà de Timour, de Chahroukh, siyiie (pi on aj)proche du 
pays de Touran. Du reste, en quittant IJamyan, les montagnes, ii notre 
yauclie, s'abaissent : ii l extrémité de la chaîne, on pourrait trouver Cliira- 
bad. Gela nous rappelle le Turkestan. Toujours la plaine, le sel, la steppe 
aride. Cependant, à droite de la route, on a|)erçoit deux ou trois hameaux, 
du vert, de la vie; un ai^jle blanc plane, donc il v a des oiseaux à dévorer, 
et voici, en effet, des pi{jeons, des corbeaux, des alouettes; plus lias, des 
fourmis, des bousiers et, pour les manyer, des lézards. 

Si l'on re^jarde du côté des taches de culture, on voit, les reliant ii la 
monta(jne, une traînée d'orifices pres(pie en li^iie droite. Ce sont les bou- 
ches des karys, ces veines (pù charrient la vie, pour ainsi dire, à travers la 



I > K 1 ù. 1 1 1-: Il A N A r. o s r a n. o a 

inurt. Vous saxe/, ([ii un kai'v s est un canal sonlcrrain jjràcc an(|U('l on 
caplc une scinicc cl la nicnc ii nn has-iond (|nc I on cnilivc. Le conrs 
(In kaiNs est perce de puits par on 1 on extrait la terre, (piaiid on le con- 
struit ou ipi Ou le nettoie. Les (K-hiis sont accuinulés autour des ouver- 
tures, (pii ressenililent à une suite de petits cratères, mais de cratères ne 
vomissant aucune lave et dOu s t-lève une l'raicheur dc'licieuse. 

Atiu cpu' les caravaniers aient la l'acilili' de puiser de l'eau pour eux- 
mêmes «'t leius l)etes, des lioninies cliarilahles ou des {jouverneurs en hu- 
meur de prcvo\ance font |)ar lois uu'ua(^;er, |)iès du cliemiii, un escalier ù 
voûte solide contluisant au ruisseau sous terre. Les voyufjeurs font halle à 




Dam<;an. 



cet endroit, où ils trouvent au l)esoiii un ahri dans la maison du yardien de 
l édifice, qui leur offre en outre quelques provisions moyennant un bon prix. 
Tel est le cas pour Kourian, ou nous nous arrêtons. 

Il v a un escalier de plus de quinze mètres de profondeur, aux marches 
hautes et incommodes ; mais elles descendent à un filet d eau claire 
et fraiche. On passe de la foru'naise d'en haut ii une ombre complète, et, 
assis sur le premier degré, on s abreuve d ambroisie, — 1 ambroisie était 
certainement de l'eau de source ; — et alors, on se dit qu on aurait aussi le 
couraye de piocher durant des mois, qu on fouillerait volontiers les en- 
trailles de la terre, pourvu (pi On ait l'assurance ou simplement l'espoir 
de fraver la route à ce trésor de perles limpides qui vont sourdre en aval. 



100 AUX INDES PAIÎ TKlUiE. 

arroser la terre, la vêtir de verdure et de moissons, tandis qu'autoni-, le 
soleil sans pitié la hriile et la rend j)liis sèelie Une niaiàlre stérile et 
jalouse. 

De Kourian nous allons coucher à Dehiniollali. Avant d v ariivei', on 
monte, il y a des ravins à Irancliir; cl tandis (|iiAl)l)as, le picmier lonr- 
yonnier, passe sans encomlne, le notre, Sadik, ne iiunupu; pas de nous 
embourber. 

u l'omcpioi, Sadik, n as-tu pas suivi le même clicmin (jii Abbas ' Pour- 
quoi vas-tu au hasard, sans t inqnéter des obstacles? 
— A (pioi bon tant de prc'cautions ? 




Puits. — (D'après une nquarcllc^ 



— Parce que tu aurais moins de travail. 

— Bah ! les chemins sont l imajje de la vie. 

— Je ne comprends pas bien. 

— Vallah! je dis vrai. Les chennns sont I iina;;!' de la Ou ils soient 
bons ou mauvais, il l'aut toujours (ju on aille au bout; cpu' tu sois pauvre ou 
riche, tu iras au bout de tes jours. » 

Là-dessus, il ne nous reste cpi'à aller j)liilosoplii(juem('ul de notre pied 
au caravansérail ; il est posé à une certaine distance du villa(;(', où il est 
bon d'envover chercher de beau potable. 

Il y a beaucoup de monde au caravansérail : des pèlerins tatares. arabes, 
des femmes, des marcliands. Des derviches viennent mendier, et sont reçus 
par Sadik et Iladji de la belle façon. Le - baba ■• lui-uu-me ;;ro{;ne de 



DE TKIIKHAN A BOSTAX. 101 

niéconti'iitcnu'iil ilc voir îles hoiiuucs nous teiulie la main (juaiul lui, baba, 
Il a j)a> tout (0 (|M il lui faut. 

Ou Huit par s habituer à loltc vie de camp volant, et cpiaud la vermine 
n est pas trop drue, les nuits sont a^jrc'ables. 

Il tait bon, roule dans ses couvertures, considc-rer les étoiles par-dessus 
les murs, en menu» temj)s cpu; les souvenirs délilent plus rapides que les 
nuajfes chassés par lOura^an. On éprouve une certaine (piiétude à enten- 
dre les chiens roder c[ le vent chanter la musiipie de la nature, — de la 
nuisiipie ;;rande et simple, — et nuMue les rouHements des hommes exténués 
ne vous déplaisent point. Des yeux brillent : c est un chat venant flairer la 
viande ; les chevaux à moitié endormis {;ri(;notent machinalement leur 
pitance d un va-et-vient régulier des mâchoires ; les mules, s ébrouant, 
carillonnent leurs clochettes. Puis, ceux qui aiment le frais se lèvent dans 
1 obscurité ; — ils s étaient couclu's avant le soleil. Les lanternes traver- 
sent la cour comme des feux follets ; car les muletiers courent, s'arrêtent, 
courent encore après leurs bétes échappées; ils s interpellent, crient, jurent, 
pestent ; cej)endant, ils ont charjjé leurs mules. Tout est prêt. Ils partent; 
les clochettes en branle font un carillon siqjerbe. Des adieux sont échanjjés : 
Salamat ! sahunat ! • la caravane s éloi{]ne; on pei'çoit à peine les excita- 
tions des conducteurs, les clochettes se taisent. 

La {jrande porte, que 1 on ferme, (jrince, quand il y en a une, comme à 
DehimoUah ; une lueur traverse la cour : c'est le surveillant du caravan- 
sérail, traînant ses babouches, qui va reprendre aux côtés de sa femme 
sa place tiède. 

A leur tour, les fourgonniers se lèvent afin de panser leurs chevaux, et 
les étrilles courent sur les crouj)es avec un bruit de pierre raclée ; les pa- 
leh'eniers adressent des paroles flatteuses aux étalons et les menacent quand 
ils lancent des ruades, hennissant de défi parce qu'une cavale coquette les a 
provoqués. 

Et puis, on chasse encore une fois un chat alléché par la provision de 
viande fraîche, et 1 on s endort. 

La route est toujours aussi monotone; de la steppe, un puits où l'on fait 
halte, et la steppe, la montapue à {jauche, le Khevir à droite. Cependant, la 
plaine a une physionomie ])articulière. Ou croit se reconnaître et que I on 
va revou- des lieux déjà visitc'-s. On soupçonne qu'une ville est là-bas, à 
1 an(;le des monta{}nes. On avance, et Ton voit en bas une vallée rappelant 
l'approche de Téhéran. On descend. Il y a de l animation, deôyens dans les 
champs, des voitures, — j'entends des arabas, — des jardins avec de {grands 



102 



AUX INDES l'.Ui TEP.r.E. 




murs, des canaux, de l;i fraîcheur, des liDUiuies ])ortant turban, nioin> de 
l)onnets noirs et plus de petits veux turcs (ju auparavant, une race plus forte, 
vivant sur un sol fertile, et l)i(în nourrie, l'n {ji'os ruisseau traverse la ville; 
il y a plusieurs caravansérails, un ha/.ar aninu'', du coninierce, des mar- 
chandises russes et anglaises, et... devinez (pii ? des Arméniens... parce 
(piV)n les trouve ])artout où il est, possible de {jajjner de l'argent en Perse- 
Leur seule piésence suffirait à prouver, 
il la rigueur, que Cbahroud est une ville 
ou le commerce prosj)ére dans ime cer- 
taine; mesure. Il est vrai que ces Arnu'-- 
niens vendent surtont du vin et de l al- 
cool (pi ils fabriquent eux-nuMues, et 
que, de leur plus ou moins {jrand nom- 
bre, on pourrait conclure ii un plus ou 
moins ,';rand nombre d ivro{|nes. 

(liialu-oiul est sur le chemin des com- 
merçants et des nuirchandises venant 
d(! la Russie par la Caspienne et Aster- 
, abad. Sa situation est bonne, {jéojjra- 
j)hi(piement parlant; leau ne mancpie 
pas, cl la ville est au carrefour de routes 
iioiubreuses ; (pi on vienne de I ouest, 
du nord, de l est, d'Ali|hanistan, des Indes, on passe ;i Clialiroud, et la nu-r 
n'en est pas loin. 

On voit bien (pie la sécurité e.~t revenue dans le Kliorassan, car la forte- 
resse tond)e en ruine. On transforme les fossés en )ar(liM-. Depuis (pie I (ui 
iTa plus il craindre les Turcoinaiis, la ville s étend : on choisit les bonnes 
places j)our bâtir et cultiver; aujtaravanl, on clioisissait les places sûres, où 
I on trouvait de beau, bien entendu. Le danyer faisait serrer les ranjfs. Il est 
très intéressant d'observer et facile de constater que les indijjènes du Klio- 
rassan étaient préoccupés surtout d une chose en disposant leurs villes ou 
leurs villages : se protéger contre les Tiircomans. Us ('\ ilaient a tout prix les 
points ou il eût été facile d être surpris, ils se perchaient sur les hauteurs 
d où I on surveille facilement I horizon, et ils n aimaient ])as s installer dans 
les cirques de montagnes, où maufjuent trop souvent les issues. Lt c est sans 
doute cette raison qui a le plus contribué à faire aijandonner Bostan, la ville 
voisine, que des hauteurs dominent, où des défilés aboutissent et où I on 
maïupie de u portes de dégagement " . Tandis cpi ii Cliahroud, on est au seuil 
de la plaine, et ce u est pas l espace qui man(]iie pour s égailler. 



l'elitL' tille pei'.saiie. 




PEI. EUIN TATAKE. 



DE TKII Kit A N A lîOSTAN. 10,-) 

Bostan est à une homic licnrc de pclil ti()t. l-]|le est siliK-c! chiiis une 
vallc'o ciinilaiic il iiiic (li/aiiic de kilomètres do diaiiiètie, ([uc tics inoii- 
ta{^;iics ciitouiciil ; elles ont des alTaissenients noiubreux par ou Ton croit 
qu'on va passer et où Ton passe en el'let. VA si Ton traduit -Cly.i \)dv i/ejtles, 
c est ici <pi il faut placer Ih'catonipx los. 

Hostan Ji est à présent <pi une uu-chaute l)oiu;;ade entourée de uiurs, 
fjroupanf ses maisons autour d une jolie uu)squée et d un minaret branlant. 
Nous ne pouvons visiter la mos((uée, parce ([ue nous sommes des infidèles; 
en revaui he, ou nous permet de monter sur le minaret, d une dizaine de 
mètres, autant (pi il nous plait, et 1 on nous secoue, en éi)ranlant la lan- 
terne, connue sur un cerisier. 

Le postillon accompa^jnant les chevaux que nous avons empruntés à la 
poste pour cette petite excursion, est très loquace, il ne tarit pas sur le compte 
des Turcomaus dont je lui ai pai lé. Il se rappelle 1 effroi de la population 
lors(pi on avait sijjnalé leur approche. Personne n'osait plus sortir, surtout 
à IJostan; on fermait les j)ortes de la ville et du liant des murs ou guettait 
1 ennemi, et l on ne respirait librement que lorsqu il avait disparu. 

Souvent, ils emmenaient des troupeaux, des femmes et des enfants. Ceux 
(pii ('laient oblifjés de vovaj^er du côté de 1 Atrek prenaient des précautions 
infinies. Ils avaient soin de ferrer leurs chevaux avec des fers et des clous 
achetés chez les Turcomans. Arrivés aux pas dan{jereux, favorables à une 
embuscade, ils prenaient le {jalop. 

Les plus redoutés étaient les pillards venant en petit nombre sur de 
bons chevaux; ils étaient insaisissables, se cachant facilement, parcourant 
en un jour des espaces énormes. Lorsque je fais observer à cet homme que 
Chahroud est mie (jrande ville, que les Persans sont nombreux, que leur 
armée est considérable et qu il eût été facile de paver de retour ces Turco- 
mans, il me répond que personne n a jamais pensé à ces choses-là, qu'on 
envoyait bien de temps à autre des troupes avec du canon camper près de 
Bostan, mais ([ue cela ne servait à rien, parce que les Tmxomans attendaient 
qu'elles fussent parties. 

Le patriotisme n existe pas dans ce pavs; ces gens ne paraissent pas 
posséder cette sorte d instinct de conservation propre aux nations vivaces, 
d'où découle l'esprit d initiative qui fait chercher un remède aux maux, 
qu'on se fjroupe et qu'on reprend courajjje, et qu'aux heures décisives, 
quand les destinées sont en jeu, on né{jlige ses intérêts particuliers poiu* 
ne son{jer (ju à l intérêt {{énéral. Alors, au lieu de se réfugier dans son 
égoïsme, 1 homme s élance à la défense d un drapeau, d une frontière. Les 
Persans n ont jamais été pris de cette " sublime fièvre u . 

14 



lo; AUX INDES PAR TF.lt liE. 

Eu (leliors des murs de Bostaii et do ClialiicMid, non? vovons des campe- 
ments de Boliémieiis. Ils soi)t originaires dn Seislan, disent-ils; ils travail- 
lent les métaux et lal)ri(|uent dn fd de laiton. Ils relèveraient dn clieldes 
c'onrenrs du chah Tciialer hachij, ;i (|ui eha(jiie fandllc pa\eiait annuclie- 
nient (juatorze krans (euN iron on/.c h ancs). 

l!s hahiteivL des tentes ou des ahi is consistant en murs de terre i|ui snji- 
.])ortent des toits de ieutre. Ouand ils se d('j)lacent, ils roulent leur toiture 
et l'emportent. Ils ne se privent point de mendier : nous sommes pour eux 
nue aubaine excellenle, ( t des vieilles viennent nous tendre la main; mais 
d ahord elles oui |el('' sur le sol de la hraise allumée, aliu d (-eu Icr les soi ts. 
ÏAHi t\ |)e ne dillcic pas sensihienienl de celui des indijjenes : ils sont plus 
sales, plus hruiis, car ils vivent en plehi aii'. ( l plus niai;;rcs, leur table 
n étant pas ahoudanle. 




Boliémieiis. 




CHAPITRE V 

DE l'.OSTA.X A M F. S Cil ED. 

Le milieu et l'eau. — Hailis, (Iépoi t''s. — A Sal>zevar, beanconp d'eau. Ricliesses. — Cullxites 
consécutives. — Un éini[;iaiit |)ci-.ïan. Se.s a|>[)réciatioii.s. — Pas di: cIio.îe publique. — Le 
caravan.o'rail duiant le jour. — Ces Arabe.*. — La pvtlioni,-;3e d'Endor. — Diplomatie. — 
1^'eiiipreiiile du jiied de l'Imam. — La crainte de Touran. — Les tours de f;uet. — Les ïur- 
comans vendeurs d'hommes. — Pusillanimité ptMsaiie. — Devant la ville sainte des cliiitcs. — 
Entliousiasme n ligieux. Ses diverses manifestations. — Plus belle de loin (jue de près. 

J 2 mal. 

Le |n iiit( iii[).- coimucnce, la steppe a (le.s lleiir,>, elles ne j)arvieniieiit pas 
il rompre la monotonie de la route. Les chevaux sai{;nent au cou et |)rès de 
1 épaule; de j)etites veines éclatent, c'est une saijjnée naturelle dont les 
p;uivres liétes se trouveront bien. Elles ont lieu d être con;;estionnées par la 
lati{|ue des lon{)ues marches au soleil, sans hoire une {joutte d eau. 

-- C'est, dit notre four}|onnier, (ju ils ont envie de maufjer de 1 herl:e 
haiche. ■■ 

Ils sont iiourris d orye et de foin sec. On observe le même lait eu 
Al{;érie. 

Nous niarclions douze heures pour airivcr ii Meïaméi, jolie oasis où 1 Cau 
abonde, ou les mûriers, les saules et les peupliers prodiguent leur ombre, 
si bien tpi on se croit en paradis; l'enfer n est pas loin, la steppe recom- 
mence bientôt. 



108 AUX INDES PAR TERRE. 

A une verste de Miandecht, se trouve la ruine d une forteresse du temps 
de Chab-Isniaïl, dit-ou. 

Il semljlerait que les hoiumes de ce pays aiment à clianjjer de place, 
mais la nature despote ne leiu" laisse pas le choix des séjours, et ils 
bâtissent; une circonstance les contraint à s'en aller, une autre circon- 
stance les pousse à revenir, et ils sèment des ruines près de 1 eau, d on ils 
ne peuvent s éloi{]iier. Ce sont des prisonniers attachés ii une chaîne lonyue, 
mais solide; le milieu en a soudé les anneaux. 

A])rès ^liandecht, Alliak : halte ])rès d un caravansérail-iorteresse en 
ruine et d un filet d eau salée; les misérables et rares lia])itants de ce 
hameau nous viennent voir, ils ont des occupations pastorales : (juand ils 
lU' se pouillentpas, ils (ilcnl une mauvaise ficelle (pi ils 
tii ent de pièces de feutre hors d usaye. Ces yens sont 
aimables, ils veulent nous ^ faire un j)etit plaisir ■• et 
nous offrent <|uelfjue chose de bon, d Oii/jine euro- 
péenne. Ils nous apporteni un pacpid de ti(je? vertes. 
Ce sont des radis man([ués, auxcpiels il ne niiini|ue 
(pi une raciiu' comestible. ]Sous avons un air interro- 
{jaleur en regardant Tindi^jène qui nous présente cette 
friandise, et lui, s'étoniiant de notre ifjnorance, d une 
mine de supériorité croque les feuilles et nous dit : 
(i Voilà ce (pi On mange. « 

Répandez donc les bonnes choses et les boniu's idées! 
Nous sortons des collines et nous apercevons le 
Petite tille à Abhas-Alja.l. t""'avansérail d'Abbas-Abad; à droite, s'étend jusqu'aux 
montagnes violettes une nappe blanche qu on picndrait 
])our de la neige, c'est le sel du Khevir à l'éclat du soleil. 

A Abbas-Abad, nous donnons quelques consultations; un Persan vient 
demander un remède, il a reçu un coup de kin(l|ial ;i la main, au cours 
d'une discussion avec des pèlerins tatares. C était à j)rop()s du pavement 
d'une mesure d'orge. 

Le caravansérail de Saderabad est délabré. En face, se dresse un village- 
forteresse en ruine, habité par des gens d'Astei'abad qu'on avait transportés 
là afin de défendre la forteresse, d'entretenir les citernes, de préparer du 
fourra{;e, de prêter aide aux caravaniers et aux pèlerins. Kn échange, 
l administration assurait à chacun des dix ménages sept toumans ' par an 
et cent mesiues de farine. Mais l'administration ne tient pas ses engage- 




Un tounian vaut 10 kians et le kran environ 80 centimes. 




DE lîOSTAN A M F. S Cil ED. 109 

monts • elle doniio (HU'l(|iu'fois tic rainent, jamais de farine, et les pauvres 
diaMes sont dans une misère prolonde. Ils vivent comme des lézards au 
milieu des dccomhrcs, et chaque fois que l'un d'eux trouve roccasion de 
chercher ailleurs fortune, il disparaît pour uv pins revenir. Leur nomijre 
dinuMue clKupie |()ur. 

>'ous allons coucher au nouveau Mazinan, posé un peu plus haut que le 
vieux Mazinan, détruit par une inondation il y a une vingtaine d'années, 
dit-on. Les ruines du village ahandomu' send)lent 
vieilles de plusieurs siècles; les maisons sont con- 
struites en terre contenant mie certaine (piantité de 
sel, elles sont exposées à des gelées rigoureuses, à 
des vents furieux ou à un soleil inq)lacal)le , et très 
rapidement se délahrent. 

Après Mazinan, moins de sel, de la steppe, du 
saxaoul, une vieille connaissance. Cet arhuste nous a 
rendu de grands services dans l'Oust-Ourt. Quel hou 
feu nous faisions avec le saxaoul! A vSutkar, autres 
connaissances, que les caprices de la fortune mettent 
sur notre chemin : des Affjhans menant à Téhéran 

" rik'ur a Saderabau. 

les femmes d Aioul)-Khan. L exil n a pas abattu la 

superhe de ces gens fiers de leur sang ; ils sont insolents, dédaigneux vis- 
à-vis des indigènes ainsi que des vainqueurs en pavs conquis. 

De Sutkar, nous allons passer la nuit près d un abambar (réservoir d'eau), 
dans un caravansérail en ruine. 

Le lendemain, on est à Sebzevar, dans mie plaine fertile barrée au nord 
par les montagnes. L'eau est abondante, les karvs nomljreux et les vil- 
lages entourés de cultures; des filets d'eau coupent la route. Nous remar- 
quons beaucoup de champs de ])avots, indiquant que l'on fait usage et 
commerce de l'opium. Les pays riches fournissent aux pauvres les moyens 
de s'enivrer : ce (pii fait la détresse de l'un fait la fortune de l'autre! Le 
fond de la population est persan, mais la race est plus lourde que dans 
1 ouest. 

Le caravansérail où nous devons passer la nuit étant à l est de la ville, 
nous la traversons par 1 étroite rue du bazar où notre fourgon passe tout 
juste, causant une vive inquiétude aux boutiquiers qui craignent pour 
leurs montres et étalages. Car l'énorme véhicule avance avec peine, tres- 
sautant sur les pierres, se penchant dans les ornières, frôlant les poteaux 
des auvents, menaçant d'écraser à droite ou à gauche, et se traînant avec 
les déhanchements d'un mastodonte en goguettes. Nous couchons dans le 



IJO AUX INDES l-AI! TI'I", HE. 

caravansérail, eiicouil)rc' de jjèlcriiis ot de iiiai( liiiii(l.s ; les vova/jcurj; sont 
nombreux depuis ([lie nous sommes sur ce lle prandc loule de. l'Oi ientà 
l'Occident, qui fait un coude à Cliahrond, vers Asteiabad et la Caspienne. 

Le caravanséiai! est entouré de tombes : n'a-t-on pas comparé la vie ii 
un caravansérail? 

De Sebzevar à Rabat-Sarpouch l'eau abonde, mais elle est salée. A II<jus- 
seïn-Abad, avant le Rabad, le ])rave Iladji a eu l'occasion de le con-tatcr. 
Nous nous étions éloignés du i'our(>on afin d'examiner les (•I)anij)s de pavots. 
Des h ommes tàtaient des capsules pour s'assurer si le moment était xcnu 
de leur faire l'incision par où suinte la précieuse sève d'opium. L u ruis- 
seau limpide bordait les cliamps, Hadji avait soif, et, s'adressant à des 
vieillards à barbe mi-blanclie d'anm'-es, mi-rou(je de lienna, assis yraves à 
l'ombre d'un saule : 

« L'eau est-elle bonne? 

— Par Allali! elle est excellente. •■> 

Hadji tire la tasse, [joûte l'eau et... \ ivem('nt la craclic avec d(''{jout : elle 
est excessivement salée. 

il accable les vénéi'ables vieillards de maU'diclions. 

a Voilà ces chiens de Persans, dit-il, ne disant |aniais vrai, même (piand 
ils ont la barbe blanche, i 

Je ne me suis jamais expli(jué ce besoin de menson;;c jiroprcaux Persans 
et à beaucoup d'autres Orientaux. Peut-être est-il inlu-rent ;i la natnre de 
l liomme, à cpii la vérité nue est désa(;r(''able |)ar suilc d une alici lation 
d'esprit analo{jiie à ces aberrations du {joùl propres aux estomacs dctraipiés 
parles abus, ou naturellement faibles et susccplllilcs d appétits bi/.arres, 
comme chez les enfants. 

Le 19, après avoir été cahoté dans une st('|>p(' inejjale sanpoudi('e 
d un yratin de sel ou d efllorescences salines, nous arrivons ii des collines 
précédées d'un ravin (jui n est pas escarpe oulic mesure, et (jne descend 
un mince fdet d eau peu salée. Le premier lour;;on passe sans encombre; 
quant au second, le nôtre, le voici (pii {jrimpe la pente; Sadik, fumant tran- 
quillement sa pi})e, tient né{jli{|emment les rênes. Il me semble <pie nous 
appuyons trop à droite, et j'invite Sadik à prendre plus de précautions. Il 
me répond : u Sois tranquille " , et, en même temps, le fourjfon penche ;i 
droite, de mon coté; j ai remarqué (pie les voitures où je me trouve versent 
toujours de mon côté, quand elles versent. Donc, le fourjjon jxiiche, 
penche; Sadik crie, fouette les chevaux, les chevaux tirent à se ronq)re les 
jambes, et soudain je sens sur mon cou un poids très lourd, c est Sadik et 
un coffre, sur les côtes un choc, une douleur à la poitrine : j ai été jeté 



DE liOSTAN A MESCIIED. 1 1 ;î 

contre la |»ar()i du Ncliiculc aliallu sur k' (lanc, et d un C()nlr('-('()U|) jc suis 
rcnvoN (' sous le limon, entre les janilies des elievanx, d où je m es(|nive ave(' 
une rapiditt' reniar(|ual>le. Je me retourne, Capus a disparu sous les l)a;;a{;('s, 
Pc'piu est pris ])ar les jauihes et leshras; les serviteurs, juchés à 1 arrière, 
ont eu le temps de sauter à terre. On déhlavc à la liàte les écrasés : Gapus 
c.-l intact, l'c'piii est très fortement contusit)nné, le vieux Sadik n a même 
pas cassi' sa pipe. On tire tle la houe les bajjaycs, on lave les écorcliures, et 
tandis ipi On recliar^je, on allume un feu de l^rindilles, on boit une tasse de 
liié et Ton remonte en voiture en riant. Sadik, admonesté, s en prend au 
diahle, a Malionu t, a 1 imam Ri/a lui-même, et finalement au chah de 
Perse, et promet (jue cela n arrivera plus, car il fera attention. - Yallah! » 
par Allah! 

Nous avançons, caliotés de ])lus belle. On dirait <pie le fourgon n'a pas 
été chargé selon les règles de 1 é{(uilibre : il oscille avec des tressaillements 
incpiiétants. Voici encore un ravin en travers du chemin. 

.. Attention , Sadik ! •• 

Et immédiatement, le fourgon est sur le llaiic droit, Sadik sur moi, moi 
entre le timon et les chevaux ; l'c'pin a filé comme une flèche par 1 arrière, 
nuilgn' l état plto\al)le ou il se trouve. Gapus est enseveli, on ne le voit 
plus; deux ou trois maîtres coups de ]>oing à Sadik, et nous tirons les 
coffres. Gapus apparaît sans égratignm*e. ]^sou3 en sommes quittes à bon 
marché. .1 ai mal un peu partout, à la poitrine principalement; le bras 
droit est gourtl , mais les jambes sont en Ijon état, sauf un tibia, et ]e 
pars pour Ghoural) , (|ui n est qn ii cinq ou six lieues de là. .1 ai un compa- 
gnon de route, un grand gars de Hamadan, très lieureux d être au monde 
et de (juittcr son pavs, ainsi qu'il me l affirme chemin faisant. Nous mon- 
tons, descendons les collines sablonneuses, et, quand le vent d est ne nous 
aveugle pas de poussière, nous bavardons. 

L'Hamadani est loquace. Il ne tarde pas à m'apprendre qu il est de son 
métier maçon et briquetier, (pie le hasard l a amené à Tiflis, où il a constaté 
que la Russie était un bon pavs; qu il est revenu dans le sien avec un 
pécule, et bien décidé ii le quitter le plus tôt possible. Il a vendu un petit 
bien qu il possédait et est parti un matin , sous prétexte d aller prier sur le 
tombeau du saint imam Riza, à Mesched. En réalité, il veut aller dans la 
Transcas])ie, où il est s.ir de trouver de l ouvrage, car on construit beaucoup 
depuis l arrivée des Russes, et il est excellent ouvrier. Il a sur lui tout son 
avoir en paj)ier russe, dans une petite poche cousue à sa chemise. 

« Gela n'est pas lourd à porter, observe-t-il en riant. G est plus commode 
que les krans. 

15 



114 AUX INDES l'Ai; TERRE. 

— Pourquoi n'a-t-oii pas de papier en Perse? 

— Les Persans sont troj) hétes. 

— Tu es Persan , pourcpioi pai les-tu mal <Ie ton pavs? 

— Je ne suis pas Persan , je suis d Ilaniadau. Ceux qui [jouveriH-ut sont 
à Téhéran . ) 

Le brave lioniine ne me comprend pas. Il ne possède j)as relie idée de 
nationalité courante en Eurojx-. Il est d'Ilamadan, cela lui sulïit ; il ne 
conclut pas qu il soit de nalioiialih' jK'isaue ])arce qu il |)arle la lanjjue 
persane. Qu'a-t-il de commun a\cc les autres? llieu. H voit ses intérêts au 
delà de la frontière, et il la franchira d un pas allé{jre. 

Il s'amuse à sauter en pliant les jamhes de numière ;i loue lier ses fesses 
avec ses talons. 

« Pouvez-vous en faire autant? •• me demaiidc-1-il. Perse, on dit 
"VOUS" à sou inlcrloculein-. L;i-dessus, il clianlc, il iiuric a me l'ompic 
les oreilles. 

Cl Ai-]e bien chanté? 

— Barik Allah! Bravo! vous chantez couime uii iioulhoul rossignol). 

— Rousski , fait-il, je sais le russe. 

— C'est cela, Bousski. 

— Da (oui), ajoute-l-il ; kldch (pain); vodà (eau); dienyi (argent). C'est 
une très ])onne chose (|ue I argent. " 

Il rit et saute. 

" Mais vous jjourriez en (;a{;ner en Perse, lui fais-je observer. 

— Ici? (Il a un air de dédain.) Regardez la terre, du sel; goûtez 1 eau, 
salée; les chemins, si mauvais (pi'ou v verse; le travail est mal pa\('; li-s 
soldats, des voleurs; les valis (gouveriu'urs), des voleurs. 

— Et Sa Majesté le chah ? 

— Lui aussi ne vaut rien. " 

Et il saute avec un entrain cpii ])rouve (pi on jx-ut n être pas respectueux 
et avoir d'excellentes jambes. 

Des blés verts tachent le fond d une vallée et nous indi(pu'nt (pu- nous 
approchons de Chourab (eau salée). Des hommes habilenl près d ici, 
puisque nous voyons de quoi les nourrir. 

Un trait bien remarquable du caractère persan, que j ai de nouveau 
1 occasion de relever à Chourab, tandis que nous nous consolons de notre 
journée désastreuse par l absorption d im nombre incalculable de lasses de 
lait et de thé, c'est l indifférence, à l égard des autres, bien enlcndu, le 
particulaiisme, comme on dit. Aidez-vous les uns les autres, n est pas nue 
maxime réglant la conduite des gens de ne pavs. Ils voient d un cœur 



DE «OSTAN A MF-SCnED. 117 

tr;ui(|uill(' le mnllicur d autrui ; i!s uc luciuicnl |ani;u> le parti de pcr^oniic, 
à moins d un intc-ift iiunu-tliat; clic/, eux, il est ridicule d être lail)le. Un 
muletier accahle d injures une mallieureuse femme (jui revient de Mesclied, 
où elle a porte- en terre sainte le cadavre de son fils; il refuse de la mener 
plus loin, malgré le niarclu' conclu ; il veut cpi clic lui donne une indemnité, 
sous pri'tcxte (pi il lait très cliand et ipu' la poussière est iusupportaMc. 
Cette fenune est seule, elle a près d ClIe |)lusde trente compa{jnons de cara- 
vane, pas un ne s int(''resse ;i son sort, n intervient, ne prend sa défense. 
Elle a raison, mais elle est faible, on se mocpie d Clle, elle ])rète à rire. De 
{jros personna{;<'S, installés à côté d'elle, fument le {jlialvan, impassibles, et 
laissent j)artir le muletier sans lui faire une observation. I^a Icnnne reste au 
caravansérail, d où elle partira (juand elle pourra. On s'explicpie, à l aide 
de uu'uus faits de ce yenre, qu il n v ait pas de chose publique là où 
1 liomnu; ne s ('meut (ju à son propos. 

De Gliourab (eau salée), où l on peut l)oire néanmoins d excellente 
eau, nous ])artons avec l'intention de coucher le soir à Nicbapour. On 
rencontre à trois heures de là Zoumounabad. On v arrive par une steppe 
ondulée et mamelonnée. Ce villa^je miséral)le est entomé de murs, comme 
tous les villa{>es de cette région. Il est bâti sur le même modèle (pie les 
hameaux-forteresses du Ivhorassan, c est-à-dire à peu près en carr(', avec 
des tourelles au coin et flau(piant la porte. Des trous servent de cour pour 
le bétail, le rez-de-chaussée des habitations adossées au mur, d'écurie, 
et le premier étajje, de {jite pour les pauvres diables cultivant les maigres 
terres des environs. .) ai pris les devants en compagnie d un jeune vovou " 
de Téhéran qui seconde Ali le palefrenier. Nous venons de nous installera 
l'omlu'e sous l espèce de corps de garde ])récédant l entrée, j ai pu à grand'- 
peine obtenir une écuellée de lait caillé et malpropre, et tandis (jue je 
m efTorce de chasser la soif, car le soleil est chaud, la réverbération violente, 
et 1 eau douce manque, mon jeune compagnon me dit (juelle est sa situation. 
Père et mère inconnus; âgé de quinze ans; a toujours vécu dans le bazar 
de Téhéran, d aum(jnes, de pourboires, de vols; signalement particulier : 
est grand, déhanché, étique, marqué de la petite vérole et aussi pouilleux 
(pi homme du monde. 

.. Pourfjuoi vas-tu à Mesched ? 

— Prier sur le tond)eau de l'imam Riza. 

— Tu es bon musulman ? 

— Très bon musulman, Vallah ! (D'un air modeste.) 

— Mais je ne t ai jamais vu dire une namaz (prière); comment cela se 
fait-il ? » 



118 AUX INDES PAU TElîRE. 

Il se met à rire. 

il Dis-moi donc pour (|U('II(! raison In vas ;i .Mesclicd . 
— Je ne sais pas. Pour me promener. • 

Les quelques lial)itants de Zonmounal)ad font cercle autour de moi, 
et mon interlocuteur les renseigne à mon sujet avec complaisance. 

Au delà de Zoumounabad, nous trouvons un pont. Examen fait, il v a 
cinquante ciiances sur cent d une cidhiile ; avec du sanjj-IVoid on penl Icntcr 
l'aventure : tel est l'avis de notre ti)<[ii(' de Sadik; >()ii l'\ladc. plus pi iidciit, 
ne le parta^je ])as. Sadik passe sans encombre (jràce ii un liasard lieureux. 
Cette réussite ne décide j)as son confrère; il d(''cliai;;e sa voiture: et la 
moitié des villa{;eois est occupée durant une heure a transj)oi tei' les ballots, 
parfois très loiu ds. Après une correction administrée à deux des travailleurs 
qui oivt dérobé des vêtements appartenant aux mollalis, les loui'{;ons sont 
chargés, et I on continue celle route th sagrcable, bien cpie nous so\ons dans 
la plaine. 

A la nuit, iu)us sommes à Nazerabad, ou nous ne tardons jias a \()ir 
arriver deux Européens : l un est très grand, 1 autre de taiNe nu)venne; le 
premier est vm correspondant (hi Siiiittlard , le second, un vehx ipédiste 
américain; tous deux ont tenté iniil ilcnicnl de pi'uetrcr en Afghanistan et 
s'en letournciit Ibit nu'coiitenls en t'iirope ])ar Astcrabad et le Caucase. 
Raleigh attendra au Caucase la déclaration de guerre de la Grèce, immi- 
nente, dit-il avec un sourire, et .Stevens s embarquera pour lionibav, d où 
il vélocipédera à travers 1 Inde. Nos deux nouveaux compagnons arrivent 
il pied lie Nichapour, d ou ils sont partis h- soir a\('c \r\\v Imirgon. I,a nuit 
est noire, et le iourjjon ne vient pas. Nous partageons ikiIic diiicr ( t nos 
couvertures, et le lendemain malin ils ])ai tent pour Astcrabad, nous pour 
Mesched; l'Américain sur son vélocij)ède, cpi il portera plus d une fois sur 
son dos, car des canaux coupent fréfpiemment la roule. 

De Nazerabad à Nicluq)our, la r('(;ion est cultivée ; aux a|)proc lies de la 
ville, le vent nous apporte les senteurs des j)avots (pi on voit onduler au 
loin comme des draps de velours aux ramages éclatants, licaucoup d eau, 
tantôt salée dans les cours ilCau, tantôt excellente dans les kar\s. Nicha- 
pour est entouré, comme Sebzevar, de murailles ruinées, et (h-feiidii par un 
large fossé. Le bazar est assez animé, comme les bazars a pailir tle 
Chahroud; les marchands y vendent des cotonnades russes et an{;laises, des 
aiguilles anglaises et russes, du sucre russe et français, du papier co(|uille 
d'Augoulème; j'en parle, car ce sont les seules marchandises tie notre pavs, 
outre le sucre, <|ue celui de Russie élimine peu à peu; la mercerie est per- 
sane ou d'origine allemande et autrichienne avec des étiipiettes françaises; 



DK nusT A N A Mi:s(-. iirn. i 19 

les iillumctics sont aiiti ii liicniics ; on l;il)ri(|ii(' des Icutres peu reinar(|u;i- 
l)l«'s, |Kis solides, cl lies ctolTcs iinpriiiu'cs ;i la main d un dessin peu 
intéressant; les droguistes sont très n()nd)reu\ et leurs di'o;|ues d'orijjines 
iliverses : il v en a d l'.iuope , de lliule, du l'urkeslan; ils loni .;;raiid 
(•onunert'e de talismans. Les indigènes lal)ri(pienl les oli|els d un usaye 
|ournalier ou vendent les |)ro(liiits du pa\ s, le ri/, le 1)1(', I o|)ium, 1 or||<', 
le labai". A|oute/. lieaueoup de |)elerins aiahes el autres dans les rues, apo- 
stroplu's pai' les Ixtulicpiiers persans, et vous atucz de ce l)azar mie 
idée (pu; vous n ave/, pas besoin de modifier en vous eu ima{]iiuiut un 
autre. 

Nous nous installons au caravansérail, situé ;i 1 est de la \ille. Il est très 




Entr('e de Niclinpoiir. 



{jrand, très sale; mais ou nous donne la place d honneur, le j)remier étage 
sous le porche au-dessus des boutiques, à 1 abri du soleil et presque de la 
vermine. De midi a deux heures, nous nous livrons aux douceurs de la 
sieste, et nous ne sommes pas les seuls. 

Le caravansérail, bruvant tout à I heure, est calme. On ne voit sous le 
porche (jue gens étendus dans des postures diverses, tous à l ombre, 
saui un enfant d une dizaine il années, sorte d avorton difforme, nu comme 
un ver, bombant son ventre d hvdropiipie au soleil. On dort; les corps sont 
inunobiles, à I exception des visages tressaillant aux piqûres des mouches 
insatiables. Le boutiquier d en face, profitant de ses loisirs, teint sa l)arbe 
en noir; son voisin, le débitant d'orge et de bois, peigne ses rares cheveux, 
arrose ses salades, s'éponge le front de sa manche et disparait dans l'obscu- 
rité de son établissement; le marchand de thé, assis près de son samovar 



{20 AUX INDES l'AU TEIIP.E. 

éteint, soinineille la téte entre les janihes; ii coté, son (ils, a j)iat ventre, 
dort sur la hriqne, et tle temps à antre, en l éve, j'espère, d une main (|ui 
tâtonne, cherche sous sa chemise une puce, un pou j)eut-étre : Allah seul 
sait ce rpii rampe sous la ser{je de sou vêtement! Les hétes imitent les 
hommes : les ânes, les mules, les chevaux reposent vautrés ou plantés sur 
lems quatre membres et s'émouciient d'une (|ueue nonelialante, l'oreille 

basse, uku hiiialcmcnl ; ils sont dans 
la cour, enliavcs ])iir ipiadrille ou 
attelage, devant les mungeoiics en 
lerre du caravansc'-iail ou celles de 
voyage improvisées avec des filets ten- 
(bi- (pi on emplit de paille hachée. Pas 
• b" brnil ipic le bourdonnement des 
inoiK lii's, le tintement laible des clo- 
chettes oscillant au cou des hétes de 
sf)minc, ])arfois, le petit cri d une ra- 
p:(b' birondellc- (pii (ile sous la voûte 
et nar;;ue cette paresse, et le flicflac 
il i (';;iibcr (bi velarinm abrilaiil le por- 
tail (lu soleil; mais !<• velarinm n est 
pas (le j)ourpre ou de soie : c est un 
simple drap, vaste, sale, sufHsant du 
r(!sle à (garantir des insolations les mar- 
chands du petit bazar de cette petite ville (pie les hasards du voyajje peu- 
plent et dépeuplent sans cesse. 

Puis, on s'éveille : les Arabes viennent biire leius achats; ils se {flissent 
vers les boutiques ainsi rpic des fantômes vêtus de linceuls malpropres, 
luais ces fant(*)mes {ont un bruit terrible. On entend des voix rau(pu's, des 
])aroles {jutturales ; des discussions s'enyayent avec chaleur, accompa^^piées 
de (festes de grands bras mai;;res (|ui sortent des burnous, osseux, terminés 
])ar des pattes noires. Il s agit d un sou d ()r;;e en herbe, d un (piart de sou 
de bois, et l acheteur prétend (pi On ne lui en donne jias assez, le vendeur 
s indigne et jure qu'il eu donne trop, et les paroles tombent dru comme 
{;réle. Enfin, ils sont d'accord. Le fantôme tire sa bourse, la délie lentement, 
eu tire d'abord des pièces fausses que le marchand frappe sur le sol et 
refuse : elles sont réint(''{|r('es après examen du pr()pri('taire. (pii nu-t 
un instant à se convaincre de son erreiu- : sa bonne foi a été surprise, 
semble-t-il dire; le payement «effectué , la bourse est liée avec grand 
soin et replacée sous la chemise. L'acheteur s'en va. Un autre arrive. 




DE nOSTAN A MESCHED. 121 

et, à propos (le deux, sons dorjje, c est Li iiiciiic iliscussioii ([iic jiniu un 
sou de l)ois ; pour un t i-nliuu' de pain, Ali est inNcxpu- de part et d autre. 
. Ali! Ail! •■ 

H est M'ai (pie les Persans venilent une or;;e uu''lan{fée d impuretés, de 
pii'rres, de terre, et (piand ils pèsent, leur client est ol)li{jé de peser à nou- 
veau, car ils soulèvent de la |)ointe de leur pied la eouHe de la balance ou 
sont les pierres servant de poids. Il est vrai (pe.' le l)ois est vert et ipi il ne 
donnera (pie de la fiunée; souvent, le ])ain est {jonUé d eau et d une larine 
avariée. Mais ces Arabes ne sont jamais contents, ils se plai{jnent toujours 
de la (]ualité des marchandises, ils trouvent toujours les prix trop élevés, 
ils veulent toujours choisir, cliver eux-mêmes leur orjje ; Inel, il est impos- 
sible de les satisfaire. 

Voici un vieux qui a discouru dix minutes pour ciiKj sous d orjje, cpii 
rend son achat, reprend son nr(;ent, et s en va en grommelant; lorsqu il 
passe près du marchand de thé, d un geste rapide comme un coup de bec 
d épervier, il enlève avec ses doigts crochus un morceau de sucre et s é- 
loigne, digne sous ses {[uenilles. Sa femme arrive, ahn de renouer les 
négociations au sujet de 1 orge; elle est immense, osseuse, étique ; le men- 
ton, le nez, les pommettes, les clavicules percent sa peau de momie si 
hàlée, (pi on la dirait passée au bitume; les clavicules saillent sous la bure 
sombre de sa robe comme les bouts d un gibet. Ouelle allure tragique! 
Quelle gravité effravante! La pvthonisse d Kndor que Saiil consulta n'avait 
pas une tournure plus bibli(pie. 

La voilà devant les sacs d orge béants de 1 étalage. Elle s'arrête, et sans 
qu on entende le moindre cliquetis d ossements, elle s affaisse, se condense, 
se replie, comment vous dire? elle tombe à ses pieds, clac! et elle vous a la 
pose d une grenouille au bord d un étang. Elle plonge ses mains, des 
fourches, dans 1 orge, la retourne, la goûte; ses mâchoires édentées s'a- 
gitent et ses joues se gonflent, se creusent comme les goitres aériens d un 
crapaud. Ah! 1 épouvantable vieille! Elle s entend néanmoins avec le mar- 
chand, et, tirant les tchaki un à un, elle les tend comme des pastilles, 
semblant lui dire : 

.- Quel bonheur pour toi de recevoir tant d argent! •^ 

Puis, elle se relève à la façon d un échassier et d un dromadaire, et part 
majestueuse. 

A trois heures, tout le monde est debout dans le caravansérail : Tatares, 
Arabes, Persans se préparent à partir après le coucher du soleil. Ils 
pansent les mules; les étrilles, vivement maniées, font sur les jieaux le 
bruit de coassements lointains. On va, on vient; les muletiers cliantent, 

16 



122 AUX INDES PAR TER llE. 

les derviches hurlent, les marchands ambulants crient ou plutôt psalmo- 
dient le contenu des paniers posés sur leur tête. 

Les marmites des cuisiniers en plein air étahlis près de la p<jrte d'entrée 
fument, et à mesure que les affamés se présentent, des Arahes j)rincipa- 
lement, les restaurateurs pèchent dans le bouillon des entrailles de bétes, 
des bas morceaux qui sont vendus quelques centimes. 

Les bateleurs arrivent à leur tour : 1 un montre des sinfjes; des char- 
meurs de serpents déroulent un tapis, ouvrent leur boite, en tirent des 
reptiles capturés dans les montagnes voisines; ils donnent des explications 
avec volubilité : leur boniment est chanté prescpie. Un mollah très {jrave 
les accompagne, qui vend des papiers protégeant contre la morsure des 
reptiles, et même contre les balles. Soudain, une mule en yaieté revient de 
l'abreuvoir en pétaradant, met les spectateurs en déroute et interrompt la 
représentation. C est le tour d un nuilàtre qui exécute des exercices de sou- 
plesse en conservant sur le front un verre cassé ipi il fi a|)pe en cadence d un 
autre verre posé sur ses {jrosses lèvres, produisant un choc, chaque fois ([u il 
déplace la mâchoire inférieure; derrière lui, se trémousse son orchestre 
composé d un joueur de bandourra, lequel tire en outre des notes redoutables 
de son torse de ])htisi(pie. Puis, le mulâtre, toujours chantant, fait {jriniper 
sur son dos un (jamin ;i (pii il lie les pieds solidement, et il se livre à une 
mimique, à une danse, si c en est une, dont 1 Obscénité semble dc-licieuseii 
ces Persans. 

La nuit est tombée, et tout le caravansérail s est endormi j>our la 
deuxième fois, après le dépait des vovajjeurs voulant éviter la clialeur 
du jour. On entend les clochettes des mules tinter, la porte s ouvi ir, se 
fermer, des pèlerins ])artir avec leurs ânes; parfois, une bande de nudes se 
précipite comme une bourrasque, les {jens s installent, le silence revient, 
interrompu souvent par le braire d un bourricot, éclatant comme une 
trompette. 

Durant ])lus d une heure, j entends le mai nu)ttenH'nt des prières d iin 
fidèle qui vibrent le lony de la voûte, comme dans une chapelle. Est-ce un 
très pieux musulman ou simplement un malade (pii croit vaincre ainsi une 
insomnie énervante? 

De INichapour nous allons à Chahabad, où nous faisons halte près de la 
bouche d un karys, sous la voûte du(piel nous prenons lui bain ;i I ombre. 
Nos chevaux sont fati{jués, notre pause est lon{]ue, et beaucouj) de pèlerins 
nous dépassent : à chaque instant, du nuage de poussière cpii tond)e à 1 ap- 
proche du ruisseau voisin, sort une bande d'Arabes qui s annonçait par de 
bruyants caquets. Ces individus, d aspect décoi'atif, sont toujours en dis- 



DE ROSTAN A MESCHED. 123 

pute; iU marrlient tl'un bon train, femmes et hommes derrière les ânes. 
L iMiihonpoint ne les {;ène j)as. l'res(|ne tous sont décharnés, demi-nus, 
avant (|U('l(|U('l()is de heau\ traits r(';;nliers de christs. 

De Chahahaxi , nous découvrons nu j)avs hicn cultivé et d un vert 
açréalile. Au sud et à 1 Cst, la j)laine s étend. Au nord, les montajfues nues 
fernxMit lliori/on; elles ont encore dans leurs crevasses des traînées 
blanches de neiye. 

Notre étape est courte aujourd hui; elle finit à Kadanifja, dont les pla- 
tanes et une belle allée de pins font un séjour enchanteur, et que l afïluence 
des pèlerins campés en plein air, dans un péle-mêle pittoresque, rend 




moins enchanteur. Kadam^ja doit sa fortune à une croyance datant de deux 
siècles à peine. C'est comme le vestibule de Mesched, où les croyants font 
leur retraite, en quelque sorte, avant d'atteindre la ville sainte. 

Une légende veut que 1 imam Riza ait recommandé aux chiites de ne 
point passer à Kadam^ja sans s'arrêter. 

L imam Riza, se rendant ii Mesched, éprouva une grande fatigue là où est 
le Kadamga actuel. Une pierre s'offrit à sa vue, sur laquelle il s'assit. Cette 
pierre, ni plus ni moins que les hommes, était mécontente de son sort; 
elle exhala sa plainte : 

" ]î^ul n'est plus à plaindre que moi; je ne reçois jamais d'ombre, le 
soleil me brûle et ne laisse pas à 1 eau du ciel le temps de me rafraîchir. 
En hiver, je gèle, je suis seule, abandonnée; les êtres passent à côté de moi 
sans me faire même l'aumône d'un regard, m 



124 AUX I^■DES PAU TERKE. 

Bref, elle dit nu saint lioinine tout ce (uruiic pierre peut penser de son 
sort, le pins infime, le plus in('prisal)le de tons les soi ts, pniscpic I on rc'pète 
à tont propos : " Mallienrenx eoninie les pierres u ; et celui-ci s apitova et 
promit à la dc'sliéritée une situation éclatante. 

" En vérité, console-toi, on te i-endra plus d honneurs (ju a nioi-menie. 
On te priera deux fois et moi une seule. •) 

Ayant parlé ainsi, le saint mit les pi{'ds sur la ])ierre, ipii en prit 1 Cni- 
preinte comme une cire. Elle Ta jjardc'c depuis lors. Ee ciiali .'^()ul(•nnan, 
plus tard, fit construire une mosquée ou Ton mit cette pierre, et les j)èle- 
rins, en allant et en revenant de INIesclied, viennent v frotter leur face. 

Nous n'en avons pu faire autant, car nous étions des infidèles. .1 ()ui)liai5 
de vous dire que Kadamya sifjnifiait empreinte du pied •■ : vous 1 avie/- 
deviné. 

Après Kadamya, nous longeons des montagnes peu élevées, la rf)ute 
coupe leiu'S contreforts, s'abaissant vers une ])Iaiiie cultivée ])ar places. 
Au sud, la steppe est là, grise. Nous sonunes frapj)és du grand nond)re de 
tours qui sont dressées au milieu des (champs. Ce sont des tours de refuge, 
construites de pierres et de tei're, liantes de (pialic a ciiKi meircs, avec des 
petites portes ;i la hase. C'est là i\nv. les indigènes se réfugiaient, ainsi 
que des lapins à l approche d un renard, dès (pi ils vovaient des Turco- 
mans. Ils se harricadaient et restaient tapis pisipi ii c(> ipie Forage se fiit 
dissipé. 

Je les montre à un homme <rOurmiali avec qui je chemine : 
!c A quoi servent ces tours? 

— A rien. 

— Comment! à rien? 

— Oui, depuis trois ans, depuis que les Russes sont à Mer\ . Vous vovez 
bien qu'elles tombent en ruine, qu'on ne les répare point. 

Le fait est qu'en voici une (pion a démolie pour coiistiiiii c un pelil 
barrage; sur le ])an (pii reste, un faucon se pouille; la paix règne, un enlanf , 
seul gardien d'un troupeau, est couché à l'ombre. La sécurité est c()nq)l('te. 

Ayant fait halte à Fakei-Daout, nous partons avec l'intention de coucher 
à Chérifabad. Beaucoup de karys, des filets d'eau très bonne alimentent 
les villages fortifiés qu'on voit au sud de la plaine. Les hauteurs ont à leur 
sommet des tourelles, semblables de loin à des fûts de colonnes brisc-es. 
Ce sont les guérites où les gens des villages voisins montaient la garde à 
tour de rôle, inspectant d'en haut l'horizon. Aussitôt qu apparaissaient des 
cavaliers à gros bonnet noir, montés sur des chevaux à longues jand)es de 
lévrier, la sentinelle tirait un coup de fusil; sur les autres tourelles, on 



DE lîOSTAN A MESCIIED. 125 

l imitait, ralarinc ('lait donnc'O. Les veilleurs descendaient h la hâte vers la 
plaine. |)()u<saiit des cris; il v avait une panicpie dans la cani])a{;ne ; elincun 
Fuvait. chassant devant soi, celui-ci ses moutons, celui-là ses chèvres, et si 
le leni|)s man(|uait, abandonnant tout pour sauvegarder sa propre personne, 
car les Turconians prc'leraienl ;i un mouton un l*ersan vi[;oureux, (ju ils 
vendaient iicaucoup plus cher. 

1) après notre compa^jiion d Onrmiah, qui conte sans vergogne la lâcheté 
des l'ersans, ou fit dans celte rc'gion plus d'une raz/ia de pèlerins. Il se 




ClH'rifalKul. 

souviendra toujours de s'être caclu', il v a des années, dans un karys, alors 
que des Turcomans attacpiaient la caravane dont il faisait partie. 

Il nie montre une passe au sud-est dans la chaîne de montagnes qiu 
barre la route : 

" G est j)ar là (pi ils ont fondu sur nous au grand galop, criant, faisant 
tournover au-dessus de leurs tètes leurs sabres, dont les lames étincelaient 
dans la poussière. Les sabots de leurs chevaux faisaient grand bruit. Toute 
la caravane s est immédiatement débandée. 

— Etiez-vous nond)reux? 

— Trois cents environ. 

— Et les Turcomans? 

— Une cintpiantaine. 

— l'ourquoi ne vous ètes-vous pas défendus? N'étiez-vous pas armés? 



12G AUX INDES PAR TE II RE. 

— Personne n'a sonyé à résister. Plus de la moitié a été capturée et 
emmenée avec les bayayes de prix. Quand lesTurcomans eurent disparu, je 
sortis du karys, où je n'étais pas seul; ceux qui avaient échappé s'appelèrent 
les uns les autres, se rassemblèrent; mes compnfjnons et moi n'avons 
retrouvé que des ol)jets sans valeur : des ânes broutant indifférents, des 
cadavres enveloppés dans des peaux que des pèlerins portaient en terre 
sainte, des vieillards accroupis laissés là par les pillards, (pii n avaient pas 
voulu s'en embarrasser, non plus que des morts, d 

Nous quittons Cliérifabad vers sej)t heures. 

La chaleur est (jrande, et nous suons en compa/jnie de pèlerins très nom- 
breux, semés par des sentiers qu'ils gravissent avec 1 assurance, que nous 
n'avons pas, que de la fatigue des jambes il résultera (juclipie chose de bon 
])our le salut de l'âme. Nous montons, nous descendons, nous montons 
encore, et nous arrivons enfin à une sorte de plate-forme d où I on devine 
plus bas, dans la poussière, le vide d'une {jrande vallée, avec une muraille 
{jrise de montajjues dans le lointain. On cherche la ville sainte dans celte 
nuée, où elle se dérobe à la façon des divinités de 1 Olvmpe. 

Les four(jonniers ralentissent 1 allure de leurs chevaux, Sadik met sa pipe 
dans la poche, assujettit son kalpak sur la tête; sa mine est sérieuse, les 
mollahs sont recueillis, les piétons très nomlireux se rassemblent. Soudain, 
le vent du sud-est déchire le voile envel()p|)ant Mesched, il l emporte d une 
rafale, et les dômes des mosquées surgissent, resplendissants comme des 
casques d'or; des minarets les flanquent, légers comme des flèches; autour, 
c'est le fouillis des petites boites carrées des hommes, d'où les mèches ver- 
doyantes des arl)res s'échappent. 

Nos Tatares arrêtent leurs voitures. Al)l)as, sur le premier fourgon, incline 
la tête dans l'attitude de l'adoration. Sadik, le fouet à la main, marmotte 
une prière avec sa volubilité ordinaire, prononçant à diverses rej)rises et 
avec force les noms d'Allah et d Ali. Il en a pour une minute à j)eine, car 
Sadik élève très rapidement son âme à Dieu. Sur ce, il se mouche dans ses 
doigts et bourre sa pipe. Abbas est toujours incliné et très grave. Les jeunes 
mollahs se sont précipités à bas de la voiture. Notre serviteur Amman est 
descendu moins vite, mais il place comme eux plusieurs pierres l une sur 
l'autre en manière d'ex-voto; sa dévotion ne \a pas plus loin, et il laisse 
crier «Allah! Ali!" aux pèlerins en turban blanc massés derrière un séid en 
turban vert, leur giùde. Il j)orte la main à la barbe et remonte sur la voi- 
turé'à côté du jeune Ali buvant à la cruche. La troupe des pèlerins, après 
s'être agitée siu' place, s'ébranle; derrière le séid gesticulant, les dévots 
descendent la pente d'un pas alerte et prient à voix haute. Les uns sem- 



DE nOSTAN A MESCIIED. 129 

l)l(Mit cliMiitcr : (>>l-c(' (iiic leur ( (l'iii' ('cliitc' (le |()i(' à la vu(> de la \ illc sainte? 
Les autres élèvent des voix plaintives; des li()([uets de douleur entrecou- 
pent leurs lamentations : ils se souviennent sans doute du martvre d'Ali. 
Son nom, mille lois r(''|)c''t('', ponctue cette psalmodie confuse, mais criarde. 
Des derviches se (h'meneni comme des possèdes. Va\ voici un couvert de 
«jnenilles (pie nous avons vu Tort bien mis à Clialiroud. 

Cependant, maljjré le hroulialia, I osmanli llatlp dort d un profond som- 
meil, sm- les colTres : le hrave {jarçon doit être brisé de lah;;ue. Nul n a 
autant jx-int" cpie lui dans les mauvais chemins : toujours le premier à 
pousser la roue aux montées, aux descentes se cramponnant à la téte 
des chevaux ou s arc-houtant contre le timon. Nous allons au pas, nos 
mollahs reprennent leurs places sm* les voitures, nous fendons le flot des 
pèlerins nous abasourdissant de leurs prières. Puis, la route devenue tout 
à coup très belle, les chevaux sont lancés au grand {jalop : des derviches 
aux jambes de cerf nous suivent en tendant la main, en suppliant nos 
musulmans de mettre la leur à hi poche; mais Sadik, tout à l'heure contrit, 
a déjà le kalpak insolent sur 1 oreille, et tandis <pie les jeunes moUalis se 
bornent à feindre de n apercevoir pas les quémandeurs, lui insulte les der- 
viches, les menace de son fouet, et deux pauvres pèlerins ayant failli se faire 
écraser, il leur parle en termes fort désobligeants de mesdames leurs 
mères : ce (pii fait beaucoiip rire les gens juchés à l'arrière de notre 
fourgon . 

Nous arrivons aux nuirs de Mesched aussi vite que le permet notre 
équipage et dans la ])oussière. La ville - faisait pas mal - de loin, comme tant 
d autres choses ici-bas; on la touche, et la réalité est désagréable. Tout 
d abord des tombes s'offrent à notre vue, nous zigzaguons en cahotant au 
travers; quelques-unes sont ouvertes, et nous apercevons des ossements 
dans des lambeaux de linceul. Des citernes ont été creusées au milieu du 
cimetière, ou probablement on a enterré autour des citernes, et les habitants 
continuent à v puiser de I eau corrompue et sale. Les premières figures que 
nous vovons sont maladives, et cela ne nous étonne pas. Les passants n'ont 
])as bonne mine. Nous faisons un long détour afin de gagner la rue la plus 
large. Une fois la porte franchie, après <[ue les agents de police ont été 
renseignés sur notre identité, nous traversons la cour du palais occupé par 
le gouverneur du Khorassan , et nous croisons une file de prisonniers 
enchain(''s par le cou. Dans le nombre, il v a quelques bonnets turcomans. 
On se glisse ensuite dans un bazar puant, sombre, avec des boutiques 
garnies de marchands blêmes au regard sournois. Décidément, on est mieux 
dans la steppe, concluons-nous tous, après avoir échangé nos impressions. 

17 



AUX INDES PAU TERRE. 

Voilà ce (|iu; nous nous disons le soir du 20 nuii 188(). Conihicn de lois le 
1 • ( ' I ) ( ' t e r o n s - n o u s ? 

Nous ne resterons pas lon^jtemps à Mesclicd. l'i'pin n C.-t ])as encore remis 
de sa chute, Capus n'a ((u un ])ras l)ien {ju('ii, il ne plie pas 1 autre aussi 
facilement cpi il le voudrait, et (juehpies jours de repos sont indispen- 
sables. Entre temps, iu)us organiserons notre caravane, nous j)rendrons des 
rensei{jiienients et, s il y a lieu, les mesures nécessaires ii la rc-ussitede notre 
])roj( t. Nous avons le dessein de pénétrer eu Afghanistan par (iouriane, de 
descendre par Ilérat au pays des Ilazarès, d examiner ces peuplades, de 
recueillir des collections de botanique et de {)a{;ner Merv par la vallée du 
Koiu'hk. 

Malheureusement, les diplonuites sont dans notic alfaire et la rendent 
impraticable; d'un côte-, nous essuvons un relus; de I autre, ce sont des len- 
teurs, des ])i'oniesses, et, sans peispicacité extraordiuaiic, lujus vovons bien 
cpi ou fera le j)ossible pour nous barrer la route. 

Nous avons eu le loisir de])arcourir MesclietI, (pu; nous ne vous décrirons 
j)as en détail, c'est chose faite. Vous sam-ez qiuî Mesched est une cité sainte, 
(pi On I a lialic autoui' du tondx'au de I iiuam lii/.a, ciinpiienu' descendant 
d'Ali ; du sc'pulci e ravoMueiil trois mes priiu ipales dont deux, sont ombra- 
gées par de beaux ai bres, se penchant sur lui fosse (pii chai rie une eau sale 
et malsaine ii travers le best. Le best est ici fornu- de I ens('nd)le des monu- 
ments construits en I honneur de l'imam Riza et des boutiques, des établis- 
sements divers que nécessite l'alimentation des pèlerins, nudialis, réhifjiés, 
(h'vots, et autres vivant dans 1 enceinte. Nul u a le droit de la iianchir s il 
n'est chiite : ce qià est très conuuode pour les dcldlcurs cliiiles et très 
incommode pour les créanciers sunnites ou européens, l.a plus lielle uioscpu'e 
de Mesched a c'té bâtie par Gohar-Chah, nu descendant de Timoni'. et non 
])ar un prince persan. 

Les nuiisons sont construites en terie et le plus souvent en contre-bas de 
la rue. L ue bonne partie de la ville est la proprii'té des {jardiens du sc'pulcre, 
dont le chef est le plus (jrand persounajje de la ville. Le peleriua(;e est un 
prétexte à conuuerce, de même (jue chez nous au nunen àjje, et la ville 
sainte est en nu-me temps un {;raud entrepôt de marchandises. Les Tatares 
russes sont nond)reux, et ils vendent beaucoup de produits de leur pavs, «pii 
leur arrivent par la Cnspicnne et Asteraliad. La population de Mesched serait 
de mieurs j)eu reconuuandables ; elle ne nous a pas paru animée d inten- 
tions très bienveillantes à l'égard des infidèles. Au reste, ce n est pas dans 
les villes de jièleiinage qu'on peut s'atteiulre à trouver une grande tolé- 
rance. 



CHAPITRE VI 



DE MESCIIED A SAMARCANDE. 

Dopnrt ïlo Mcsclicd. — Le Kclicf. — Vnkouf et fanatisme c'iiite. — Le paysage e?t de plus en 
plus central asiatique. — Rêve à Mouz'lerane. — Le désert. — L'arrivée du jour. — La clialeur. 
— Le Saraklis persan. — Le Saraklis russe. — Un Cérrops moderne. — ^sous enjjageons 
Ménas. — Etapes de nuit dans le désert. — Rien à y Loire. — L'oasis. — Mcrv. — lîencontre 
de deux peu[)ies. — L^nc ville naissante. — Encore le désert. — Le cliemin de fer. — Ce qu'on 
pense des Turcomaus. — Les Riiss:s. — Pour la sixième fois à Samarcande. — Projets. 

Nous avons loué des mules hier, enyajjé à notre service, outre Amman, 
un de nos compajjnons de route originaire d Ourmiah, et nous allons partir. 
Depuis le jour nous sommes sur pied. Mais nos uiuletiers nian(pient au 
rendez-vous, et ce sera pour demain. 

Enfin, nous sommes partis; les mules vont à la file, bien charpées; leurs 
maîtres, gens de Koum, sont habiles. Pépin est transporté dans luie litière 
afin de lui donner le temps de se remettre. A Merv, il montera ;i cheval, ou 
à Sarakhs s il se sent bien. Capus et moi chevauchons sur des hétes (jue 
nous nous sommes ])rocurées à Mesched. Avec (juel plaisir nous sortons de 
la ville sainte ! Lorsfpie nous sommes sur la route des caravanes et que 
nous nous retournons, les dômes doi'és resplendissent, et cette ville sale a 



132 AUX INDES PAR TEllRE. 

repris son aspect imposant à distance. Nous la vovoiis (](■ l'e^t, Iticii entendu, 
puisque nous nous dirijjeons sur le soleil levant. La j)oussiére e-t prolonde, 
et nous en avalons une certaine ([uantité, {jrace à une troupe de liolié- 
miens; montés sur de beaux chevaux, ils chassent des mules, des ânes, des 
chèvres. Ils ont des armes luisantes, mais des vêtements d une malpropreté 
extraordinaire; leuis femmes, flétries avant 1 àye, affreuses, effrontées, 
cheminent d'un pas menu et rapide, en bavardant sans trêve, d une voix 
aiyuë. La marche est fermée ])ar une assez jolie lillc pres<pi(; piojHcnient 
vêtue ; elle a des sourires {jracieux pour nn Tataie affreux qui lui lient des 
propos galants. 

La plaine est cultivée, surtf)ut au nord et dans les dépressions ; tons les 
villages sont fortifiés, ils sont la propriété des gaidiens du sépulcre, du 
best, nous dit-on. 

Les cultures cessent, et nous sommes dans la steppe quand la route 
s'éloigne du Kchef, dont les anciens lits j)resque seuls sont cultivés. Notre 
étape est courte, la première l est toujours, et nous nous arrêtons à Kara- 
bouga, un vakouf. 

Avant ce village, un mausolée en ruine allirc 1 attention ; il a la forme 
ronde de nos pigeonniers, il est en briques et complètement alKindonm'-. 
Dans une niche, il y a des feuilles d un vieux livre; qnehpu's papillons 
voltigent autour d un hibou posé sur la jxjinle d une corniche ; on le 
dirait empaillé s il ne louchait de temps à autre. Le propriétaire de 
céans parait être un varan ventrihxpie qui intrigue de ses ronflements 
sonores; il vit en anachorète au fond de son souterrain ménagé sous la 
muraille. 

Karabouga est un vakouf de l iniam Riza. Nous nous en apercevons 
bien : Amman vient d être expulsé du village dont il avait franchi la 
grande porte à tout hasard. Amman nous ex])lique qu'on 1 a accablé d'in- 
jures quand il a tleniandé un gite })our iu)us a 1 intt'rieur; on lui a repro- 
ché de servir des infidèles, ce (jui est une inlaniie aux environs de Mes- 
ched. Tandis (pi il nous expose la situation, des honnnes sortent de la 
forteresse, les uns après les autres, raj)idement, connue des guêpes exas- 
pérées qviittent leur nid; puis, un flot de population s élance vers nous : ils 
hurlent, gesticulent, bi'andissent des bâtons et se précipitent sur Amman, 
cpii met rapidement une cartouche dans son fusil. Cette précaution nie 
pai^iit avoir produit un certain effet sur l avant-garde : il v a un lenij)s 
d'arrêt, et cela permet à un immense gars, le torse nu, d arriver au j)remier 
plan. Amman couche enjoué cet homme armé d un gourdin énorme et 
dont la face exprime cette rage frénétique projire à un fou fririeux qui . . . n a 



DE M i: S r. II El) A samaucande. 1.33 

pas perdu coniplètcmcnt la telf, car il Ik-siIc, puis roculo ; un fossé est 
derrière lui, Aniiuau lui hourre la poiti iiic d un coup de canon de fusil, et 
notre liéros est à la renverse, moins furieux, niais plus hurlant (pie jamais. 
La foule continuant à s Cxciter, à ])roferer des menaces et des insultes, 
nous avançons afin de dé^jajjer nolic lioiiunc et de calmer cette canaille à 
coups de manche de fouet. Les femmes au dernier plan piaillent et se 
démènent. Notre intervention provo(pie celle des mollahs de Ivarabonya, 
(pii s avancent en turban blanc et prononcent des paroles de paix. La 
populace se retire, mais non sans cris et gestes de défi. La scène est 
tout à fait honu-ricpie; il \ a même des spectateurs sur les murailles 
hautes. 




Nous campons près de la rivière, dont 1 eau n est pas salée sensiblement, 
malyré les efflorescences salines de la rive. Nous sommes installés près du 
sentier taillé dans la berjje, par où les femmes et les hommes descendent 
puiser I eau, et nous sommes maitres de la position; cela nous })ermettra 
d obtenir de ces fanatiques les viv res indispensables qu ils seraient capables 
de nous refuser. Que de simagrées, à propos de (pielrpies litres de lait! Il 
faut une demi-heure de pourparlers et des menaces finalement. Et quand 
Amman présente au vendeur les quelques pièces de monnaie qui sont dues, 
celui-ci recule avec effroi : 
Pose-les à terre, dit-il. 

— Pour<[uoi ? 

— Je ne puis toucher l argent que la main impure a souillé. Car tu es 
impur, toi qui sers des infidèles, v 

Et là-dessus, le I^ersan met le pied sur la monnaie et la frotte dans la 



134 AUX INDES PAR TEltlîE. 

poussièie, afin d'effacer la soiiilliire ; i! la ramasse ensuite. Cliar|iie fois 
qu on ])aye un acliat, c'est la même hésitation, puis la même purifi- 
cation . 

Toute cette vallée du Kchef ])arait fertile; elle ])ent fac ih nient iK)nriir 
Mesclied, (pi'elle nourrit du reste. 

Après Karabouga, la loute suif le Kclief. Lorsque la rivieic n a pu s'éta- 
ler, qu'elle s'est frayé tout juste pa>sa/;e au pied de berfjes escarpées, les 
cultures cessent du coup. A droite ( t ;i (jauclie de la j»ai tie facilement arro- 
sable, règne la ste])pe aride. Il faudrait |)our fertiliser le sol, beuucojip 
plus élevé que le niveau de l'eau, une industrie (pi'il u"v a pas lieu d attendre 
de {>ens sans besoins nombreuv et impc-ricux . 

Sur la rive ;;anclie, an noid-cst, on voit des vil!a;;('S fortilic's, et sur les 
hauteurs des tours de {juct. Nous ('-tant é;;arc'S, Capus et moi, mous rencon- 
trons un ordou de Tamonri (pii font paitr( de nond)reu\ troupeaux de che- 
vaux, de chèvres, de moutons. Ils parlent persan et vivent sous des abris 
construits avec des pi(pu;ts supportant des feutres. Retournant vers I ouest 
et le Kchef, que nous avons eu le tort de quitter, nous remontrons encore 
quelques-uns de ces Tanu)uri ; leurs chiens se préci])itent sur nos chevaux 
et les mordent aux jarrets. 

Nous admonestons leurs propriétaires, qui ne rappellent ces maudites 
bétes que lorsque nous rossons l une d elles. L excuse (jue I honuue m»us 
donne de la conduite de l'animal est très bonne : 

« Pourquoi veu\-ln cpi il ne te morde pas? C est un cliicii. ■ 

Evidemment, le chien a ('((' crec' et mis au monde j)our mordre. 

Nous arrivons an vil!a(;e de Keicliidar avec une belle soif, après neuf 
heures de cheval. Nos bajjaj^es ne sont ])as encore l;i. Nous trouvons un bon 
nombre de badauds sous le porche de la jfrande ])orte. Après les avoir 
salués, nous leur denuiudons à boire un peu de lait caillé, avec promesse de 
j)ayer {jénéreusement. On nous ri'poiid (pie nous allons être servis. Nous 
attendons un (puu t d heure. Nous réclamons le lait cailli',on prcnnet encore. 
Nous attendons encore dix minutes, liien, nous mourons de soif. i,;i-dessus, 
je tire ma montre et j expli<pie aux trois ])lus importants île la bande (pie 
si nous n'avons pas de lait caillé en moins de temps tpi il n en faut pour 
faire le tour de la forteresse, ils seront châtiés. Immédiatement, ils donnent 
des ordres : c'est I ajjitation d une fourmilière cpi Ou a foulée aux pieds; les 
femmes crient, les enfants a])j)araissent sur les toits. ^lais le temps fixé est 
écoulé, les trois victimes dési{]uées sont fouettées, et aussitôt (ni n()usapj)orte 
des écuelles si {jrandes (pie nous sommes incajiables de les vider, (lapiis et 
moi. Il ne faut pas moins (pie la collaboration de nos {jens, ipii arrivent sur 



DK MF.SC.IIKI) A SAMAUCANDK. 135 

ces (Miti('lait('>. allons ramper prés du \illa{]t', dans un pré, et nos lia- 

{;a|;('s sans donlc nous altiranl suhilcincnl une ccitainc consuh-iation, nous 
sonnucs ohsc-ih's par ceux nuMucs (pii, tout a I heure, nous laissaient lanjjuir 
de soif, et le plus ross('\ naturellenu nt, nous demande des cadeaux, des 
l'enu'des, de 1 ar;;enl. et s'elTorce nous altendrii'. 

A Keïcliidar, nous passons la nuil sous une rosc'e ti'oj) ahondante ;i notre 
yré, car nous couclions en plein air. Nous partons le I I piin pour Mouzde- 
rane. }sous suivons d ahord le Keliet, et nous sommes derechef frappés de 
1 identit(' d aspec t de cette vallée avec celle du TchotkaI, que nous visitions 
cin(| ans auparavant à l e.-t de 'racliker.l , et au nord du FerManali. Nous 



\ 




Boucher à Koicliidai'. 

nous sentons en Asie centrale. Ce sont les mêmes terrasses striées au bas de 
collines de {jrès sableux, mêmes schistes s effritant, saillant du sol et s'é- 
caillant eu minces lamelles. l'rès de 1 eau, des roselières touiïiies; au 
milieu, des îles avec des fourrés, des boca^jes, des saules, des peupliers, 
des bouleaux. G est la plaine aralo-caspienne, il n v a pas à dire. L unité 
{jéojjraphifpie existe, mais pas celle d un peuple; la ])hvsionomie du terrain, 
sa nature ne suffisent pas à confectionner ces ayré{;ats, il faut luu' autre 
force agglutinante, outie que ces déserts ne sont pas des traits d union 
entre les a»;{;lomérations d hommes. 

Nous franchissons le Kclief prés d une forteresse abandonnée. Elle est 
totalement ruinée et n est plus habitée par des guerriers, mais par des 
pijjeons et des perdrix ])acifi(pies (pie nous mettons en fuite. Avant lonjjé 
qael([ue temps la rive gauche du Kchef, nous obliquons vers le nord, tou- 



136 AUX INDES l'Ail TERP.E. 

jours dans la steppe entourc'C de collines tei(fneuses. Noiis iXMicontrons des 
Turcomans chassant des clievaiix devant eux, an lieu des Persans d'au- 
trefois. Ils Tont à Mesclied. Soudain, nous d('Couvrons des pentes vertes, 
des arbres, un cliàteau en ruine : c'est Mouzderane, site romantique a{|ré- 
menté d'une fontaine d'eau excellente. Nous nous installons sous un 
saule, les mules se régalent d'herlx", nous de llié, sans ce fjoût d eau salée 
(pi il a depuis Mesched. Un ora^je survient, le tonnerre, les éclairs ; la 
pluie coule à flots, et notre ruisseau devient rivière en lui clin d œil et nous 
inonde. Puis, le soleil luit, le vent disperse les nua^jes par delii les monta- 
gnes. Je monte au castel, (jue fermait autrefois une épaisse porte. Il leste 
les murs et luie habitation près de l'entrée dans le plus parfait délabre- 
ment. La forteresse me parait avoir maïKpu' dCau ; elle est dominée à 1 est, 
et je crois qu'elle était facile à ])ren(lre, si Ton s'est jamais donné cette 
peine. 

Elle est Initie sur un promontoire entouré de ravins, sauf à I est, où un 
étroit sentier serpente à travers les pierres. Du liant des remparts, après 
cette pluie tombée avec violence qui met parlonl des mares miroitantes, on 
a un spectacle grandiose. On dirait cpi une mer se Iransfomiant en désert 
montagneux a laissé des flaques dans les bas-Ionds. De tous cotés, 1 ho- 
rizon est hérissé de montagnes élevées. Tout est mort. Voilà pourtant à 
l'ouest une ligne de brume persistant à raser la terre : une manpie de vie, 
comme la buée d'une respiration d'être invisible étendu là-bas. C est l'hu- 
midité s'élevant du Kclief. 

En descendant de la forteresse, ]'épr()nve une sensation de (h'tente, je 
mollis comme une amarre au soleil. Tout ici me semble liés bien. A mes 
pieds, de l'herbe ;i profusion pour les bétes et du lait eailli' en j)erspe< tive ; 
de l'eau fraîche, j)as salée ; la forteresse tombe; en ruiiu' : plus de guerres 
par conséquent et le bonheur du genre humain ensuite ; il fait très bon 
vivre. Je fredonne en m approchant du campement, roulant je ne sais par 
quelle bizarre disposition ces idées bénévoles, les veux vagues. 

Je me réveille aux inqirécations d'un de nos nndetiers pris d'une 
rage indicible et mordant le nez d une nude récalcitrante*. Rêvez 
donc ! 

Nous avons eu une forte rosée cette nuit, et nous ne sommes pas fâchés 
de nous réchauffer par une bonne marche. On part au jour. Nous grimpons 
le chemin pierreux menant à la passe de Mouzderane, et, après un der- 
nier regard jeté sur le sauvage paysage, nous commençons la descente vers 
la vallée du Tedjèue. Nous sommes toujours dans un désert accidenté de 
collines. Sur les plus hautes veillent les sentinelles des troupeaux d antilopes 



DE MESCUED A SAMARCANDE. 137 

et lie {jazelle?. A iiolic vue, elles domiciit I iihirinc, et l;i hando? s'éloiyiie, 
trottinant ?nr les crêtes. Parfois, au (h'tonr du clieniin, nous les surprenons 
(jui paissent dans un vallon, et il laut les voir fuir à bonds précipités. 1-Ules 
disparaissent en un instant. La route est monotone, bordée de collines ou 
de roches en d('eoiuj)()sili()n : des blocs ont rouit" sur les pentes, les faites 
sont dentelés, îles talus sont formés des miettes de l'éboidenient continuel. 
On va, on va au soleil, puis on fait halte au pied de rochers, à mi-côte; 
plus bas, une rivière coule à travers les roselières <pu' des milliers d'oiseaux 
animent. L'eau est salée. Mais à une heure de là, nous avons trouvé un 




Campement à Mouzdeiaiie. 



maigre afîluent dont 1 eau 1 était peu, et nous avons empli les outres, les 
cruches, abreuvé les mules, les chevaux et nous-mêmes. Tous à plat ventre, 
nous buvions, le nez caressé par le courant. 

Nous avions soif, n avant pas trouvé nue miette d'omljre que celle des 
blocs tomljés ou la tache minuscule du cheval. Dans la nuit, on ira cher- 
cher de cette eau, soyez-en sûr, et 1 homme de corvée ne se fera pas 
prier. 

Trois Turcomans viennent camper près de nous. Ils vont vendre des 
cuirs à Merv. Pour des négociants, ils sont bien mal mis : une chemise et 
un caleçon de toile, un manteau de bure troué, tel est le costume. J 'oul)liais 
le gros bonnet et les bottes grossièrement fabriquées, sans talons. Ils ont 
de bons chevaux et de bons sabres. Ils font boire leurs chevaux et dînent, 
non sans avoir eu d'abord la précaution de mettre les bétes en moiteur par 
un temps de petit galoj) prolongé. Leur repas est excessivement frugal; il 

18 



138 AUX INDES PAR TERRE. 

se compose uniquement de tlié de ([ualité inférieure (ju ils Ijoivent a petites 
QOYQées dans une tasse, la vidant à tour de rôle. Je les regarde, et ils n» in- 
vitent à leur banquet; je goûte le thé : il est fait avec de 1 ean a nicntié 
corrompue ballottée dans une outre neuve avant conservé une forte odeur 
de suint. Les Turcomans ont des estomacs comparables à ceux des droma- 
daires et digèrent n'importe quoi. 

Le thé bu, il est sept heures du soir; ils se disposent ;i doniiir sur le sol 
et à repartir vers dix heures. Ils comptent vovagcr toiilc la nuit, et arriver 
à Sarakhs à l'heure où le soleil est le plus chaud, c est-à-dire vers trois 
heures. Ils exécuteront cette longue étape sans mander. Ils ont ])ris leur 
dernier repas à Mouzderane, à huit heures du malin; un repas composé de 
pain et de riz. Ils montrent leurs besaces vides; ils disent la vérité, ^ious 
leur donnons un peu de riz cuit et quehpies morceaux de viande dont ils se 
régalent. 

Que dites-vous de ces gens qui trouA'ent naturel de passer plus de trente 
heures sans manger? Ne croyez-vous pas qu'on pourrait en faire de bons 
soldats? Il est vrai que nous sommes en été, et leur sobriété est moins 
extraordinaire. 

Nous partons dans la matinée. Nous suivons le cours d eau près du<juel 
nous avons campé. La rive humide porte les empreintes d un fc'lin de la 
taille d une panthère, attiré par les gazelles et les antilopes. Notre étape 
finit quand la rivière n est plus qu'une ornière d'eau stagnante, boueuse et 
jaunâtre. Avant d'atteindre le Tedjène, nous n'en rencontrerons plus. Nous 
profitons de cette dernière aubaine. Les bétes vont brouter taudis (pie 
tombera la chaleur, et, les ayant abreuvées une dernière fois, nou- partirons 
avant le coucher du soleil. La plaine n'est pas loin, une vraie j)laine, car 
les vagues du sol de plus en plus faibles se meurent poiu' ainsi dire, et la 
steppe ou le dései't vont se dérouler jusqu à Bokliara, j)ar delà 1 Oxus, 
« comme un immense tapis de la reconnaissance î' , pour j)arler a la mode 
persane. 

Nous passons l'après-midi à l'ombre d'une tente improvisée avec nos 
couvertures. Le thermomètre, vers deuxheui'es, manpie trente-cin(| degrés 
à l'ombre, mais il souffle un vent du nord rafraîchissant. 

Avant la nuit, départ. Les bandes de gazelles sont nombreuses; parfois, 
de véritables troupeaux, comptant des centaines de tètes, s arrêtent à 
distance, regardent et partent immédiatement, franchissant les collines 
pelées, soulevant un nuage de poussière qui poursuit ces gracieuses bétes, 
lorsqu'elles détalent sous le vent; car il est moins rapide que ces fuyardes 
gracieuses. Puis, la nuit est noire, et I on chevauche dans la steppe silen- 



DE MliSCllED A SAMARCANDE. 139 

ci(Mi>(> où l'on irenti'iul (|ue le cri-rri jjrilloii;;. De temps en temps, une 
onilire hoiidit près de nous avec un hi uit de hranclies froissées. C'est une 
{;n/.elle (pie nous avons éveillée eu sursaut, hrovant les tamarix de ses pieds 
nerveux. Passé minuit, on s c'tcnd un instant sur le sol et Ton se dresse 
hrnscpicnu'ut, secoué |)ar la crainte d avoir doi ini trop longtemps, puis on 
part eu excitant les chevaux. Enfin, voici la j)àleurile l auhe se glissant sous 
la tcntui-e soud)re de la nuit et la relevant tout doucement devant nous. 
Les plantes de la steppe i)araissent des arbres, puis I horizon s'éclaire, le 
ciel a des reflets d'argent, c'est la lumière pure de la première heure du 
jour : elle annonce le soleil, (pii soudain surgit, flaml)oie et vous efface 




Campement. 



l'c'paisse obscurité de lii-baut plus rapidement que le feu ne consume la 
gaze la plus mince. 

Les choses autour de nous reprennent letus proj)ortions. On avance. On 
voit des cultures, des abris de paille, de 1 eau dans des fossés, et des 
hommes, des femmes, des enfants, des bétes, circulant autour de ces hal)i- 
tations. Beaucoup de tours eu ruine non loin du Tedjène; elles sont posées 
à distance à peu près égale et se reliaient autrefois à la forteresse carrée, 
aux murs fendillés, d où émerge une maison l)lanclie avec le drapeau persan 
étalant fièrement un lion accroupi. ]î^ous traversons la forteresse à l'ombre 
de masures. Quelques soldats sont assis, leur tenue n'est pas brillante; les 
uns causent, d autres dépècent un mouton, un autre pioche, celui-ci 
revient chargé d une botte d herbe. Leurs occupations sont pacifiques. A la 



140 AUX I>'DES PAR TEIÏlîE. 

porte de sortie, une seDtiiielle s'ennuie à 1 al)ri du soleil, derrière un 
battant de la {grande j)orte, laite de madriers fort épais. 
Le poste, en chemise, dort sous le porche. 

Au bord du Tedjène, nous attendons l'arrivée de nos balayes, (jue nous 
avons devancés. La rivière roule des eaux tumultueuses et sales, le courant 
est rapide. Il y a une île au milieu du fleuve; sur 1 autre boid, on (lislin{|ue 
des blouses l)lanches; xm homme semble de la taille d un enfant. Les 
bagages sont chargés sur des chameaux, à cause de la profondeur de l'eau. 
Le transbordement durera longtemps. Je pars en reconnaissance. D'abord, 
je rencontre sur la rive russe les paillottes de l hôpital. Près de la berge, 
non loin de là, on aperçoit en amont, au sud, les tentes des Cosaques et 
leurs chevaux par troupes, à portée de 1 eau, afin on les j)ui>se facile- 
ment abreuver. Un soldat me dit (pie Saraklis, (pic la gorod (ville) 
est au bout d'un chemin poudreux allant à 1 est. Je le suis en pensant à 
la route parcourue, au pays rpie nous venons de traverser, à cette Perse 
sans luiité, faite de déserts et d oasis, à sa population sans esprit national; 
et la pensée me vient que les Russes, dont l'empire recommence ici, près 
d'Hérat, ont dû se dire, après avoir visité ce pavs, que c était coninu- un 
corps sans âme, d'une structure chctive, n axant ni la volonté ni la force 
d'opposer résistance ii n importe (pioi et à n importe (pii, cl cpi il était à la 
discrétion <lu plus hardi et du premier décidé. 

A vingt minutes de rh(*)pital, à ma gaïudie, au nord, se dresse une lente 
blanche, très vaste, sui uu)iil(''e d uiu' croix; c est l'église provisoire, que 
garde un soldat, l arme au pied. Puis, voici la longue file des baracjues, avec 
un va-et-vient de soldats; le clairon soime. Je rencontre un soldat et 
demande le chef de la garnison; il m in(li(pie une maison blanche, à droite 
de la route, au bord de la principale rue, (pii sera rapidement garnie 
d'habitations, si l'on continue à construire avec l'activité d'aujourd hui. 
Des Turcomans font des carreaux de l)ri([ue, gâchent le mortier, maçonnent 
à l'ardeur du soleil en compagnie d ouvriers russes. 

Le chef de la garnison est le colonel baron Salza, qui nous offre immé- 
diatement I hospitalité avec une cordialité russe délicieuse nous charmant, 
a])rès les obséquiosités ou les finasseries persanes, autant (pie Teau douce 
après beau saumàtre des mares de la steppe. Nous prendrons haleine à 
Sarakhs; demain, nous visiterons une mosquée intéressante, sur la rive 
droite, et nous ])artirons j)our Merv. 

La jeune ville se compose, pour l'instant, de deux rues parallèles. La 
principale porte le nom du fondateur, Salza, avec ipii nous avons gaiement 
déjeuné. Dans le ïurkestan, il nous est arrivé queli]uefois de nous trouver 



DE MESCllKO A SAMAUCANDE. 141 

à la tal)le île fondateurs do villes, et nous n avons jamais eu à nous plaindre 
de ces modernes Gécrops. Nous nous étions iait 1 idée que celui (|ui 
enseigna aux Alln-niens la culture de 1 olivier, aj)rès leur avoir donné une 
ville, était un lionnue assez rc'harhatif , el, concluant du paiticulier au 
général, nous inclinions à en penser autant tle ses imitateurs. On se lait 
de ces idees-lii cpiand ou n est pas encore sorti d(îs livres. Il lait hou 
vova{;er. 

A re\lr(''mit(' de cette première rue, la {;rande rue, ])rès des ])ara(pie- 




Sarakhs. 



ments, sont des boutiques enfoncées dans le sol, moitié caves, moitié 
huttes, cjui paraissent bien achalandées. On y vend les menus objets indis- 
pensables aux soldats, ce (pii sert à réparer ou à entretenir leur équipe- 
ment, et, en même temps, du .. vodka •• , du vin du Caucase. La seconde rue, 
plus récente , plus étroite , est habitée surtout par des Arméniens et des 
officiers. Ici, les boutiques sont nombreuses, mais petites; on peut y 
trouver des conserves alimentaires : des sardines de Nantes forment de 
belles pyramides à côté de bouteilles aux foi'mes bizarres représentant même 
des bétes, et contenant des boissons bizarres sans doute. Il n\ a pas de 
modistes; mais il y a si peu de femmes ! Des tailleurs cousent à la machine 
sur le bord de leur échoppe. Vous voyez que dans les villes naissantes on 



1^2 AUX INDES PAR TEIU'.E. 

vend d'abord ce qu'il faut pour s'enivrer, poiu' nuuifj(;i', pour se vêtir, et le 
reste vient ensuite. Et n'allez pas croire que ce seront les choses utiles qui 
seront le plus demandées. Une l'ois qu i! a l indispensahle , l'iioinme 
réclame généralement des distractions, et on les lui j)rocure sans grande 
difficulté, les distractions étant facilement transportables et pavées sans 
barguigner. 

De Sarakhs, nous envoyons un télégramme à Asklialiad, afin de prévenir 
le j^énéi'al Kamaroff de notre arrivée et de lui jirésenter nos respects. En 
attendant la réponse qui sera l'autorisation de poursuivre notre vova{je, 
nous allons visiter un mausolée (pie I on dit être celui de Gain. Il est sur la 
rive droite du Tedjène. C'est uu monument sans {jrantl intérêt, en fort 
mauvais état. Nous passons la journée du 15 juin ;i Sarakhs, et nous avons 
le loisir d'examiner les trouj)es de la {jarnison. Elles ne laissent rien a 
désirer. Le bataillon de notre liote a une parfaite tenue, on trouverait 
difficilement des hommes de ])lus belle allure. S ils ont le fond (pie leur 
mine promet, ils sont capables de grandes choses sous les ordres d aussi 
l)ons officiers que le baron Salza. 

Nous louons un Turcomau (pii trauspoi tcra sur uu chameau deux 
tonnes que le major de rii(')pital nous prête ])our faire notre provision 
d'eau. Nous engageons en même temj)s notre Ménas, sur la reconnnanda- 
tion de notre h()te. Méiuis a 1 esj)rit aventurier; (jU()i(pu' Arménien, il n a 
pas grande aptitude j)our le commerce : il n a pas un assez vif amour de 
l'argent. Il le dépense à mesm('([u il le gagne. Il part avec nous sans savoir 
au juste où il va, il promet de nous accompagner jusipi au bout. Il parait 
que nous lui plaisons. A midi, il se décide; à une heure, il vend sa bonti(pie 
à un ami et remet l'acte de vente au baron, le priant de recevoir la somme 
qu'on versera plus tard. On la lui remettra (pumd il reviendra. On n est 
pas plus expéditif. Une heure aj)iês, il nous arrive avec son grand c'ieval 
turcomau et s'occupe iuiuu'dialcuicut des |)r(''paial ils du (h'parl. Auiiuan 
restera ici, il ira à Askhabad; nous ne le conservons pas parce (pi il ne lait 
pas notre affaire. L'homme d Oui niiali, assez bon cuisinier et paresseux 
hors ligne, poussera jus(pi'ii Merv. 

Le soir du 16 juin, nous partons pour Roukhabad, 1 ancien Sarakhs 
turcomau, où nous prendrons de beau dans le Tedjène : on n en trouve 
point jusqu'à Merv durant cent trent('-cin([ kilomètres, et il eu faut dans un 
pays à chaleur torride. On a di'jà constaté à Sarakhs 48" à 1 ond)re. 
Aujourd hui, il y en a A'2. Vous pouvez vous imaginer quelle soif dévore 
I homme le plus sobre par semblable température. En plus des deux tonnes, 
nous remplirons les outres, les bouteilles garnies de feutre (pie Ion 



DE MESCIIKD A S A M A R f. A N DE. 143 

arrroclii' à la >A\o. On les arrose avant de hoirc (luand on a le ronraye 
il attendre c|ue, par le t'ait de l i'vaporation, 1 eau soit moins tiède. 

Le cliet'de la ville, dont 1 aceneil a été charmant, se joint au haron Salza 
pour nous faire un lirin de conduite. Avant de se (piitter, on fait halte dans 
la ste])pe. Nous vidons ;i notre sanli' et à celle de nos patries respectives 
(pielques bouteilles que les Cosaipies du colonel tirent de leuis l)esaces. 
Tandis (pu» nous toastons jjaicnient, siu-vient au trot un cavaliei' (pu- la 
hrune [jraiulit diMuesurenuMit. C Cst le vieux pope du halaillon (jui revient 
de sa promenade hv^^iénicpie de chaque soir. 11 a coutume, avant de se 
coucher, de trotter une viufjtaine de kilomètres. Gela entretient son 
cheval et lui-même, dit-il. Le colonel I invite à boire à la santé des 
Français. 

u Des Français! Il y a longtemps que nous nous connaissons. Nous nous 
sommes vus en Crimée, ce sont de jov eux compaf,uons. 

Le vieux pope porte gaillardement ses soixante-dix ans. Sa haute taille 
n'est pas courbée. Depuis quarante ans, il a vu bien des champs de bataille, 
il nous souhaite à son tour bonne chance, bon voyage, bonne santé. On 
monte à cheval, et a])rès un dernier - Au revoir ! et que Dieu vous aide ! ■■ nous 
nous enfonçons chacun de notre côté dans l'obscurité. 

A Roukhabad, nous nous arrêtons près du fleuve. 

Les Russes s'étaient d al)ord installés à Roukhabad, mais l eau y est si 
malsaine qu ils perdirent beaucoup de soldats. 

Ils transportèrent alors leur camp et leur ville à la place où nous les 
avons trouvés. Hier, nous avions perdu notre cuisinier ; on nous l a 
ramené vers dix heures du matin. Nous ne paitirons qu'au coucher du 
soleil. Il est impossible de vovager pendant la journée; à une heure, nous 
avions 40° h l ombre; à deux heures, comme la veille. 

Après une dernière tasse de thé, nous partons vers six heures. Le vent 
souffle du nord-ouest; c est le vent du nord que nous renvoie la chaîne du 
Kopet-Dagh. Quelle soif! quelle soif! quoique le jour baisse. La nuit arrive, 
et c'est toujours la soif! Et, comme pour nous narguer, le vent qui hurle 
nous met dans les oreilles, — nous dormons à moitié, — le murmure d'un 
ruisseau tombant en cascade. Nous lévons de fraîcheur, et, ouvrant les 
veux, nous constatons (pie nous sommes dans le plus aride des déserts. Des 
rougeurs traversent la route comme des balles rebondissantes, et les gril- 
lons crient : cri-cri! cri-cri! sans relâche. Ils ne s'égosillent pas, et pourtant 
ils ne boivent point. 

A une heure du matin, il faut faire halte. Hommes et chevaux s éten- 
dent sur le sable, ils ne réclament pas autre chose que du sommeil. On 



144 AUX INDES l'Ail TERllE. 

fait l)ouillir de l'eau des outres, ])uis on prépare le tlx'. Menas et Pépin, 
encore debout, ne peuvent le ])oire : moi seul ne vomis point la tasse (pu? 
j'ai prise; la seconde ne " passer pas, je renonce à la \id(r. .) < iilends 
appeler : à deux cents pas, je trouve notre Turcoman j)rès de son chameau 
et de ses deux tonnes d'eau; une corde s'est cassée, et tout est toml>é à 
terre. Je hèle Ménas, et à nous trois nous les charjjeons, non sans j)eine : 
elles contiennent chacune trois cents litres d'eau. Demain, nons n en 
trouverons pas une poutte. Le Turcoman nous conte (pu? nos muletiers en 
passant n'ont pas voulu lui prêter assistance, et il vocifère des injures ù 
l'adresse de ces chiens de Persans. Vers quatre heures, nous repartons. 
Toujours les mulots, les rondeurs, le vent brûlant, le chant joveux des 
prillons. Au lever du soleil, ils rentrent sous la plarpie et se taisent, comme 
chez nous lorsqu'on allume le feu. G est le tour des alouettes, (pii sahicnt le 
joiu' d'un hymne j)lus comt (pie d habitude. Elles sont mécontentes du 
soleil assui'ément. A peine a-t-il quitté l'horizon, qu'on est dans une four- 
naise. Vers neuf heures, nous sommes sur la face lisse et craquelée d un 
takir, superbe hipj)odrome pour des vélocipédistes. Un mirajje barre la 
route, une nombreuse caravane ])araît s'agiter : ce sont nos muletiers 
déchar(]eant leurs bëtes. Il est neuf heures. Le vent a cessé dès «pic la cha- 
leur a été gênante. Il fait lourd. 

Nous mangeons, buvons, dormons jusqu'à sept heures à 1 abri de nos 
bagages. De midi à deux heures, 40° à l'ombre; à six heures, 35". ]Sous 
trouvons qu'il fait bon, et l'on se hâte de partir à la fraîcheur. Nous étions 
campés près des ruines de Kous-Khan, consistant dans les restes d une 
citerne à sec avec une coupole écroulée. 

Il fallait voir les muletiers qui n'avaient pas voulu aider le Turcoman à 
charger les tonneaux, battre leur coulpe et nous supplier de leur donner de 
l'eau, que nous ne voulions pas leur refuser, bien (pi ils le nu-ritassent, car 
leurs mules en eussent pàti. 

A onze heures du soir, nous rencontrons iiu troupeau de moutons et nous 
buvons du lait caillé, ])uis voici des cavaliers : on nous interpelle en 
français; c'est le lieutenant des Cosacpies, Dennissoff; on s arrête, on boit 
du thé, on parle de Téhéran, de Paris. Il se trouve (pie nous avons des 
connaissances communes. On nous régale d'excellente eau, et nous repar- 
tons à minuit. Le lieutenant nous offre galamment son logement à Merv, 
où il n'y en a pas trop, parait-il, et nous racce})tons. Il nous annonce (]u à 
Tachrabad nous trouverons l'eau du Mourgab débordé, qu'on a détourné de 
ce côté. Vers sept heures du matin, des nuées de perdrix, de canards, de 
pigeons, d'aigles, de faucons, passent sur nos tètes, et nous les voyons 



DE MEsr, iii:n a s a m a ug an de. i vT) 

s ahallrc dans mi has-loiid. L eau csl là. J'.t en ('lïcl, iioii.s apercevons l)ien(()L 
les ruines d Un earavansc'rail au liord d un ('tanj; couvert d oiseaux a<|ua- 
ti(jues, buvant, se l)ai{;nanf. Nous campons au l)ord de I aryk (canal) (pii a 
amené cette eau, nous tuons de (pioi copieusement déjeuner, nous huvons, 
nous nous baignons. Le vent soultle du nord-est, les oiseaux disparaissent, 
la poussière tourlnllonne, le sal)le nous cin{;le la face, et cela dure jusqu'à 
cin(| heures du soir sans interruption; 1(> thermomètre, à l'omhre et exposé 
au vent, manpu' i'2° ;i midi et ne descend pas plus has (pu' 159". Nous 




Turkmène et son .îne. 



dormons cachés sous nos manteaux. Cependant, {jràce à l'eau, la journée 
n est pas trop mauvaise. 

Vers six heures, nous partons pour Merv. A une heure du matin, nous 
entendons abover les chiens des aouls, nous respirons un air de fièvre, 
nous sommes au seuil de 1 oasis, dans les marais formés par 1 inondation du 
Mourpab. Nous emplissons notre koumgane d une eau puante, nous allu- 
mons du feu avec des branches empruntées à un pont à moitié démoli, 
et nous nous reposons un instant; nos chevaux l)routent je ne sais quoi. 
Nous attendons 1 aurore avant de poursuivre notre chemin, car nous avons 
marché au hasard depuis Tachraljad, Ménas ne se rappelant pas bien la 
direction. 

Au petit jour, nous apercevons des tentes et beaucoup d'eau. 

19 



146 AUX I>DES PAIX TEHRE. 

L'oasis est bien cultivée, les tentes sont ali{)nées |)ai- {jronpes sur les 
tertres cernés par les canaux. La population s éveille : hommes, femmes, 
enfants, tous se plongent clans Teau; le lu-tail, les clu-vaux se baignent. 
Des dévots en prière s'inclinent et se relèvent. Nous suivons la route poussié- 
reuse; le soleil s'élance brûlant de suite, la chaleur est lourde, humide. 
Nous dépassons des arbas, des chameaux char{;('S de bri<pies et de fourrage. 
En approchant de la ville, beaucoup de Turkmènes pétrissent des briques. 
Les hommes sont de haute taille, osseux, maigres; ils ont un gros nez droit, 
de grosses lèvres, de petits veux bridés, la démarche fière et lente de guer- 
riers, de gens qui ne considèrent pas le travail comme un lioiiiicur. Ils ne 
vont point d'un pas nerveux; ce n'est pas le défilé des ouvriers se rendant ii 
l'usine le matin. Nous entrons dans la ville, que des rideaux d arbres dé- 
robaient à notre vue. Elle est novée dans la poussière, prescjue calcinée par 
le soleil ; il ne manque que 1 odeur de soufre pour se croire près de la bouche 
d'une solfatare. 

Dans cette nuée embrasée, on démêle d abord une activitc' <pii vous 
abasourdit au sortir de la solitude parfaite du désert. Ce sont des cris, des 
appels, des ordres, des disputes, des voitures qu on charge, d autres qu'on 
décharge, des murs (pi'élèvent des maçons russes à h)n{;s cheveux, avant 
comme collaborateurs des Turkmènes en caleçon de toile ou des Tatares 
aux mèches sur les tempes avec le bonnet noir aplati au sommet. Ici, on 
pose la toiture en zinc d'une maison; l;i, on creuse des fondements : les 
terrassiers presque nus ont sur le corps une couche de boue avec des sillons 
de sueur; on transporte des planches, des pièces de charpente, on tape, on 
pioche, on s'agite. Il passe des Turcomans sandales aux jtieds, la j)elle (jn'l 
en turcoman) sur l'épaule, d autres à àne ou à cheval, la pelle ;i la ceinture 
comme une arme; ils sont emplovés au chemin de fer (pi on construit. Des 
Cosaques en tcherkeska galopent; on reconnaît des Persans, des Armé- 
niens, des Bokhares; des Juifs bien mis, les tire-bouchons sur les joues, au 
bonnet bordé de fourrures, vont et viennent; partout des gens boivent aux 
cruches, aux outres, et, sans exception aucune, tout le inonde sue. Un 
embarras de voitures nous arrête un instant, fait (pii sendile merveilleux, 
après tant de kilomètres d espace libre. Quand ou songe (pi à cette place dix 
ans auparavant on ne comptait pas dix tentes; c est la marque de la pous- 
sée violente d un peuple sur l'autre. 

On dirait qu'on veut une ville quand même et vite. C est une rage de 
bâtir. 

Voici deux rues terminées, nous logerons dans l'iuie d'elles, chez le lieu- 
tenant Dennissoff, dont le Cosaque nous accueille dès <ju il a vu le mot de 



DE MESCUED A S A M A H r. A N D E. 149 

son inailre pour lui. Il no sait pas lire, niais il icconnait .. la main - , et 
cela suiKt. 

Ces deux mes vont de l est ii l Ouest en pailaiit du Mouijjah : il a dv\ii 
(U'moli, en di'bordant , tout ce (pii c tait troj) |)roel)e de la i ive j;auelie. Les 
maisons sont sans étaye, ii toit j)lat , en terre battue , enfoncées en terre et 
construites avec les bricpu-s du vieux ^[erv. Mlles appailieiinent pres(|ue 
toutes aux Juifs, les seuls entre les indigènes (pii aceej)tèrent sans hésiter 
la donunation russe et se mirent à hàtir inunediateuu'ut. Ils étaient aussi 
à peu près les seuls capitalistes. 

Les habitations sont chaudes, car nous trouvons dans le vieux ■• quar- 
tier luu- bouiu^ partie de la popidation dormant sur le trottoir ;i I ()ud)re 
des maisons, l'n (jros tailleur, d aspect germaiii(pu' , vient d ètre éveillé 
par le soleil; il est eu caleçon, et frappe avec une pr('cipitation comicpu^ à 
sa porte fermée. 

Un bac mène à la rive droite, où sont les casernes, 1 é^jlise à toit de tôle 
et au clocher renflé à sa base. On construit des maisons spacieuses destinées 
aux chefs militaires, aux chefs de l administration. Elles sont de stvle russe 
et sont faites de ];riques cuites dans les fours qui fument au ])ord du 
^[our^jal), j)ar où leur arrive le combustible : broussailles et roseaux flottés. 
Les conquérants s installent définitivement. 

Nous songeons à pénétrer eu Afjjhanistan j)ar la vallée de Kouchk. ^S^ous 
aj)prenons ([u une mission scientifique russe va se diri(jer de ce cote. }^ous 
lui laissons prendre les devants, et bientôt nous apprenons (pi elle n a pu 
franchir la frontière. iSous prenons des renseignements au sujet d une 
tentative j)ar Andkhoï directement. Nous ne ])arvenons pas à or(;aniser 
cette ex])édition. Entre temps, la chaleur continue; nous visitons Askhabad, 
où le général Kamaroff nous reçoit avec amabilité et nous montre ses der- 
nières collections numismaticjues et archéologiques, que nous sovdiaiterions 
voir dans nos musées. 

Nous avons vu les Russes construire leur chemin de fer sous l'éner- 
gique direction de I infatigable général Annenkoff, aidé d ingénieurs parmi 
lesquels nous trouvons un compatriote, M. Lebrun, qui fait hoiuieur à 
notre pavs. Chacun sait par la presse avec quelle lapidité cette voie ferrée 
a été construite. Nous avons vu le Russe à 1 œuvre , et nous avons été étonnés 
de son endurance. Le 14 jinllet, le premier train entrait en gare de Merv. 
La ville avait grandi rapidement en un mois, et un café-concert v était déjà 
installé. L'inauguration fut célébrée j)ar des banquets, par des courses. 
Toutes les tribus turkmènes avaient envové des leurs prendre {)art à la réjouis- 
sance où les avait conviés Alikhanoff ; le premier, il les avait invitées à se 



150 AUX INDES PAlî TERRE. 

soumettre, et maintenant il les administrait et caracolait à la téte de leurs 
milices. Nous nous sommes réjouis comme les autres, et nous avons hu à 
la continuation de l'entreprise à la même table r[ue nos amis de lu veille. 




Khan turcom.iii tekké. 



Nous n'entreprendrons pas de citer leurs noms : nous commettrions un 
ouljli involontaire, et l'on nous taxerait d ingratitude. Nous n avons (pi à 
nous louer de tout le monde. Personne qui n ait été aimable à Merv. 

Nous le quittons le soir du 22 juillet, après avoir visité les ruines des 
vieux Mervs. 




GACHEUR SAUTE. 
(D'nprès mie a(|iiaiflle prise sur natuie.) 



DE M F. S r. Il F. A SAM VU '.AND E. lô:} 

A 1 IicMire où nous ('Ciivoiis e rs lijjiics, on va à Sainarcaiulo en clicmin de 
Km- par Tchardjoui et Hokliara. Nous v soinines allés à elieval , emportant nos 
l)a{;a{;es à dos de eliainean, au eo'ur de l'été. La route a été excessivement 
pénible. Nous avons du vo\a;;er une partie du |our et toute la nuit. Ce n'est 
cpi il uiu' jourui-e de Tcliardioui (pu- nous avons trouve- de I eau potaMe, ;i 
Ilepetek. Le -27y piillet, nous avons supporté un maximum de près de 4G° à 
rond)re, sans cesse nous avons éti- incommodés j)ar un veut hrùlaut du 




Yousoul-Rlian i^d .ijirès une .irjua relie). 



nord. Des indi{jènes sont morts de soit dans cette région. On avait dû inter- 
rompre les travaux. Le -Ki juillet, la nuit, nous nous perdions dans les 
sables, malgré nos (;uides turkmènes, fort experts en qualité d'ex-ala- 
mantcliik renommés. Vous ne sauriez croire combien est difficile la traver- 
sée d un semblable désert au mois de juillet, et personne mieux que nous 
n est à même d apprécier les services (pie l'endra le cliemin de fer paracbevé 
anjourd hui. Le 13 août, nous arrivions à Samarcande, après une balte à 
Tcbardjoui et une à Bokliara. 

Nous ne vous décrirons pas le cliemin de Merv à Samarcande, cbose 
inutile, puisqu il suffit de jirendre un billet de cbemin de fer à Merv et de 
monter en wapon. Si 1 on a soif, on {jayne le wa{]on-l)uffet, et tout est dit. 
Plus besoin d outres, de tonneaux, de cbameaux, de {juides. C'est mieux 

2D 



AUX INDES PAR TEllRE. 



fpic « do notre tem])S ; en tout cas, je ne voudrais pas de la place de cliel de 
(jare au puits d (Jntcl)-llad|i, même avec les aj)poiiilements d nn ministre. 
Il serait inutile de la pioposcr ;i Capus et à Pépin, sovez si'ir» (|u ils la 
refuseraient. G est à Saïaarcande (puî finit notre première grande étape, et 
nous sommes encore une fois en linssie. 

Cette nation a mis I ordre dans le ïurkestan d ahord, puis dans le 
Ferjjlianali, enfin en Turkménie. Merv a été pris sans coup férir, {•race u 

i. 




ALiison et tombeau .1 Samarcaude (d'après une aquarelle). 

I hahilete des chefs de la province d Akkal. Ou a fait comprendre aux 
Tekkès la puissance de I emj)ire russe, on les a auiadout's par de hons 
tiaitements , par des cadeaux distribués à propos; leurs khans ont ('té 
{;a(;nés. Les troupes du tzar ont {)ris possession de l'anticpie Maour, et 
depuis leur arrivée, il n y a plus d Alamans, plus d esclaves vendus, et, nous 
le croyons, ](>s Turkmènes se font à la situation nouvelle. Les plus tur- 
bulents d entre eux forment une sorte de milice; on emploie les pillards 
illustres connue guides, comme estafettes, comme éclaireurs. beaucoup 
ont pris ])arl aux af't'aires île Kouchk et de Pendeli. Ils voient bien cpi On 
les traite en braves, puisipi'on les a menés au feu cote à cote avec les soldats 
qu'ils combattaient la veille, et contre qui ? contre leurs ennemis hérédi- 



DK MrSCIlFO A SAMAK(:.\M)E. 157 

taires, les Af{;lian>. Il ne leur a pas fallu ionijtcinps pour se convaincre que 
(le tous les jx uples (pii les entourent le peuple russe est le meilleur, le plus 
lionuétc. et puiscpi il est le plus fort, (pi il respecte les coutumes, les pré- 
jugés, (pi il ne vexe j)ersonne, (pi il est hou, les Tc'kkès ont serre- la main 
ipiOu leur ottrait, et ils ne rejjicllcnl pas trop le passi'. r>(>s pauvres ce])en- 
tlant sont uu'coulf'uls, ils sont nombreux : les razzias de Persans étaient 
])Our eux un umven d écpiilihrer leurs hudjjets; ils sont maintenant réduits 
à une misère profonde et contraints de travailler la terre. Ils réclament de 




Femme saite (d'après une aquarelle). 



Teau. Les Russes leur en donneront; ils leur ont déjà fourni des semences 
quand ils en manquaient. De Feau, de la tolérance, nue justice rapide, 
impitoyable et bien rendue, un impôt prélevé sans vexations, en général les 
gens d'Asie centrale n'en demandent pas davantage, et les Turkmènes 
auront tout cela, nous Fespéi'ons. Ils le méritent. 

Vous allez sans doute vous étonner de m'entendre affirmer si catégori- 
quement que des vendeurs d'hommes sont dignes d'estime. Telle est 
cependant la vérité. L'Européen menant une vie tranquille, au sein d'une 
société policée, avant des lois et des sergents de ville autour de lui, lisant 
régulièrement son journal après déjeuner, discutant longuement avec son 
tailleur, nourri dans l'idée que l'homme est un être infiniment respectable, 



158 AUX INDES PAU TEP.IIE. 

dont le bonheur doit être le hut de tous ses send)l;d)l('>, l'Européen, théori- 
quement (•]Kuital)le, en un mot, s'ima{jine naturellement (|u iin Turkmène 
est fatalement féroce, san{juinaire et vil, ([ue c est un louj), et <|ue ceux 
qu'il vendait étaient iuolïcnsifs et intéressants , ])uisqu ils jouaient le 
rôle de moutons. 

Et cependant demandez-le aux Russes : sauf exception, iiien entendu, le 
Turkmène est doux, affal)le, hospitalier, d une franchise extjuise; il n a 




DiiTctcur lie lliénlie sarte. 



qu'une parole, et ses victimes sont les plus menteurs des hommes. On ne 
peut comparer ces pillards qu'aux noirs du Sénégal, ces hommes (pii nous 
servent ou nous combattent si lovalement. .1 aurais beaucoiq) à dire encore 
en faA'eur des Turcomans. On leur a fait luie réj)utation qu ils ne nu'rilaient 
pas. Ils ont les qualités solides de la race turque, la plus vilipendée des 
races, à qui nous souhaitons un sort meilleur. 

Les Turkmènes sont sym])athi(pies à (pii les fréquente, et nous voudrions 
pour eux que les Russes leur fussent d utiles initiateurs et d un bon 
exemple. Cela sera. Mais nous sommes à Samarcande pour la cincpiième 



DK M ESC UEO A S A M A 11 T. A N f» E. Ifil 

fois, jo crois; nous allons expédier des collections faites en chemin, des 
lettres, et nous j)ré|)arer à poursuivre notre route. Nous tâcherons de j)éné- 
treren Atjjlianistau et d arriver au Katirislau, puis aux Indes. Nous pouvons 
hieu NOUS confier nolic secret désir dariixcr aux Indes par tcric, nous 
avons fait connaissance, nous avons d('|à ciieniint' de c()nipa;;nie une partie 
de la route, et, iu)us I esp<'rons, vous ire/ pis(prau bout. Nous ferons en 
sorte de ne point vous trop tati(;uer. 




21 



O O 1 X D ïï B \ 7, A n A 



SAMAnCANDE. 



CHAPITRE VII 

DE SAMARCANDE A L'AMOU. 

Arrivée à Sainnrcnnili;. — Projets sur l'A fjjlianistaii . — Départ. — Le conte de la fièvre à 
Yakalja^. — Par le San|;iiirilak au llissar. — Nomades à la fin de l'été. — Des Loiillis. — 
Kaiafa,!;, histoire du vieux tetnjis. — Des Caboul! qui deviennent propriétaires. - — Une ère 
nouvelle. — Apjtation dans les esprits. — Un prétendant au troue; son liabitatiou ; son sort. 
— Vallée du Kafirnagane. 

Ce matin, 12 août, nous sommes arrives à Samarcande. 

Hier soir, nous quittions Katti-Kourgane à minuit, emportes par une 
téléfja, ou nous étions entassés tous les trois. Toute la nuit, nous avons été 
cahotés dans la région déserte et poudreuse qui précède la riche oasis de 
Samarcande. Et, le plaisir véritable n'étant que la récompense d'une peine, 
avant de {jouter le frais sous les ombrages au bord de l'eau bruissante, nous 
avons respiré une quantité énorme de poussière. 

Il est vrai que nous avions une compensation : la nuit, splendide, lumi- 
neuse presque comme un jour, au point de croire, si l'on était crédule, que 
la lune est en train de devenir soleil. La poussière, qui n'obstruait pas 
notre gorge, ainsi qu'un fleuve ensable son estuaire, ondulait derrière nous 
en panache immense aux volutes un peu lourdes, et elle était argentée. Le 
paysage était grandiose, étant très simple : la j)laine, la lune, la voûte du 



164 AUX INDES PAR TERl'.E. 

c iel, un calme profond dans une solitude immense, et nous autres voitures 
au milieu de cet univers impassible. 

Au jour, nous avions dépassé le premier villafje arrosé des eaux du Zeraf- 
chane, et, le soleil déjà torride, nous rencontrions, au milieu des canaux de 
l'oasis, de ses rizières et de ses arbres, sur la route poussic'-retise, les batail- 
lons de tirailleurs russes revenant des {jraiules manfriivrc.-. Ils allaient du pas 
souple et mesuré de marcheurs accoutumés ;i Irandiir de lon^jues distances. 
Puis, Samarcande nous appai'aissait dans une buée; nous franchissions les 
faubourgs et nous nous enfoncions sous les épaisses arcades de verdure du 
(piartier russe. 

Nous sommes fort bien installés dans une hutte de paille, dans le jardin 
l)otanique, <pie dirige M. Nevievski, une de nos vieilles connaissances. 

Nous resterons à Samarcande le temj)s d endjaller nos collections ethno- 
graphiques, qui sont nombreuses; nous les comj)léterons, nous écrirons des 
lettres et nous nous préparerons à poursuivre notre route, c'est-à-dire <pie 
nous chercherons le moyen de ])énétrer en Afghanistan. 

Le bruit de notre arrivée s'est répandu dans la ville, et, à 1 heure de la 
sieste, nous avons la visite de nos anciens servitciu s. C est d abord le i)rave 
Klitclî, toujours soigné, alerte et la barlx? l(>u|()ius noire, malgré les ans 
qui s'accumulent; puis Abdou-Zair, toujours obsécpiieux; enfin Rachmed, 
qui nous avait accompagnés, durant notre dernier vovage, piscpi à Tiflis. 
Le brave garçon est heureux de nous revoir, il nous baise la main avec 
émotion, et (pvand je lui dis : Veux-lii venir a\ ('c nous? •■ sa réponse est 
(pi il enverra un de ses frères, demain, clierclKT un clicNal cpi il a laissé 
dans la montagne et qui est très bon pour le vovage. Il ne nous demande 
pas quels seront ses gages, il a gardé un bon souxcnir tie ses anciens 
maîtres, et il les accompagnera où ils iront. 

Nous lui annonçons (pie nous voulons aller aux Indes en passant par 
l'Afghanistan, le Kaflristan et des pavs inhospitaliers. 

« Cela importe peu, dit-il, pourvu cpi il v ait du .. laniaclia •• (fête, spec- 
tacle intéressant). Je vais envoyer mon frère cherc her mon cheval, -i 

Il va boire une tasse de thé avec Ménas et part ensuite. 

Rachmed est connu à Samarcande et jouit d'une certaine considéra- 
tion dans le monde des djiguites. Nous le chargeons d'en recruter deux ou 
trois cpii aient déjà franchi 1 Amou cl cjui j)uissent servir de guides dans le 
Turkestan afghan. 

Il s'en présente plusieurs, à qui nous offrons des salaires considérables, 
quintuples des plus élevés qu Ou a coutume de paver. Ils hésitent, ils 



DE S A M A lir. A MtK A I.' AMOr. Ifi.) 

(lemaiulont à rcflochir. cl liiKilcnicnl ic liisciit, sous prt'toxto (ju il v va de 
ItMir tc'lc, (jiu' I On foiiiiait \nvn tcux ([iii sont alli-s eu pays a(j;liaii dans ces 
derniers mois, mais ([ne I (ni ne connaît pas ceux (|ni en sont reveinis. 

.. Il est a{;r('al)le, disent-ils, de {ju^jner une lielle sonnne d argent, mais 
il 1 est l)eancon|) moins de perdre la tete. )■> 

Nous nous contenterons donc de M('nas et de llaclinied comme arnu-e 
r(''j;iili«^M"e, et, en chemin, nous recruterons des irrc'jjuliers pour le service 
des hajjayes. V.n Asie, il ne man(|Me pas, dans les ha/ars, de r(')deiu's, de 




Xotre serviteur ilénas réflécliissant. 

{jens sans aveu, pr(*ts à tout, (pie nous attacherons à nos personnes faci- 
lement, car ils sont souvent affamés. La laim lait sortir le loup du hois. 

Le 13 septeml)re, nous quittons Samarcande dans la soirée et nous allons 
coucher à Amman-Koutan, au milieu des plantations superbes dues à 
1 éner{)ie et ii la ])ersévérance du {jénéral Karalkolt". L'œuvre, entreprise 
du vivant du général Kauffmann, qui l'avait encouragée de son mieux, a 
été interrompue sous les {gouverneurs {jéiu'raux ses successeurs. G est {jrand 
domma/je. H v a maintenant des ond)ra{;es superbes là où 1 d'il ne ren- 
contrait (pie de mauvaises herbes siu" les ])entes arides; les flancs de la 
montajjue, autrefois lavés et démulés par les eaux que rien n arrêtait dans 
leur course loUe, j)leurent aujourd hui des sources liaiches, alimentées ])ar 
les canaux que les mille l'acines d arbres, plantés à propos, ont creusés sous 



IGO AUX INDES PAU TEllRE. 

terre. La place est tout indicjuét.' pour un saiiitarium charmant, fjue les 
Russes pourront lacilemeut établir aux porte» de Sauiarcaiide. 

Le lendemain, nous traversons la passe de Taclita-Karatclia, que nous 
connaissons de lon{;ue date. Il l'ait nuit quand nous descendons vers le 
Hokhara, dont la frontière est marquée par la li{;ne de laite de la chaîne de 
luonta^jnes. Dans l'obscurité, la marche est très difficile, car le sentier 
al)ruj)t est semé de pierres, ou ])ien il glisse sur d(;s roches lisses. Capus, 
(pii va fjreloltant de lièvre, n'oubliera pas cette mauvaise j)asse. Le 15, 
nous changeons nos chevaux de louaj^e à Chahr-Salb/. 

Aujourd'hui 16, nous partons ])our Yakal)a{>, le Ioup des montagnes. 
Nous nous enyayeons dans une vallée. A {jauclie, vers le nord, sur les ma- 




Eii vue de Yakalja;;. 

melons qui oblifjent la livière ;i faire un coude, on voit les restes d une 
lorteresse abandonnée. Les murailles ondulaient, suivant les pentes du 
mamelon qu'elles ceriuiient autrefois et dont on découvre aujourd hui la 
pointe. Un trouj)eau de chèvres y broute, <ît, du haut d un {jrantl mur, im 
bouc regarde. En face, sur la rive gauche, le village de Yakabag grinq)e en 
amphithéâtre une colline plus haute, et, du vide du ravin, la cime d un 
minaret à lémail luisant s'élance. Au delà, les montagnes, estompées 
d'une brume légère, s'alignent. Yakabag a tout l air d un petit Grenade. 

La rivière roule de l'eau en abondaïu'e, assez fraiclie; nos bagages sont 
loin derrière nous : nous les attendons, buvant, pour nous distraire et 
nous désaltérer, dans nos mains jointes en forme d'épuisette. Plus je consi- 
dère Yakabag, plus il me parait un petit Grenade, dont nous venons de 
traverser la huerta riche, mais torride. 

Voici un cavalier qui s'avance, il vient de la ville que nous admirons; 
il est seul trottiiuxnt dans la vallée. Il s'approche, nous salue, ditqu il vient 



DK S A M A ne. A Mtr. A I. AMor. 167 

à notre rencontre de la |)art du l)e(; alite-. Il excuse sou nuiitre à travers des 
dents l)ranlantes. Il est vieux, ruh', et luoutc uu cheval uuu(;re. Il nous invite 
à le suivre et nous précède sans souffler nu)l. Tu autre cavalier nous attend 
au delà de la rivière. H salue, teud une uiaiu decliarnée, s incline et, sans 
desserrer les lèvres, prend la tcte de la li'oupc. Il va, |)encli('' sur son che- 
val. Le nouveau venu est plus jaune, plus d('cre|)it (pie le premier cavalier. 

On approche du villa(;e. Des vaches saiis her^jer errent sur les pentes 
voisines. Voici le bazar. Les l)outi(pies sont leruiées; sous un porche, des 
hommes accrouj)is dans des poses de hétes sur leur séant, montrent au milieu 
de (fuenilles des laces terreuses et nioriu's; immobiles, ils nous regardent 
passer d un o-il brillant. Personne dans les rues. Pas de l'eunnes ;;uettant 
par les portes entre-bàillées , mil enlant sur les toits. 

I^e sentier monte. Nous (h'couvrons une médresst', mais sans toit et dont 
les fenêtres Ix-antes n Ont (pie les carreaux d azur du ciel; les cours sont 
vides d'élèves, aucun mollah ne fait vibrer sa voix sonore. Au-dessus, des 
piyeons passent sans s arrêter; des corl)eaux croassent en tournovant à 
l int(''ricur des liantes j)arois. 

Nous sommes arrivés ;i la plate-forme ménagée devant la ])orte de la 
forteresse. Nulle sentinelle ne veille, la porte est ouverte, le corps de garde 
est calme. Deux ou trois hommes sombres, à figure creuse, se montrent 
seuls à l'entrée. Les guerriers manquent : au mur sont accrochées plus 
d'armes (pi il n en faut. Les fusils sont sans mèche, les lances affilées des 
caraouls (gardiens) sont rouillées. 

Dans la cour d honneur, sur une terrasse, se tient, soutenu par deux ser- 
viteurs, le beg, (pii a voulu (piitter sa couche pour accueillir ses hôtes. 11 
nous salue d une voix faible; on dirait <pie son menton a peine à porter sa 
longue barlie blanche; ses doigts sont maigres comme des griffes, et la peau 
en est transparente; son nez crochu tombe d une figure plus ridée (pi une 
momie, et il a des joues caves de déteri'é. Son stpielette tremble dans iuk; 
longue pelisse, et ceux (|ui le snpjiortent ne pavent pas d'une meilleure 
mine. Il demande la permission de se retirer. On l'emporte. 

Du haut des remparts, l œil plane sur la vallée ravissante de verdure; 
elle se di-roule entre des collines dépouillées formant cercle autour de la 
forteresse. Le cercle s'ouvre au sud-ouest, vers la plaine où Chahr-Sabz 
développe la masse sombre de son oasis précédée de bosquets verts épar- 
pillés ainsi que des pelotons de grand garde en avant d'un camp. G est le 
soir. Le ciel est jiourpre ; les montagnes, à 1 horizon, bleuissent, devien- 
nent violettes, et la rivière, à nos pieds, glisse rouge et sanglante. 

Les toits du village, où plongent nos regards, ne laissent pas échapper de 



1C8 AUX JNDES PAR TERRE. 

fuinée. Les seuls êtres sont : une temine (]('cli;u'{jeanl un ;ine; un < li('\;il 
au piquet, étendu siu' le sol, et un hoinine sur une in;iison, disant sa prière, 
riffide comme une statue. On n'entend aurnn hruil de vie. 

Les murs de la forteresse ont des fendasses inquiétantes, et les nids Itàtis 
dans les créneaux par les cicognes sont vides : les oiseaux amis de 1 homme 
sont partis, laissant en mémoire de leur séjour les traces blanches de leur 
fiente collée aux murailles comme le commencement d ini crépi a la chaux. 
Au niveau de l'œil, ou ne voit que collines nues. 




Yakaba". 



Nous retournons à notre chambre, située entre la grande cour et le jar- 
din où dort, sous d'immenses platanes, l'eau couverte de rouille de la 
citerne. Le maître des écuries (mirakor) vient nous rendre visite, il est 
borgne et tremblote; puis le mirza, le scribe, lequel se jtlaint de douleurs 
en touchant son ventre, son dos, ses jambes; il est accomj)agné du Fds 
cadet du beg, qui tire de sa poche une montre et nous demande si les nôtres 
manpient la même heure. La différence est grande. Il nous explique de 
quelle manière il se sert des aiguilles et comment, chaque jour, il les avance 
ou les recule, car il a des données astronomiques précises : un tableau 
manjuant le lever et le coucher du soleil dont Ouloug-Beg, l'illustre khan, 
est l'auteur. Est-ce que par hasard nous serions tombés dans un palais 
enchanté, où nous aurions subitement éveillé des contemporains d Ouloug- 
Beg endormis depuis des siècles? 




22 



ItE S A M A ne. A NDK A I.AMOlI. 171 

Toii^ nous (Icmamiciit des rciiicdcs, tous ('hiiit iiialiidcs. Ils s en vont, 
l'ii iiiollali iii\isil)l(' rompt le silence d un appel ii la prièic, un appel coui t, 
sans eelio, triste comme un chant de mort. Où sommes-nous? 

Si nous inspections la forteresse ? Elle est pourtant lial)it(''e. Dans ces 
cliand)res (jui nous semblaient vides, on voit dans les coin-^, roulés dans 
des pelisses on des n>anteavix de hure, des êtres, des hommes. Ils vivent, car 
leur converlurc tressaille. l'iès de la cuisine, sous une sorte de remise, tme 
vingtaine d individus de tout à;;e sont ('tendus ou accroupis et ;;rel()ttent, 
regardent, l air héh('t('. Je rentn; dans la chamhre. On n entend toujours 
pas de hruit dans la forteresse, rien (jue les feuilles des j)latanes agitées par 
le vent, toinhant mortes; c'est luguhre. Soudain, des savates font un hruit 
sur les hri([ues de la cour : c est le pas d un enfant dc'jjuendlé, teigneux, 
apportant sur la téte nn plateau de galettes de pain. G est le panetier de 
ces mourants. On dirait (|ue d un souffle empesté un div méchant a cor- 
rompu le sang, glacé la moelle des habitants d un palais maudit. 

La nuit monte, et le tam-tain du veilleur, fraj)pé à cou[)s longuement 
espacés, résonne comme un ghis funèbre. Est-ce un réve? 

Non. G Cst (pie durant l étc- on (piilte le village, c'est (ju une épidémie 
de fièvre s est abattue sur Yakabag : les malades se sont r('uuis dans la for- 
teresse, et les valides ont fui avec les troupeaux dans la nujutagne. Les 
champs ne sont point cidtivés, et la ville est déserte et silencieuse ainsi 
(JU un cimetière. 

Ge matin, le soleil étant dans tout son éclat, des corlieaiix cioassent en 
barules nond)reuses au-dessus de la forteresse, et en bas, au bord des 
demeures, quelques êtres s'agitent, insectes tirés de leius trous |)ar la 
chaleur (hi joiu*. 

Nous quittons Yakaba;; avec [daisir, guidés par ce même vieil Ousheg 
décharné (jui vint hier à notre rencontre. Aujourd hui, il (;st plus communi- 
catif. Est-ce parce que nous nous élevons et que du même coup nous nous 
éloignons de la fièvre? 

Une fois sortis des jardins où les abricotiers sont nombi cuix et les fruits 
des djiddas presque mûrs, luuis remontons la vallée en bavardant. Je 
(|uestionne le vieil Ousheg. 

" Est-ce que tu es de Yakabag? 

— Non, c est une mauvaise place. 

— D'où es-tu? 

— Je suis veini de Baïssounne avec le beg, (jue je sers d(>puis ma nais- 
sance. 

— Pour(pu)i a-t-il (putté Baïssounne? 



172 AUX INDES P A I! TElîTtE. 

— Parce que le nouvel émir y a eiivoNé sou l'iere uiné le louru d<.' 
Hissar. 

— Le toura qui aurait dû être ('inir, selon la coutuuu;? 

— Celui-là même. 

— Est-ce bien que son cadet ait pris sa j)lace ? 

— Non, il faut respecter la coutume transmise ])ar les ancêtres. 

— Qui a aidé l'émir actuel? 

— Les Russes, dit-on. Du reste, son ])ère, avant de mourir, 1 avait choisi 
pour lui succéder. 

— Que penses-tu de l'intervention des Russes en cette circonstance? 

— Je pense que les Russes ont rendu service au ])avs, car h la mort des 
émirs, il sur^jit toujours des compétiteurs nondjreux; leurs fils ne sont j>as 
d'accord, et le Bokhara, tiré à dix prétendants, est bouleversé. •• 

Jjii-dessus, le vieux, (jue tant de questions inqiortiniciil. coupe court a la 
conversation en disant (pie ce que Dieu lait est bien lail. 

Le soir, nous arrivons à Kalta-Koul, situé au noid de la valU'e (pii va sur 
l'est. Nous avons rencontré des viila{>es habités par des Ousbegs. Le lit où 
la rivière coide à l'aise, car il est larjje ])ariois d un kilomètre, est cultivé en 
partie. On voit des rizières, des lu/ernes, des peupliers, des saules, et dans 
les prés, des troiq)eaux de ])c1ail. Des nov(MS lioident h; sentier ou cteiident 
leurs branches sur les masures. A Kalta-Koul, ou cessent la l'ertilitc- et la Kevre, 
à quinze cents mètres d altitude environ, on récolte; encore du raisin à 
grains allongés et moult iïérot ■• . Il ne vaut pas le chasselas de Tontaine- 
bleau. La popidation est ousbe(;. KWe est misérable et vit de la nu'uie 
manière que les Tadjiks du Kohistan (pic nous avons visit('s dans notic pré- 
cédent vovage. Connue ceux-ci, ils (Muploient 1 été à se préparer à passer 
l'hiver. Un milieu analogue a imposé à des gens de race différente les 
mêmes conditions dévie. C est surtout dans la monta;;ne (piOn a l occasion 
de ces constatations : il semble qu elle façonne les honnnes sur un motlele 
unique. 

Le 18, nous couchons à Tach-Kourgane, à deux mille mètres, avant 
trouvé, chemin faisant, des cultures d org(ïjusqu à trois mille mètres envi- 
ron ; les gerbes étaient maigres, la paille courte, les épis cliétifs. 

Le 19, par une passe de quatre mille mètres environ, nous tombons jtar 
des sentiers à pic dans la vallée étroite de Sanguirdak, dont les eaux 
descendent au Sourkhane. Nous avons franchi la chaîne du Hissar. 

Le 20, après une nuit en plein air plus IVaiche que nousiuîle souhaitons, 
nous allons nous reposer au village de Raktcha, j)erdu dans uiu' gorge et 
hal)ité par des Tadjiks à qui nous causons \\u véritable elïroi. Ils fuient 



Di: S AM AHC AM1K A L A MOT. 17 3 

dans toutes los ilircctioiis, laissant à leurs cliiens le soin nous ollVir l lios- 
|)italit(' à coups de dents. Dans I après-midi, nous allons eaïuper sous les 
su[)erl)es platautîs du village de San;;uirdak, sur l;i place j)ul)ii([ue. Tandis 
(pie nous dressons notre tenle, nous avons connue spectateurs des HolieniicMis 
installes dans le voisinaj;e. A cliacun son tour. Le lalionret de l'('piii ol)lient 
un succès de Ion rire : d un sent l)àlon iaii(! une chaise, voilii une curieuse 
invention ! 

Sanjjuirdak est un villajjc ini-oushe;^;, nii-ladjik : un sijjue (jue la plaine 
n est pas très éloifjuée. 




T.ieli-KoiuoMne. 



Le 21, nous descendons à Dahana, villajjc oushejj comptant quelques 
Tadjiks. Maintes fois nous traversons la rivière à {jue'' avec bien de la peine, 
^ous VOYOUS de la lumèe sortir des flancs de la montagne, des hommes 
hahitent des {jrottes qui sont devenues leurs liahitations de chaque été. 

Le 22, par la vallée élar{|ie du Sanyuirdak-Darva, nous arrivons à la vallée 
du Sourkhane, (pie nous annoncent les lonjjs panaches de fumée des herbes 
qu'on bride. A Saridjoui, nous faisons halte près de la demeure du chef, sous 
un platane qui mesure onze mètres trente de diamètre à hauteiu" d homme, 
et au bord de la rivière de Toupalanque, dont le nom bruvant signifie qu'elle 
a 1 habitude de grandir d'un coup et de se précipiter sur la plaine. Ou v 
pèche des truites délicieuses. 

Le 23, nous quittons ce charmant séjour. Nous passons sur la rive gauche, 
ou jujus trouvons la steppe sur des collines. 



174 AUX INDES l'ATl TEliP.E. 

Au nord, les niontnfjiu's sont dans les nuages, la |)liiic les arrose. 

Au moment de d(''l)f)neliei' dans la j)laine, nous icnconi ions des Oiis- 
beys qui suivent la même rf)ute (|ne nons, mais plus lentement. 

Ils descendent des laïla(js (eampements d'été) de la montaene et vont s in- 
staller dans les kiehlaks (campements d hiver) de la vallée, on ils posent leurs 
tentes, entre rpiatre murs, à l'abri du vent autant rpie possible. 

Ils vont par bandes, cliatpie famille formant nn /jroupc. l'.n voila (pii ne 
sont pas riches; partout on constate des inégalités sociales, même chez les 
peuples ])asteurs. 

Les hommes chevauchent en avant, chassant le {>ros bétail, les vaches, 
les chevaux. Les ainés des {jarçons les accompagnent : tous sf)nt montés, 
les misérables à califourchon sur des bœufs, à (pii ils ont mis un anneau au 
nez, et à l'anneau une corde. Ils poussent les moulons. 

Les ayneaux, les chevreaux, les veaux sont conduits par les plus jeunes 
des enfants, mojjols d asp(!ct comme leurs pères; ils ont les |oues bleuies par 
le froid des nuits de septembre. Us sont armc'-s de l<)ii;;ncs {janles, chaussé-s 
de bottes ne les {jénanl point sur le cou-de-pied ou d abarcas de cuir au(piel 
on a laissé son poil. Us sont vêtus de bardes abamlonnées par leurs ancê- 
tres : ces vêtements, s ils nu-rltcnt ce nom, ne ?-ont |toinl a leur taille ; ils 
ont troussé les manches, huscpi il en reste, et les |t.ins trop lon;;s sont rele- 
vés et maintenus par une corde de crin serrée ;i la taille. Ia-s uns sont nu- 
tête, les autres coiffés d'un tepe (calotte conique' crasseux ou d un rot.' de 
turban jamais lavé. Mais ils ont les deuts solides et blanches connue de 
1 ivoire, etleur poitrine apparaît brunie et bomlx-e solidcmcut . a liavei s leurs 
loques de mendiant. Us sont enfants sans avoii\ Nfais Allah leur a prodijjut' 
la santé. A chacun son lot. 

Us vont calmes, \ (v\\ un peu effarouché quaml nons les examinons; 
ils donnent des coups aux retardataires et iiarcelent leur troujx'au de sii- 
Hements incessants. 

Plus loin, les femmes suivent, montées sur d;'S ânes, la |)!us vieille 
devant, avec des airs de la terrible Persicaa. Une |euiu' mère, ii pied, p(ute 
un enfant à la mamelle, tirant un Ixruf sur le(pu'l est lii'c une chèvre blessée ; 
elle chevrote en laissant tomber philosophi(pienu'ut la tcle d un coté et de 
l'autre des crottes. 

Le dernier-né (de la chèvre) est dans un sac charjjé sur un àne enfour- 
ché par une Fdiette de se])t ;i huit ans, très jolie, baissant la tcte par timi- 
dité, en gardant une mine tout à fait sauvajje. Sa mère allaite un nourrisson, 
chêmin faisant. 

Nous dépassons d'autres Ousbejjs plus riches : leurs femmes, assez pro- 



DK SAMAnr. ANDE A 1,'AMOL'. 



175 



preiiuMil velue?, luonteiil de heaiix cluivniix et l);n ardent , havardent. 1)(îs 
cavaliers chassent des troupeaux d étalons; les moutons, nond)reu\, sont 
jjuidi's par des matins poilus toujours trottant. Ce UH)nde va dans un(! pous- 
sière ()pa<pie, le ciel est couvert et la chaleur est lorride. On ncî croirait 
pas (pR> c est la crainte de 1 lii\er (|ui les cliassc; vers la plaine : on sue. 

Mais les hirondelles sont pariies d'.'puis longtemps, les cico{;nes ont d('- 
serté leurs niils et ne chupu'ut plus jovcuiseinent du bec au sommet des mos- 
(piées; I été prend fin. L automne, ici, est hreF, et les nuits sont déjà Froides; 
et puis hîs |)àtura{jes, où ils avaient leurs laïhujs, sont épuis('S. C est h» nieil- 




CMinpeinent à Saiiiljuui. 



leure preuve (pi il laut se pré])arer à liiverner. Au reste, les ai^jles planent 
au-dessus de la vallée; ils s assemblent pour j)artlr, quoitpi ils soient moins 
pressés que les autres oiseaux, car ils trouveront encore 1 aubaine d un 
cheval mort, d luie chèvre blessée, d un ajjneau é{]aré hélant sa mère. 

Nous tournons à yauche et longeons les contreforts de la monta(jiie; à 
droite, nous avons la vallée cultivée avec des rizières arrosées par le Som- 
khaiH!. }sous traversons nu campement de Bohémiens. On trouve partout de 
ces dispersés, et ])artout ils ont les mêmes occupations. Ceux-ci vivent sous 
des abris de roseaux et des tentes fort simples : deux bâtons supportant une 
corde liée a des pi(piets, et là-dessus une toile tendue. Des entants nus, 
bronzés, circulent et jouent. Ils ont beaucoup de chevaux qu ils entravent, 
leur mettant aux jambes de devant une chaîne de fer. Us prennent ces pré- 



17G AUX INDES PAU TERRE. 

cautions, parce que les iiulipcnes h:s. considèrciil coiiiiik; des intrus et ils 
n'hésiteraient ])as à voler les chevaux s ils s (''loifinaicnl ti-op du cini]):;- 
ment. Les femmes, dé[;in(;andées, courent, les s(!iiis lialliinls, rahaltre les 
])étes qui s'écartent trop, à coups de perches, qu'elles portent sur l épaule 
comme un fusil. Ces dames sont mises sans recli(;rch(î : elles ont une lon{;ue 
chemise de toile, des caleçons, un mouchoir noué derrière hi téte, les pieds 
nus, le costtime des femmes du j)avs, mais le costume très né{jli{fé. 

Ces Loullis fahriquent des crihies et des hcrccaiix (pi ils enjolivent de cou- 
leiu's éclatantes. Ils ressemhlent assez aux iii(li;;ciic> , mais sui loiit aux 
Tad|iks; ils ont souvent l'o-il ii la cornée pijjmentée des Hindous, (piel- 
quefois le petit œil oiisl)e{]. Ici, comme ailleurs, leurs femmes sont peu 
fidèles. 

En approchant de Ri()ar, les rizières sont très nomlircuses ; le pavs est 
riche, grâce à l'alnjudance de l eau. A'oilà des toits pointus de chaume 
comme dans le Talich, sur les hords de la (ijispicimc. Questionnons. 

« Est-ce (pi il pleut dans le pavs? 

— 11 pleut. 

— Beaucoup ? 
— - Beaucoup. 

— Vous n'avez pas de; (icvre ? 

— Nous en avons heaucoup. 

En Asie centrale, connue ailleurs, dès qu'en se trouve dans une rt'jjion 
ou il pleut, les toits sont très inclinés; en outre, ici, la pluie comporte la 
richesse du sol et des hahitants, et, toute médaille avant son revers, la 
fièvre. 

Après une halte à Ri{jar, {jros village peuplé d (^usl)cgs et de Tadjiks, 
nous trottons, une lois la rc'gion cultivée derrière nous, par un chemin tor- 
tueux, se {{lissant à travers des collines de loess cl me rappelant ccilains 
chemins creux de la Champagne!. 

Karatag étant à 1 entré'e d une gorge dans uiu- valU'c, nous cnliloiis un 
étroit défilé cpii ne raj)pelle pas la Champa(;n(' ii Mi-nas, mais un certain 
endroit des environs de Zulficar, si ce n est /ullicar lui-nu-uw, ou les 
Russes ont eu vuie affaire avec les Afghans. Et, par une association il idées, 
Ménas se met à parler guerre avec Rachmed, qui est, à ce sujet, conq)lète- 
ment d'accord avec lui. Pour eux, la guerre est ce qu il v a de mieux, l'uis 
ils discutent courage et cessent de s entendre : 1 un a\ ant les iih-es du Cau- 
case, l'autre celles de la stepj)e; l'un ayant la f'oujjue d un casse-cou d Oc- 
cident, l'autre le hon sens d'un aventurier d Orient. 

IMénas ne veut pas qu'on se sauve. 



D1-: s. V MA ne A M» K A I.A>U)r. 177 

Racliinod est d avis i\\ic, dans (•crlaiiics t ircoiislanccs, il ii \ a rien de 
mieux à taire. On doit se eoiidiiire selon le hnt ([n On veut atteindre, selon 
la loree t|n On a à sa disposition ; niais si 1 on est contraint ii la lutte, dire ; 

Allah akhar! ■ et mourir en se di-lendant ]US(ju an dernier soupir. 

Ils tond)ent d accord ii ])ro])os d lui incident de la campa^jiie de (leok- 
Te|)e (|ue conte Menas. Il parait (pie les Turcoinans s' efforçaient de voler 
les Insils des soldais russes, et que parlois, se (jlissaul près des faisceaux, 
ils parvenaient a les prendre ii la harhe des sentinelles. Un vieux Turco- 
man, use par 1 à{je, malade, hors d état de combattre, réussit plusieurs fois 
dans celte entreprise ditticile. Sans armes, se traînant ainsi (pi un vieux 




chien, il pénétrait dans le campement, et, attendant l occasion avec une 
patience de saiivafje, immol)ile des heures durant, il finissait par commettre 
le larcin projeté et, {;ràce à l obscurité, s éloignait avec des précautions 
inouïes, sans le moindre hruit. 

Et, là-dessus, Ménas demande à son ami : 

u Est-ce un bâtir (héros)? 

— Yallah, c'est un bâtir, -i 

Entre temps, nous sommes arrivés au pont de bf)is de Karataf; menant à 
la rive {jauche, où le villajje s'allonge moitié dans la vallée, moitié à flanc 
de coteau . 

A Ivarata{j, nous trouvons le be;; de Hissar. Il remplace depuis quehjues 
jours le frère aîné de 1 émir actuel, qui vient de faire sa soumission et s est 
retiré à Baissounne. De temps immémorial, le Hissar était comme le Dau- 

23 



178 AUX INDES l'AP, TKIiliE. 

pliiiié du Hokliaia, et c t'Uiil la (hk; I Ik'i ili( r j)r('S()ni|)til, allcMidaiil le tioiio 
de son ])ère, apprenait le manieniciil du pouvoir. Le l)e{{ dont nous soninics 
riiote est iloiic le j)his jxiissanl paclia du pa\ s. Il arriv<' de l'(''ler?l)Our{j, où 
son maitre l a envo\ ('■ portei' an noux el enipercnr les lioniniafjes d un très 
humble vassal et les cadeaux de joyeux avènement. Il a ('t<' là-has de toutes 
les l'êtes, dit-il, et s'est toujours bien ])orl(''. On l a condjlé de j)ré.sents. 
Mais depuis sa rentrée, il souffre et se plaint de douleurs d estonuw. Gapus 
lui |)romet un remède. Le be(> nous conte (pi il a assiste'' au couronnement 
du tzar, et (pu- les fêtes ont été d une; splendeur inimajjiuable. Il a vu la 




Karatng. 



grosse cloche à Moscou, les palais de Pétershourg, et 1 opinion d un de ses 
serviteurs est (pie le chahinchah n'est j)as celui de l'erse, mais le tzar russe, 
véritable roi des rois.Lebeg, (pii a la re'putation d un diplonuite consommé, 
se garde bien de nous dire son oj)iniou concernaMi la lîussie. C est un tort 
i)el homme, avec la barbe trop noiic? de ceux (pii réparent I irr('parai)le 
outrage; ses Irails réguliers sont très fins; il fait tl une main line, ornée d un 
brillant de })rix, des gestes de cardinal, et ses manières sont tout à fait 
dignes. Il parait accablé. La haute situation où sou maitre vient de 1 élever 
ne le console pas des méchancetés du sort. Il était fier d une famille nom- 
Ijreuse, une maladie contagieuse lui a enlevé tous ses enfants. Kn trois ans, 
il a perdu vin(;t-deux des siens. Il lui reste mi enfant de ipiaire ans sur (]ui 
il a reporte toute son affection. Il a ramené- de Petersbouig un jeune Tatare, 



DE SAMAUCANDE A l.'AMOU. 179 

{jrooni dans un liotri; il l a alTuMc à I oi icntalc, il en a l'ail son int('r|)r('lc> 
et son lauiilicr. r.c jcnnc ;;arcon est inlcllifjcnl cl avance ponr ses tici/c ans, 




Beg (le Hissar et enfant tatare. 

ainsi que les enfants des grandes villes; il a dn Bokhara assez mauvaise 
opinion, et pour les indi/jènes un mépris souverain, i- Il faut jouer du 
l)àton pour les l'aire marcher •■ , dit-il; aussi est-ce lui cpii nous accouipa{>iie 
partout, mie {jaule à la main, et se char{je de la police autour de nous. Il se 



18 A II X I > D E S I' A R TE II lî E. 

plaît en notre société et voudrait Ijien que nous ])rolon/jions notre s(''jour a 
Karatafj. 

« Restez donc ici, je dirai au lu ;] qu il orjjjanise des fêtes à votre inten- 
tion. 

— Impossil)le. 

— Quel dommage que vouspaitiez! .lai vu beaucoup de Français à 
Pétersbonrg, et je sais quelques mots de votre lanyue. J'en apprendrai 
d antres ; si vous restiez, je les écrirais. 

. — Mais n'oul)lieras-tu pas le russe? 

— N'avez crainte. Chaque jour, je copie deux grandes pages et je lis à 
haute voix. Ouand je m Cnnuierai , je j)artirai. J écrirai à Samarcande 
si 1 on veut me retenir. Allons donc voir la forteresse. Nous passerons j)ar 
le bazar. 

— La forteresse située sur la rive droite de la rivière? Klle est inhabitée. 
Qu'a-t-ellc d iul<''ressant? 

— Comment! vous ne savez j)as qu'elle a été liatie en une nuit j)ar la 
volonté d'Allah, sur la pressante ])rière d un saint? 

Allons à la forteresse. Elle vaut la ])eine d être examinc'c, étant miracu- 
leuse. Ou n'en rencontre pas tous les jours de cette origine. 

Nous traversons leljazar, eii( ()nd)r(' de cavaliers ousbegs des tribus Koun- 
grad, Tourouk, Lakaï. Ou voit aussi des Tadjiks. Le couuucrce est peu con- 
sidérable. On vend des cotonnades anglaises de 1 Inde que les indigènes 
disent être très bon teint, mais un peu chères; du savon et des cotonnades 
russes; des aiguilles et des dés anglais, des jouets en j)lond) achetés à 
Moscou, ainsi (pie des petits moulins qui tournent lors(pi On souffle dessus. 
De notre pays il n y a (pie des boites ii capsules en contenant (pii nous 
paraissent allemandes. On vend les produits de la conlr( c du riz, de l'orge, 
du blé, du sorgho, des djiddas, des raisins et des abricots séchés. Beaucoup 
de selliers, de forgerons, quelques potiers fabriquant des plats et des vases 
d'une jolie forme, d'une couleur et d'iui émail agréables. Mais surtout, les 
droguistes al)ondeut : dans le nombre, un A(;;ban; un lia])itant du l'an(l|ab 
A'enu par Caboul, Klioulm, le Koulal) et Doucl)aud)e : celui-ci na pas 
amassé fortune à courir, il est vétu misérablement et ne demande (pi à 
retourner chez lui. 

On passe un pont de bois, on tourne ii droite; le sentier est escarpé, 
rocailleux, en spirale, finissant à la grande porte, défendue par de hautes 
tours et faisant face à l'orient. 

La forteresse est de forme rectangulaire, au ])ord d un ravin, avec des 
murs de terre mêlée de moellons et la rivière au bas. Aux angles, se dres- 



DE S AM APvC. .\M>E A I.AMOU. 181 

stMil liaidiincMit des tc.uis cairccs, t'ianci'es coiimie on Toscane, moins 
cejXMul.int : il en soit des perches s allonjjeanl conmu; des hras décliariK-s 
et tics poutrelles ou 1 on ])cndrait coninKidc'ineiil. I>a tonr de 1 anjjle {;ancli(! 
commande la con vei ;;eiiee des roules et le pont menant au ha/ar; une 
{jrosse pierre lauet'c d eu liant ('craserail dans ses honds ilix niarcliands. 
Au-dessus des porches s(uit mcnafjées des eiuhrasures |)our h's i'alconets, 
les c.oulevrines, les lusils; de cliacpie col('' de 1 entrée sont les corps de 
{jarde, simples {jaleries avant par devant une colonnade de fûts d arbres à 
pans coupés, fléchissant sous le poids et fendus par l à{]e. 




Bazar et forteresse de Karatay (d'après uiil' aquarelle). 



Par-dessus les décembres d un mur on arrive, à droite, aux salles d hon- 
neur et de gala, donnant sur nu jardin avec bassin vaste, autrefois plein 
d eau. Les salles sont grandes, elles ont encore (jnel(|ues ornements de 
stuc, des peintures de fleurs et de fruits d'une éclatante couleur sm" les 
portes, où, dans des caissons, des inscriptions forment des ai'abescpies enche- 
vêtrées. Il v a les manjnes du luxe d'un puissant seiyneur. A ces salles sont 
conti{jiis les habitations plus modestes des serviteurs mâles et des remises, 
des lian{jars, des éciuies, des abris assez spacieux pour lojjcr une grosse 
trouj)e de guerriers. 

On remanpie partout les traces d'une destruction violente et rapide, 
mais interrompue et incomplète. Lejardin, n étant plus arrosé, a perdu la vie 
avec la fraîcheur. Le verger est embarrassé d herbes folles et de ronces. On 



182 AUX INDES I' A P. TET, liE. 

a maltraité les arlires, on leur a lailK- les l)r;iiH lic's, enlève'' l éc orce; ils sont 
morts, et leurs l aeines inutiles sortent de terre. 

A yauclie de l'entrée principale, du côté du sud, une porte; ("troite; mène 
du jardin à un couloir aboutissant à l'habitation intime du scijjneur, (pii est 
séparée du cor])S de parde par un chemin de ronde entre deux hauts murs. 
La principale chambre, aux parois encore blanches, avec mi ])lafond orne- 
menté , est au j)remier étaj;e. l'^lle domine toute la partie .-iid de la for- 
teresse, ayant été instalh'e de manière (pic I on découvrit s;nis peine ce (pii 
se passe dans la ])laine , sur les hauteurs voisines, dans le vilia^je et plus 
particulièrement dans le harem. Ceci ne laissait pas d offrir un vif intérêt 
pour le mari de beaucoup d épouses. 

Le harem est formé d un jardin et de petites cours iclit'es entre elles, où 
l'eau circulait et (pi'entouraient des logements bordi-s de jjaleries. Les 
chambres et les chandjreltes v sont très nondjreuses; elles étaient habitées 
par les femmes et l'essaim de leurs servantes. Des salles et des réduits ser- 
vaient spécialement aux ablutions, aux fumijjations, à la j)r('paration des 
onguents et aux mille occu])a;i.,... provorpient 1 entreti(!n des vête- 

ments, des j»arui'es, et le besoin de distraction d Orientales riches et oisives. 

Tout cela lond)e en ruine ou se d(''{>rade. Personne ne repare rien. Le 
château (;st maudit, on ne 1 liabileia plus. Il a ('ti' témoin de scènes san- 
[{lantes qui ra])pellent les mauvais temps de notre histoire du moveii àye, 
alors que les petits seigneurs luttaient contre les rois, dont ils avaient été 
longtemps les é{jaux, et s'efforçaient, {jràce à l antajjonisme des provinces, 
de conserver leur inde'jx'ndauce ou d arracher au suzerain des dijjniti'S ou 
des droits nouveaux en éclianjje d une soumission icinle. 

Il y a une trentaine d années, cpunid les soldats du t/.ar blanc avançaient 
lentement vers l est, à travers la stej)pe kirjjhiz, et {jarnissaient les bords du 
Sir-Darya de redoutes, jalons solides manpunit la route vers les riches oasis, 
à Karatay , vivait un chef fameux parmi les Ousbe^js, appelé Abdoul-Kerim. 
Il avait des ancêtres illustres, un grand renom parmi les tribus de sa race, 
du gont pour les aventmes et le désir d une grande fortune. Il sut utiliser 
les mécontentements, il montra l émir méprisant les Ousbegs, quoicpie 
Ousbeg lui-même, puisqu il donnait les hautes dignités à des Persans, à des 
esclaves achetés aux Turcomaus, et ([u au lieu de s entourer de chefs va- 
leureux et sages, il prenait conseil de ses pires ennemis, les chiens d Iran. 

Lorsque Abdoul-Kerim se vit à la tête d un groupe considi-rable de par- 
tisans et qu il eut rassemblé des armes et des munitions dans la lorteresse, 
réparé les murs et surélevé les tours, il refusa 1 impôt à 1 émir. 

La guerre commença bientôt. Ce furent d abord des escarmouches, des 



DE SAMVnr. ANOK A I.AMOr. 1S3 

razzias, (les villages l)i rili s ; puis. 1 ('iiiii-, ii i ilt" de cette résistance, rass('iiii)la 
nue aniK'c nombreuse, (;aj;iia les Tadjiks de Karatay et assic'jjea la forteresse. 
Klle lut j)ris(î après une résistance désespérée. Ceux cpii purent s'eid'uir se 
réfugièrent dans les nionla{]nes peu accessibles du Karateyuin et du Bar- 
rasse . 

Le I)e{|, couvert de blessures, tut pris el décapité avec iiond)re de ses 
fidèles. ..Afin de terrifier ses ennemis, dit I indigène qui nous accompagne, 
1 émir fil trancher mille tètes. Les nuirailUîs en étaient {;arnies, et il v en 
avait dans toutes les embrasiu'es. Moji j)ère périt en cette circonstance, et 
sa tète fut accrochée au-dessus de la grande porte. Ces tètes attirèrent des 
oiseaux (h' proie, ils s en dispulaieul les hunbeaux, et les fjens de la vallée, les 
enti'udaut crier, trcMubhiieut. La lorteresse l'ut eu pailie «h'-truite, et défense 
fut faite de 1 habiter. Au resle, on rompit la dij;ue ménajjée en amont (jui 
dirigeait beau sur le plateau ou elle est posée. 

Le be(j nommé par 1 ('inir a installé sa demeure sur la rive {jauclie de 
la rivière, en bas lieu; c'est là qu il vit au milieu de ses gens d'armes. Per- 
sonn(> u a imite'' Al)doul-Kerim depuis ce terrible cluitiment, et Ivaratag est 
somnis à 1 ('uiir. " 

Nous descendons vers le village, sur lefjuel flottent les fumées des feux 
allunu'S pour le repas du soir; quelques coqs chantent, les marteaux font 
tapage, des ânes l)raient, la rivière dévalant rapide s'épanonit sur les 
grosses pierres en demi-globes de cristal. Le pavsage est propre à 1 idylle, 
la nature est calme, ce sont des bruits d églogues que I on entend, et le 
lointain a des teintes douces et les montagnes dessinent des lignes nobles. 
Ce ne sont pas les décors d un drame. 

Le fils du rebelle marche derrière nous, les mains derrière le dos, atten- 
tif à ne pas j)oser ses pieds mis sur les pierres aiguës. Il parait réfléchir. 

t. Vous saurez, dit-il, (pie jamais les cicognes ne bâtissent leur nid dans 
l ancien château d Abdoul-Iverim, elles n'aiment pas les lieux tristes. " 

26 septeinijie. 

Par le chemin creux allant vers le sud-est à travers le loess des contreforts 
extièmes, nous arriv(nis à la valhi-e, on les tentes des Ousbegs Lakaï sont 
semées. 

La moisson s'achève, et ils battent le blé près des silos ouverts, creusés 
dans le haut des collines. Les chevaux, les bonifs tournent dans 1 aire sur 
les épis; à coté, on vanne en lançant des pelletées en l'air, le grain tombe 



184 AUX INDES l'Ail TKIH; E. 

dans une place, la paille plus loin s'entasse, et on la met clans des sacs pour 
le bétail. 

En arrivant près du Dclian/jab-Darx a, les rizières recommencent. Les in- 
digènes ont tardé à moissonner et les oiseaux ii partir vers les pavs plus 
chauds. La table étant bien garnie, ils ne la (juillent point : c'est le repas 
d adieu, et ils s en donncjnt à cœur joie, malgré les tirailleurs qui leur jettent 
des pierres à cha(|ue instant. On entend résonn(;r le clac n des frondes 
quand la corde làclu'e Couette le sol. 

Une petite rivière en travers de la route est salée; nousvovons une bande 
d'hommes qui remontent son cours d uti pas rapide. Ils portent (piel(|ue 
chose sur un l)rancard, mais pas avec la lenteur d un enterrement de pre- 
mière classe réglementé par la Société des pompes funèbres. Ils vont aussi 
vite qu ils ])euvent, comme s ils portaient ;i un nK'dccin la victime d un ac- 
cident <pi on sait être dans mi état désespère. Ils prennent ])ar les champs 
ou ils trébuchent dans leur hâte; ils causent brin aniincnt . sur le ton d une 
discussion. Pas la moindre manpie de tristesse chez ces honunes. Ils sont 
une dizaine, vêtus aussi sim})lement que de coutume. Le vent soulève le lin- 
ceul recouvrant le cadavre, et la face du mort apparaît très calme. En tète, 
vont des gens portant des perches qui sci viront ii ('tablir une voûte sur la 
fosse; derrière, vient un mollah très vieux, apj)uve sur un bâton; il est 
moins pressé ou moins alei te. Il ari ivera ;i temps pour la prière. 

Je m étonne de la désinvolture avec laqiu'lle ces gens accomplissent un 
acte où chez nous les plus indifférents numifestent un send)lant de douleur, 
ou au moins une gravité respectueuse. Et j'en demande l explication à 
Uaclimcd. Il ni aKirme (pie : 

'1 Chez certaines tribus d'Oushegs, dans la sienne entre autres, 1 usage 
est rpie les hommes ne se lamentent |t(>iiil lorstpi ils perdent un de leurs 
proches. On l enterre ra]>idement, avec la mine de tous les |ours, car il 
faut prendre gaiement la mort. On n en regrette pas moins les bons. Mais 
le jour qu'on les met en terre, il est bon de ne pas le faire voir. 

— Poiu'quoi? 

— C'est la continue. 

— Je crois cependant que tu aurais pleuré si tu avais été là quand ta 
mère fut enterrée. Tu l aimais l)eaucoup, car, avant de la tpiitter, lors du 
dernier voyage, toi qui es le plus insouciant des êtres, tu lui as remis de 
l argent, et une fois parti tu lui en as envové. Tu m en parles souvent. 

— Cela est vrai. J aime à t en parler, mais ]e n aurais pas pleuré. C est 
bon pour les femmes. Et chez vous, est-ce que vous pleurez? 

— Quelquefois. 



DE S A MA ne AN DE A LA MO T. 185 

— Tiens! vous iiave/ j)as la iiumiu; coutume. Cliacjue trilm a ses habitude?. 
Voilà llissar. Mou IVère m a dit (jue de loiu (-(^tle forteresse resseud)lait h 
ceUe de Caboul. • 

Sur uue colliue doidtle, isoU'c, aux pculcs uucs, ou ajxMcoit uikî forteresse 
hlauelu' eeiutc de Iiauts uuus à erc'ucaux cl ilaïKjuée de toius. La partie 
{jauelie domiue 1 autre, et U' tout est d aspect varié et pittorescpu^, av(;c uu 
certain air de grandeur. 

^ous ])arlions de Caboul tout à 1 heure, et voici à (jauche uu campe- 
ment lie Cabouli. Ils sont mio centaine, hommes, femmes et enfants gités 




Ouàbeg. 



sous des abris de roseaux, à 1 intérieur d un carré de fossés qu on traverse 
sur des remblais. 

Ces pauvres hères sont dans le j)avs depuis vingt-cincj ans. Après avoir 
erré à la façon des Bohémiens, avec qui on peut les confondre du reste, ils 
se sont décidés à prendre racine. Les familles disséminées se sont assemblées 
il cette place li])re, ([ue le toura de llissar leur a donnée. Ils ont commencé 
par creuser un canal d irrigation, ils ont semé des melons et du riz. Peu à 
peu, ils ont entouré leur terrain d'un fossé, en attendant de le fermer avec 
des murs, et se distribuant la terre, chacun l a cultivée de son mieux. Ceux 
qui ont le ])lus d énergie, ou les familles les plus nombreuses, emblavent 
déjà au delà du fossé. Ce sont les riches, les actifs, et les chefs de la bande 
sur qui ils prennent 1 autorité découlant de la fortune et de la volonté. Ils 
ont une forte avance sur les autres, et nous les trouvons occupés à élever des 
murs de terre formant un rectangle. Ils ont laissé une p;:ice vide où sera la 
porte. Quand on a une porte qu ou peut à volonté ouvrir et I j. . r, on a la 
sensation de la propriété. Lorsque les murs de l'enceinte seront plus hauts, 

2V 



186 AUX INDES PAR TEUIIE. 

il sera facile au pioj)ii( laire d ciiloiiccr dans une ('ncoijjimic des peiflies 
qui s'enlioul)eioiit à d'autres j)er( l)(,'.s fichées en terre, < t le toit sera con- 
iectionné. On y ménagera une ou\ c'rtiue pour la liuiu'e, et le propi iétaire se 
chauffera au coin de " son feu - . On 1 enviera et on I imitera. 

Les Cabouli construisent gaiement et déploient une véritahie aetivit»-. 
Peut-être est-ce un abri destiné à les protéger contre les vents de l liiver. 
La tribu s'y entassera sans doute diu'ant la saison froide, et les ouvrieis, à la 
pensée du chaud logis (|u ils se préparent, tra\ aillent joveusement et 
n'épargnent point leiu" peine. Ils savourent à 1 avance leur récompense. Kt 
voilà commcMit les paresseux prennent le goût du travail, et par (pu)i de 
grandes villes ont débuté. 

Quelques-uns des Cabouli viennent nou- voir pa-.-c r. ]|> ont le tvpe afghan : 
ils sont maigres, sveltes, avec les veux très noirs. Les mieux mis sont 
coiffés d un (urban roulé ii l'afghaiu', faisant un angle au milieu du front et 
descendant de chaipie cote, bas sur les oreilles. Ils nous disent ipxe la 
misère les a obligés ii (piitler leur pays. Ils iu)us donnent avec leurs mines 
exotiques l impressiou d une avant-garde de 1 Inde, ()li|el de nos rêves. Ils 
nous affiiment u avoir pas la moiudie en\ie de liant liii- I Aniou et de 
retourner en Afghanistan. 

Les indigènes les tiennent ])our des lîohémiens et les appellent tantôt 
Cabouli, tantôt INIoltani. Dans deux ou trois ({(MU-rations, ces immigrés 
auront du sang ousbeg dans les veines, ils auront changt' d habitudes et de 
vêtements, de besoins et d idées, et déjà leur tvpe sera modifie' par le contact 
des hommes et des choses qui les englobent. Plus lard, il ne leur restera 
peut-être qu un sobri<juel persislanl pour souvenir de leur origine. 

Avant Ilissar nous rencontrons de {jros Ousbegs montés sur de solides 
chevaux. Ils sont de petite taille et ressemblent ])eaucoup aux Kirghi/ du 
Tien-chan. Ils ont comme eux une ossature très forte, des faces très larges 
et des pommettes saillantes, mais ils ont les mend)res plus forts et peut être 
les yeux moins impercej)til)!es. Lu somme, le même air turco-mr)gol ou 
mogol-turc. 

On entre à Ilissar par des marais où il ne manque pas de bécassines 
et de bécasses excellentes. Une chose nous frappe dès l abord, la physio- 
nomie des habitations. Elles n'ont point l air d'Asie centrale, avant des toits 
de chaume très inclinés au lieu des terrasses d au delii des montagnes et des 
bords de l'Amou. Cela vous donne l impressiou d une autre civilisation. Il 
pleut dans cette région, et ce changement si marqu(' (jue Ton constate 
d'abord à Rigar n'a pas d autre cause. Encore un incident de vovage (pii 
nous fait penser à l lnde humide. 



DE S A M A ne. A N m: A I. AM(1U. 187 

Les lKil>ilaiils de l;i xillc, disons villa^je, co sfia |)!us juste, ne s'en 
portent pas nueu\. Us ont le teint jaune et la plus mauvaise mine : la (ièvre 
les ron(;e. 

On nous installe au pied de la forteresse, dans un beau jardin arrosé par 
un ruisseau et agrémenti" ilu tombeau d'un saint perdu dans le feuillajje des 
saules et des peupliers, car il est posi" au liane de la colline. 

On nous dit, — nous le savions déjà, — (pu- la lorleresse est vide; le 
toura (pii 1 habitait est parti pour Baïssounne, (pie son iVère I (hnir lui a 
assi{jiu' eouuu(> résidence. Ouel(|ues hommes ;;ardent la deuK.'ure où le be^;, 




Forteresse de JIiss;ir, vue ilujarJiii d'été. 



actuellement à Karatag, s'installera prochainement. Nous demandons s'il 
est possible de visiter la forteresse. C'est facile, le gardien nous la montrera 
demain dans ses moindres détails. 

27 .-îeptcinljre. 

Au réveil, beaucoup d annnation dans le village. C est jour de bazar. 
Bien qu'il n'y ait pas ici plus de deux mille individus, la population est 
excessivement mélangée et métissée. Nous reconnaissons le type lourd de 
rOusbeg trapu, l'Afghan svelte, la figure en lame de l'Arabe, et chez des 
LouUis, vendeurs de tabac en poudre, l'œil nové de pigment des habitants 
des chaudes plaines de 1 Inde. 

Cela tient à ce que Ilissar est situé à la tète de deux vallées, pour ainsi 



188 AUX INDES PAR TERRE. 

dire, colle du Sourkliane et (( Ile du Kafirnafjane, et à la liilurcutioii du 
chemin suivi par eeux(}ui, jxjur de honnes raisons, traversent les montafjnes 
du nord soit par le Sanyiiirdak, soit par Fan, ou i|ni liiient I Afghanistan ou 
les Indes; ceux-ci arrivent, après avoir franchi I Aniou, par les valh-es du 
Sourkhane et du Kafiriuiyane, ou en prenant un lony dc-tour par les mon- 
tagnes du Badakchane et du Koulab. Car à Hissar, jus([u à j)résent, on était 
prestjue assuré de trouver un asile, une aide ou de la hienveillance ]»rès du 
second personnage du Bokhara, héritier présomj)tif de la puissance de 
l'émir. Dernièrement, il était en désaccord avec son père, ;i ipii il reprochait 
d'avoir ruiné son empire faute de s être appuvé sur les svmpathies des gens 
de sa l'ace. Manière de voir (pii valait au toura I attachement des trihus 
ousbegs environnantes : elles conservaient les vieilles traditions, l'orgueil 
des grandes choses faites par les ancêtres, et l'espoir peut-être (pi une lutte 
contre les Russes aurait des chances de succès. Ces braves gens, ignorant la 
science militaire moderne, s imaginaient (pic le courage et le dévouement 
pourraient l'emporter sur la disci])line et la strat(''gie des Occidentaux. 
Quel(pies-uns, à llissar, refusaient d accepter comme un fait accomj)li ce 
cpi on ne discutait plus à Bokhara. Le toura était (mi froid avec la cour " , 
et il accueillait volontiers les mécontents de tous j)avs, (jui 1 aj)prouvaient 
hautement, bien entendu, et ne lui ménageaient pas les flatteries. F-t de ce 
que 1 on se mettait à l ombre de sa puissance, il la crovait plus grande, et à 
rassurer les autres, il lui venait de l'assurance. 

Bien des touras ont joué un rôle analo{;iu;à Hissar, dont le passé est inté- 
ressant. C'est une ville ancienne. File a vu tous les concpu'-rants, et les 
Arabes ont commencé par s'en euiparer lorscpi ils voulurent soumettre (h-- 
finitivement le Turkestan. Con(puiants, réfugiés, esclaves, depuis des 
siècles, y ont laissé un peu de leur sang, et les habitants des masures se- 
mées au bas de la forteresse n'ont pas de tvpe manpu-. Les croisements ne 
les ont pas améliorés, et les gens de peu sont décn-pits. 

Outre les céréales et les produits indigènes, on trouve peu de marchan- 
dises dans les échoppes, la clientèle étant composée d Ousbegs nullement 
habitués au luxe. Voilà cependant des capsules d un certain (leorges Eges- 
torff, deLinden, près de Hanovre; des mouchoirs, du calicot, des aiguilles 
et des alhuuettes russes; du calicot anglais des Iiules et, avec des éti(pu'ttes 
françaises, des boutons de je ne sais où intitidés nouveauté . Des hadjis, 
sans doute, ont rapporté de Stamboid un lot de j)etites pla(]ues de cuivre 
semblables à des médailles, avec lesipielles on confectionne des ornements 
pour femmes. Les transacticns ne sont point considérables, à première vue. 
Les Ousbegs sont venus passer un instant au bazar, et ils bavardent âge- 



DE SA M A 11 r. AN DU A I.AMOl'. 1S9 

noiiilK'S (levant des liroclicltcs de iiiouloii ou de clicxal roli. On parle dos 
récents événements, du di'pait du tnuia, du nouvel eniir, des Husses et 
lieaneou|) des Anjjlais, (|ui smit en ce moment aux environs d Andkiioi, avec 
• des soldats à peau hrnue mont(''s sur des petits elievanx ■. On les dit 
iniiond)ral)les ; des dervielies les ont vus : c'est sûr, par consétjuent, et ces 
troupes assendih-es sont le presa;;e d une ;;uerre. 

Il s ajjit de la commission de délimitation an;;laiso, dont Fescorte se 
compose, en rc-alitt', de soixante-dix à (piatre-\ in;;ts soldats. On exajjère, en 
Orient, au delà de ce (pie vous ])()nvez croire, par ])aresse, les esprits n é- 
prouvant pas un besoin de précision. Le chemin de fer rpie les Russes con- 
struisent, (pi On a inauguré à Merv, (pii travei'sera 1 Amou, fait les frais de 




Ousljegs. 

bien des conversations. Kt plus d un lioclie la téte d un air de doute quand 
on lui affirme (pie les Onrousses poseront nu pont sur 1 Amou, et que les 
" voitures du diable iront ]us(pi à .Saniarcande. J^es vieux, avant passé 
leur vie dans le Hissar et n avant jamais franchi les montajjues, vont 
retoui'ner ce soir à leurs tentes avec la conviction fpie la fin du monde est 
proche. C est la fin du monde onsbcf}, et ce S(;ra le commencement de sa 
transformation. Le mot tiansformation est prétentieux, modification est 
plus juste. Les peuples chan^jent })eu, quant au fond; mais lors(pie les cir- 
constances sont nouvelles pom- eux, il arrive (pi ils se servent autrement 
de leurs qualités de race. Parce qu ils font autre chose, on en conclut à 
tort qu ils ne sont plus les mêmes, qu'on les a transformés. Nous n'avons 
(juère changé nous-mêmes, malfjré des siècles renq)lis par des défaites, 
des victoires, des Ijouleversements, mal{;ré des siècles d action, en un 
mot. 

Donc, les habitants de l Asie centrale dormaient depuis longtemps : ceux 
des oasis trouvaient 1 emj)loi de leurs aptitudes pour le petit commerce, la 
petite culture et la thésaurisation; ceux de la steppe, les nomades de sanjj 



190 



AUX INDES PAU TEIlIiF. 



turc, les descendants de ceux qui avaient lait lienihler 1 Occident, n avaient 
plus l'emploi de leur courage et de leiu' esprit d'obéissance, nul chef ne 
sachant les conduire et les disci])liner. Le canon des Russes, puis le silîlet 
de leurs locomotives, les ont éveiUés de c(;lle lorpeiu'. Vai ce nionienl, il va 
une agitation dans les cervelles comparable à celle qu a pu produire, au 
moyen âge, la découverte de l'Amérique chez nos pères. Ils sentent que 
c'est luie ère nouvelle pour eux. Ils sont étonnés (pie cette masse, cpi ils 
voyaient au-dessus de leur tête cha(|ue jour ])lus menaçante, soit enfin 
tondx'e. Ils se sentent cernés, étreinls par une lorce invincible, et, mesu- 
rant la jjrandeur de h'ur faiblesse, 
ils demandent ce (jui va arriver. Ils 
ne sont j)as trop eflVavés de 1 ave- 
nir cpu; les Ourousses leur prépa- 
rent; car les Ourousses sont les 
mailles. piii.-(pi(.' leurs injfc-nieurs 
disposent des terres de I cmir. (pii 
lu; peut rien empêcher. Au reste, 
depuis lon{}lem])s ils se considé- 
raient comme n avant j)lus d (-mirs 
et ne faisaient |)lus cause cdui- 
nuiiie avec eux, parce cpie les émirs 
dégénérés n écoutaicMit pas les couscmIs des chefs ousbegs, (pi ils subis- 
saient l'influence des serviteurs ('trangers et surtout des Persans de leur 
entourage. VA puis, les Russes n'ont pas mauvaise réputation; on entend 
dire (pi ils sont affables, courageux, qn ils ne molestent personne, et la 
plupart des Ousbegs ont d(''jii leur siège fait : ils sont j)rèts ;i jiaver I inqxjt 
aux guerriers du pacha blanc ^ . Désormais, ils graviteront dans I orbe 
de la Russie; elle tirera peut-être parti de; leurs qualités solides, de leur 
bon sens. Quoi qu'il arrive, ils ne s'ennuieront j)as; car l astre dont ils sont 
devenus les satellites n'est pas sur le point de s éteindre, et il est loin d avoir 
terminé sa course. 




Porte lie la forteresse (inlérieur). 



Nous visitons la forteresse. Un ancien serviteur du toura nous guide 
et nous donne des explications. Nous lui demandons s il I a servi long- 
temps. 

« Oui, je 1 ai servi (puitorze ans. 

— Pourquoi l as-tu quitté? Pourquoi n as-tu p.is partagé sa fortune? 

— Des serviteurs du nouveau beg sont venus me voir et m Ont engagé à 
rester ici. Ne va pas à Raissounne, m'ont-ils dit, le toura ne t a pas payé de 



PF. S A M A r. t. A MU". A l.'AMOU. 



191 



{;;i{)e? depuis (!('> aniu-es, tandis i\ur le l)c;; te les servira exactemcMit . l'.n 
suivant le toiira, tu ris(|U('s d ctrcî arrc h- a\('c lui et d'avoir couinic lui le 
cou c«)U|)é. Voilà |)our(|uoi je suis reste'. 

— Est-il vrai ([u'il son;;eait à laire la ;;uen'e à I c^uiir de Hokliara ? 

— • Oui, il est vrai cpi il s"\ pri'parail . Tenez, cette eliand>re etail pleine 
de f-'usils; il eu avait deux mille, et heaucoup de poudic el de pldiul). 

— - Était-il hou ? 

— Il était bon, mais ses - ' 
conseillers Tout [xM-du. • 

Le touradjane de llissar 
est le second HIs de I émir 
Mozaft'er-Eddin , (|iii mourut 
en choisissant pour succes- 
seur son troisièuw fils, 1 émir 
actuel. I) après la coutume, 
le chef (lu Hissar, ('-tant 1 ainé, 
devait succéder ;i sou père. 
Mais le déiimt en avait (h-cidc- 
autrenuMit , il avait exprimé 
formellement sa volonté à 
cet é{;ard et pris ses mesuics 
pour (pu' les Russes assuras- 
sent 1 exécution de sou testa- 
ment. On dit que le fils favo- 
risé a j)lus d intellijjence <pie 
son aillé, et (pi il a fait preuve, 
en diverses circonstances , 
d un {jrand tact {jouverne- 
mental , si I ou peut dire. 
Toujours est-il (pi;î le prince déchu n a pas été satisfait de ce qu il consi- 
dère comme un passe-droit, et son entourage, cpii escomjjtait à 1 avance 
son avènement à la situation la plus haute du IJokhara, l a encoura[;é à 
manifester son mécontentement. 

Le touradjane avait conservé îles relations avec un autre frère appelé le 
katta-toura, le premier-né, celui-l;i, et le même cpii avait tenté de dé'troner 
son pere il v a une (piinzaine d années et dû s enfuir aux Indes. Le katta- 
toura avait écrit à son frère afin de l enfjaj^er à lever l étendind de la 
révolte, lui faisant des promesses qu il a peu ou point tenues. L appui des 
Anxjlais était vraisemhlahlement promis au toura du llissar, peut-être pas 




L'cmîr (le Bokliara. 



192 AUX INDES l'Ail TEllltE. 

très nettement, mais cela sulfisait à fortifier un mécontent clans ses inten- 
tions. Et il rassemlila des armtîs, des miiiiilions, réunit des soldats, excita 
les triljus ousl)ep's à la [juerre : il ])r('-j)ara uu mfjuvt inent. 

Cependant, l'émir ('tail au courant de toutes ces menées, et il <'iivovait à 
son frère des émissaires poiu' 1 eiipa/jcfr à calmer son courroux et a acce])ter 
des compensations. Les j)Our])arlers durèrent, et le toura tint l)on tant (jn il 
eut l'espoir, basé sur des billevesées, rpie \o. ffouvernement de 1 Inde avait 
envoyé les {guerriers à barbe noire aliu de lui prêter une assistance efficace. 
Mais lorsqu'il fut las d interro/jcr l liorizou diploniaticpu,' et de ne voir rien 
venir, il cessa de dresser la tête et se courba devant son frère. Il accepta 
les conditions d'une entente à l'amiable, autant cpx'on ])eut s entendre à 
l'amiable dans ces pavs, et il licencia ses soldats, apaisa ses partisans, ne 
sonfjeant plus qu'à la sécurité de ses trésors, de sa famille et de lui- 
même. 

On affirme qu'il est fort riche, si riche ipi il se serait sauvé «b-jh, n'eussent 
été les innombrables sacs de tenjjas qn il avait entassés sur des chantiers 
d'une belle longueur dans une chambre vaste, près du harem. Sa richesse le 
retint au rivage, et l'amour de l'aqjent 1 a emporte'' sur le désir de la tranipii!- 
lité : il parait cpi'en voulant conserver l un il ris(ju(' fort île ]»!'rtlre tous les 
deux . 

11 a dix femmes, beaucoup d'enfants; il avail une tioupe de serviteurs et 
de clieiits autour de lui. Il n a (jardé que ses fidèles, le reste s est dispersé, 
et il est parti pom* Baïssounne sans aucune pompe. 11 a emporté avec lui 
ses trésors, qu'on lui laisse ainsi qu'une chaîne au pied. On ne lui a pas en- 
levé sa provision d'armes tout entière : on a l assurance (pie, désormais, 
personne ne les brandira j)()ur sa cause; lui-nuMuc l a perilne en repliant les 
ailes de son am])ition, et son frère a j)aiti(> {jaynée aux veux du peuple. 

Nous ne savons pas ce que vaut le séjour de lîaissounne; (piant au castel 
de Hissar, iln était pas indijjue d un yrand ])rince bokhare. Nous avons passé 
notre journée à en lever le ])lan : nous ne pouvons le donner à cette place. 
Nous avons parcouru l une après l aulre toutes les chambres, examiné le 
harem dans ses parties intimes. La maison portait encore 1 empreinte de 
ses habitants, elle conservait encore 1 odeur du maître, pour ainsi dire. Par- 
tout se vov^iient les signes d'un déménagement de date récente. Ç a été pour 
nous une véritable bonne fortune, car les maisons des potentats de l Asie 
sont fermées à tout le monde et principalement aux infidèles. 

Grâce aux explications des anciens serviteurs du toura, notre imagina- 
tion animait la demeure déserte des personnajjes qui s v mouvaient d habi- 
tude. 



DE SAMAUGA^DE A l. A.MOlJ. 19:î 

u Voilà OÙ le toura aimait à s'asseoir; de cette galerie, il regardait dans 
le village sans être vn. 

.. A cote est la salle où il recevait ses intimes et expédiait les affaires. 
Vous vovez, dans le bas, des tours de chacjue cote de la grande porte, elles 
servaient de prison. Les tours sont reliées })ar une plate-forme, au-dessus 
du porche, avec balustrade sur laquelle le toin-a s'accoudait afin de suivre 
les évolutions îles lutteurs aux prises sur la place du bazar. 

-Voici la pièce aux ablutions faites avant la prière, (pi il disait dans cette 
petite chapelle. Par ce couloir, il allait au harem ; [)ar cette porte, à la grande 




EnU-ée ilu palais. 

salle d honneur contiguë à la chancellerie, ([ui elle-même tient à la mosquée 
et au trésor. 

" Ici est le bain ; après l'avoir pris, il se remettait dans cette salle sur un 
divan, et parfois il était en compagnie agréable. 

i. Tout ce carré d habitations était occupé par les femmes. Ici étaient les 
couturières, là les servantes. Cette grande salle ornée de peintures était, la 
semaine précédente, meublée de tapis et de coussins. G est là que les femmes 
du toura se réunissaient lorsqu'elles attendaient la visite du maitre; elles 
étaient vêtues de leurs plus belles robes, chargées de bijoux étincelants, la 
figure fardée, le corps parfumé avec le plus grand soin. De là, on passe à 
une chambre dont vous voyez la porte faite d un treillis double; elle était 
réservée à la favorite. 

— F.n changeait-il quelquefois? 

— Quelquefois. Et comme le toura aimait à avoir la paix dans son inté- 
rieur, il punissait sévèrement les femmes désobéissantes. 

25 



l'JV AUX INDES PAR TEllRE. 

— De quelle manière? 

— Il les faisait fouetter, s'il était iri ili', puis enfermer daii^ ce cellier étroit 
(]ue vous voyez entre les cuisines el la belle salle ou nous sommes, 

La prison des dames est tout près du houdoir de la (avoritc, comme la 
roche Tarpéienne près du Capitole. 

En questionnant tantôt l un, tantôt 1 autre, nous avons vu et revu le palais, 
où il y aune école, des ateliers de toute sorte, en un mot, ce cpi on trouve 
dans une petite ville d'Asie, car la forteresse en était une véritahic. C était 
aussi une place de {jnerre, et dans 1;- lias, en face de I liabitalion du clief, à 

;;au( ii(' de I entrée principale, il v 
a des Ijiilinunts servant de ca- 
scriu^, de toj)-kl)ana (arsenal), de 
nîamitenlion. J-^t tout un villaye se 
lr()uv(> en outre dans l enccinte de 
nuirs (pii jiaraissent avoir ele ajou- 
tes d;!ns les t( iups de troubles et 
de ccmbats. Ils cernent un im- 
mense c.-pace de terrain a I ouest, 
toute la d('clivit(' j)eu accentu('-e de 
la colline. aliin|ite de I autie côtc". 
Des huttes sont ( ncore tiehout, des 
pr( > v( i doii ut autour de citernes, 
etl on aperçoit un (ilet d eau sortant 
d'une source. Là, on j)ouvait loyer 

Intéiicui' d'une cliaiiil)!!- (lu liarcm. -i- . • • i 

des auxiliaires, temr au pupiet de 

nond)reuN. chevaux, et d'eu liant on avait \\v\\ sur celte troupe dans le cas 
ou, sa fid('iité étant douteuse, il ('tait nécessaire do. la surveillei-. C est la 
aussi (pTliahitaient les familles des soldats de la {;arnison; ils pouvaient, 
s'ils en avaient le coura{je, cultiver des carr(-s de terre et semer des melons 
(jue leurs femmes arrosaient. 

Mais nous parlons de cette curieuse liahilation Ik aucoup plus longue- 
ment (jue nous ne l'avions projeté. Ailleurs, nous reviendrons sur ce sujet 
fort intéi essant , car nous avons eu la chance d'examiner le type le plus 
])arfait peut-être des demeures féodales d'Asie centrale. Bien des cotés de 
l'histoire de ce pays nous sont ainsi deveims com])réliensil)les, et du même 
coup, ])ar une com])araison qu'on foit naturellement, certaines époques de 
notre passé ont été évoquées et nous sont apparues nettes, palpables autant 
que les choses du passé ])euvent l'être dans le présent. Ne croyez-vous pas 
que les hommes suivent h j)eu i)rès la même route pour arriver au même but : 




DE SAMARCANDE A l.'AMOU. 1!)T 

1 {'|)ui>eiiu'iit (le? races, après leur {'paiiouisscniciil ? Il \ a des rcîtardataires 
un peu partout : eeux (pii sont latiyués île la lon^jue uiarclie parles sentiers 
iliffic"iles ilu proférés, eeux cpii sont partis les clerni(!rs ou (puî des ol)stacles 
insurmontables ont arrêtés. Kn allant visiter les yens d'Asie centrale, nous 
allons voir quelles étapes nous avons faites récemment. Que sont trois ou 
(pialre siècles d avance! 

28 S('plenil)ic. 

Z^ous quittons Ilissar, nous descendrons la vallée du Kafirnajjane jusqu'à 
1 Amou, et, si cela est possible, nous le franchirons près de la coniluence 
où nous avons l'assurance d(; trouver des harqiies. 

Dans le liant de la vallée, quelques villages sont habités par les Tadjiks, 
qui cultivent la partie la plus lertile. A deux heiues de Hissar, on ne trouve 
que des Oushe^js Dourmans. Ces yens sont pauvres, et les kichlaks très rares 
sont de peu d importance pis(pi'à Akmetcliet, où nous arrivons le 29 au soir. 
Sur les bords du lleuve, nous avons vu des orpailleurs; ils lavent le sable 
de la rive et recueillent quelques pincées de poudre d'or. 

L ( troite vallée est désolée. Au village de Touskane, luie saline impor- 
tante, placée sous la proteclion d un saint, est exploitée j)ar les indigènes. Le 
sel est fourni par une soiuce on ne peut plus salée : chaque goutte d'eau 
en séchant laisse un poudré blanc sur les vêtements. Nous apercevons des 
troupeaux peu nombreux dans la montagne. 

D Akmetchet, nous suivons la rive droite : la vallée s'élargit, ce n'est 
plus la steppe. Les kichlaks se succèdent, le Darva se i"amifie, il forme des 
étangs, des marais, il arrose des rizières, et se développe en anneaux moins 
précipités : il a plus de place pour se mouvoir. Il enserre de ses i"e])lis des 
îles nombreuses, où les roseaux, les saules, les tamarix, les djiddas, les 
mûriers forment des fourrés. 

La couche de terre est devenue plus épaisse, en descendant. Dans la 
matinée, la poussière ])lanait eu brume, elle cachait les sommets falaisés et 
brouillait les détails des degrés inférieurs de la chaîne. 

Akmetchet compte quatre-vingts huttes ou tentes : c'est la " seconde 
ville " de la valh-e après Kabadiane. 

Avant Bachkala, nous rencontrons sur les bords de la rivière deux ou trois 
familles turkmènes sous des abris de roseaux. Cela Aeut dire que nous 
aj)prochons de l'Amou. Ils habitaient autrefois Kerki, nous disent-ils, ils 
ont ([uitté ce pays il v a deux ans, parce qu'il leur déplaisait. Ils appartien- 
nent à la tribu des Kouramas. Les Ousbegs misérables qui errent dans le^ 
montagnes environnantes sont des Koungrads. 



108 AUX INDES PAU TERIÎE. 

Au hameau do Baclikala, près de Kal)adiane, les iiiiii iers sont iioiidtreiix, 
car les indigènes élèvent des vers ;i soie. Kahadiaiie c.-l ;i nue heure et demie 
de ce villajje, sur la rive gauche du Kafirna^jaue. Nous v arrivons le soir du 
! "■ octolu e. Cette ville, ou mieux cet énorme villa^je, est iorniée par les mai- 
sons de culture situées dans les îlots entourés ])ar des canaux jiondirenx. 
Ils sont ])ordés de tilleuls petits et yros qu'on ététe. On élève heauconp de 
vers à soie dans le pays. 

La forteresse, au has de hupicllc nous lo.'jeons, est posée sur une motte 
de loess commandant la vallée, (pii est larye de sept a huit kilomètres. 




Caiiipemoiit .1 Kaliadiane. 



CIIAI^ITRE VIII 



CHEZ LES AFGHANS. 

^os recrues. — Tciiipèle sur 1 Aniou. — Cliaineaux à l'aljrcuvoir. — Passnjje île l'Aiiiou. — 
Arrêtés à Cliour-Tepe. — Pourparlers. — I-es autorités. — Les Ersaris. — Traits ilu carac- 
tère afjjlian . — Le clief des poUes delà frontière. — Profession de foi. — A propos des Anglais. 

— On nou; jjarde à vue. — On demande avis à Mazari-Chérif, puis à Caboul. — -Les «Errants»; 
J.icob et Eliézer turcomnns. — Evasion. — Philtre, exorcisme. — Le cyanure de potassium. 

— Ou nous renvo'e. — Retour à Samarcande. 

A Kahadiano, nous en{;a{jeoiis par précaution un mirza, c'est-à-dire un 
lioinnic sachant écrire; et comme kiraketclies (muletiers), trois Arabes, des- 
cendants de ceux qui contpiirent la Bactriane. Ils disent être de la tribu des 
Arabes Balklii(de Bactres). Ils habitaient autrefois le Turkestan afghan, qu ils 
ont (piitté depuis plusieurs anjiées. Dernièrement, 1 un d eu.v était soldat au 
service du toura de Hissar, et il se tiouve sans emploi depuis tpie le pré- 
tendant a licencié son armée. L'ex-soldat et un de ces muletiers, à face de 
faunes, sont affectés d une légère claudication : cela tient à ce qu ils ont 
passé un certain temps en prison, le pied rivé à une poutre. lis avaient 
commis (pu hpies peccadilles. Le mirza et deux des Arabes consentent à 
passer 1 Anioii avec nous et à nous accompagner jusqu à Mazari-Chérif. Ils 
connaissent bien la route. Quant au soldat, à aucun prix il ne mettra le 



200 



AUX INDES PAR TERRE. 



pied sur le territoii e ;if{;li;iii : il n'y ;i pas assez loii'jtemps (|u"il s'est sauvé 
d'Andkboi, " parce qu'il était malheureux en uiénafje •• . f.;; hrave liouime, 
qui nous rappelle un de nos j)eintres à la mode dont il a le teint hasané, la 
barbe en pointe et la manière de montrer le blane de l o'il, conte ce que 




Prisonniers à Kabadiane. 



chacun sait dans le pays, qu'il a décollé sa lennne pour se venger d une 
infidélité, " sans excuse, dit-il, car je la nourrissais bien; pres(pie tous les 
jours nous mangions du palao u . 

De Kabadiane nous gagnons, par la jungle et la steppe, Bichkent, où nous 
pensions trouver des ruines importantes. Les renseignements étaient 
inexacts. Le 5 octobre, nous allons, par un désert sableux, camper dans la 



CHEZ LES Air, II ANS. 201 

jiinglo (le 1 Ainou, j)ro> de 1 cmhoiicliiii'c du I\;iHriia;;ano. Vnv tempête du 
sud-ouest nous assaille vers le soir et dure toute la nuit. 

I.e veut furieux (■ourl)e les r()S(>aux : ils ouduleut eomnie une criuièro, 
s entre-elio(|ueut, crépitent; la poussière obscurcit \o ciel, que traversent 




Aialjo lialklii, notre imiktier (tl ojji ès une aqiKiiLllt'). 

des bandes d oios et de cvgnes dont on entend les brèves fanfares d effroi. 
On ne voit pas les rives du fleuve, battues par des vagues l)ruvantes et pré- 
cipitées. L obscurité, bientôt j)rofonde, est sillonnée par les lueurs du feu 
allumé dans un trou rapidement creusé, des étincelles sont emportées et 
disp(M-sées en pluie d or, et nous distiufjuons les chevaux immobiles; les 
hommes ont disparu dans le fourré, où ils se sont terrés. Le feu éteint, tout 

26 



202 AUX INDES PAU TERRE. 

est noir. Quel vacarme ! Le fleuve se démène endiahlé, 1jim I(; : on dirait une 
mer déchaînée ; la toile de la tente ckujiiette comme une voile en liant d im 
mât. Heureusement, nous sommes sur terre. 

Au matin, le ciel est clair; nous a])ercevons sur la rive /jaiiche de l Aniou 
des cavaliers, des yens armés : ce sont les gardiens afijlians du hac. An sud- 
est, les sommets de l'Hindou-Koucli se dessinent nettement; le Kafiristan 
est de l'autre côté. Que ne pouvons-nous liandiir l<i ciiainc d un \(d, comnu; 
ces cygnes qui, de là-haut, nous agacent de leius cris discordants? 

Un pèlerin qui va à Khoidm annoncera aux Afghans que nous devons 



Jonction du Katirn^iijnne ,'i l Aniou. 



retoiu'ner par Chirabad à Samarcande, et (pie nous renonçons ii pasx r 1 eau, 
contrairement à la rumevu' qui court. Nous longerons la rive. 

Nous allons camper à Katoun-Rabad, ou habitaient des Kara Tui kmènes, 
remplacés par des Dali Turkmènes. Les Kara pilhiicul les nomades voisins; 
ils se conduisaient si mal (pu^ le beg de Kahadiane, sur un oïdic de I (-mir, 
les a contraints à déguerpir. 

A Touslak, nous faisons halte j)rès d un aoul de l iches Ousbe{;s Koungrads. 
On est toujom's dans la jungle, où des faisans délicieiix et les sangliers 
pullulent. Les lièvres ne manquent pas, ni le tigre, car le sentier porte des 
traces fraîches d un énorme félin : l emjjreinte est aussi large <pi un pied de 
jeune chameau. Dans la nuit, le tigre en a tué deux. Les indigènes ne s in- 
quiètent pas trop de la présence du fauve. Chaque année, il prélève sa dîme, 
c'est la coutume. Ils ne lui tendront de piège que lorsqu'un Ousbeg aura 



CHEZ I.F.S AFGHANS. 203 

(■tc' (K'voi t'. l'our deux c lianuniiix. à <ni()i lion se <Icraii{;('r? Il Iciii' en i-cstc 
asscv.. 

Avant le ('oiu Irt du soleil, on ou mène an moins un millier s abreuver 
de Tean divine du meilleur des ileuves. Etrange spc^ctacle ([ue ces dro- 
madaires sortant des roseaux avec ma|esté, balançant (jiaveuu'ul la tète, 
puis s Cntassanl sur la rive et buvant ;i tour de rôle, j)ar bandes, taudis (|ue 
les paires, ;i <"ou|»s de perelie, contiennent les impatients. 

Les mâles vont en tète, {jro^jiianl, lançant parfois des ruades à des rivaux, 
et |)lus vivement cpi On ne I ima[;inerait d animaux aussi (jauclies. Il v a un 




Tcliai'éhaiiiljc d'après une aquaix-lle^. 



l)eau désordre de bosses sur la rive. Tous boivent; les cous se dressent, 
s abaissent, on n entend (pie gargarismes de chameaux de tout âfje, de tout 
sexe : le {gloussement ranque des niàles, la basse des femelles, le soprano 
des j); tits à p{'ine vêtus de poil, avant sur leur bosse naissante une sorte de 
j)erruque de clown rousse et ébouriffée. Ils folâtrent près de leurs mères, et 
leurs jandies étant trop faibles pour supporter un corps disproportionné, ils 
trébuchent en {jrim])ant la berge, tombent sur les genoux, et par leur façon 
d arriver en haut, fout penser à des petits enfants enjambant maladroitement 
un escalier. Des femelles pleines, dont le ventre est déjà énorme à 1 état 
naturel, ont les cotes distendues à rompre : elles en sont monstrueuses, on 
dirait les flancs d une gabare; mais leur bosse en parait moins accentuée, 
car elles sont d ensemble, comme disent les sculpteurs. Elles vont salivant, 
malpropres, puantes, peu poétiques en dépit d un état intéressant. 



204 AUX INDES PAR TERRE. 

Ceux qui boivent ne cessent de remuer leur queue minuscule, et purfois 
ils perdent d'un côté ce qu'ils uljsor])ent de 1 autre, ainsi (|ue des tonneaux 
mal calfatés. Ceux qui attendent marquent leur impatience de la même 
manière que les autres le plaisir, ils remuent la (pieue. Et quand c e>t leur 
tour de boire, ils se bousculent comme des moutons : c'est à qui atteindra 
l'eau le premier. 

Ceux qu on a arrachés à ;;raiid peine aux délices du bain s éloignent, 
chassés par les cavaliers qui silïlent et 1(!S irappenl. J^n s en allant, les dro- 
madaires chantonnent à leur façon. 

On entend comme des voix grondeuses {grossies dans d énormes porte- 
voix, et des sons (pii semblent sortir de cavernes profondes. Animaux 
])izarres et laids, qu il me semble difficile de célélucr en vers. 

Ce même soir, nous couchons à Yaufjiarik, non loin du Sonrkliane. 

Le 9 octobre, nous traversons le Sourkhane et dormons ii .Salavate, vil- 
lage habité par les Ousl)e{fs Tchajjalaï, dont (piebpu's-uns sont d une taille 
vraiment yiyantesque. Ils disent être là depuis Timoiu". Avant s(''journé jus- 
qu'au 13 dans la ruine de l antitpie Termis, le 14 nous allons, ii travers les 
fermes des Turcomans, ;i Tchochka-Cou/.ar; «• est l;i (|mc, le Iciidcniain malin, 
nous passerons l Amou, dans une liarcpie bokliarc. Nous laisserons sur la 
rive droite les bajjajjes qui ne sont pas indis|)ensables, sous la {|arde du 
mari malheiu'eux, et, n emportant avec nous (pu* nos instruments et notre 
tente, nous nous dirigerons vers Bactres. 

Le mirza ])arait toujours résigné à nous suivre; sa figure n exprime pas 
une joie très vive. Les Arabes sont lugubres, et, dans la soirt'c. ils réclament 
le j)ayement de ce (pii leur est dû, sous prétexte (pi ils veulent laiic parvenir 
cet argent à leurs familles ])ar un pèlerin de ])assage; nous les pavons. 
Quant à JNIénas, il se prépare au passage du Kubicon en cassant du sucre; 
Rachmed met les selles en état, ferre les chevaux et avec son ami fume des 
ghalyans innond)ral)les. Seïd, — c'est le nom de I Aralic (|ui nourrissait 
bien sa fenuue, — occupe ses loisirs à gratter du dondiouiaU. et il iredonne 
des chansons avec la figure réjouie il un lionuiu' (jui a la conscience tran- 
quille. 

14 octobre. 

Nous remettons des lettres aux autorités bokhares en leur recommandant 
de les faire parvenir au chef de district de Samarcande, qui les expédiera à 
leur adresse. Nous leur demandons si la barque est prête, comme il a été 
convenu la veille. Tout est prêt, disent-ils, mais ils nous supplient de ne 



CHEZ LES AFGHANS. 205 

pas mettre notre j)rojet à exécution. • Les Arjjlians sont les plus méchants 
lies hommes ; ils sont inhospitaliers, menteurs : ils promettent du miel et 
vous donnent du poison. A i lnupie instant, les sujets de notre ('mir ont à 
s en plaindre: tantôt e est un iionunc ranconui' iMiustcnicnt, tantôt un antre; 
(pi On emprisonne sans raison, cpi on hat, ipi on dt'pouille. Uécemmcnt, on a 
tué trois marchands (pii allaient a Ma/ai i-Chéril", et il nous est toujours impos- 
sihle d ohtenir justice. N"v allez pas, n'v allez pas, il y va de votre vie! ^ 
Le n-.iiza a trouvé deux amis qui le dissuadent vivement de nous accom- 




A Yanjjiaiilc ((riipics une nr|u.ir(_'tlo). 

.. Dès (pie tu auras passé 1 Amou, ils t arrêteront, ils ne te lâcheront plus, 
et (piand ils seront las de te tarder prisonnier, ils te tueront. 

Le mirza est paie comme un mort, sa fijjure est défaite, mais il ne dit 
mot; son be[j lui a ordonné de nous accompa{]ner ; il craint une punition, et il 
a une peur extrême des Af{]hans, bien entendu : il se trouve donc entre deux 
peurs, et son indécision, comparable à celle de 1 âne de Buridan, fait qu'il se 
laisse aller au fil de sa destinée. 

Les Arabes, encore décidés, la veille, en apparence, à nous suivre, ne le 
sont plus à présent. Ils sont accroupis contre le mur, la tète dans les genoux, 
avec 1 œil obstiné des bétes qui refusent de marcher. 

^ous faisons char^jer leurs chevaux, les nôtres resteront ici, et nous nous 
en remettons à Rachmed du soin de les ramener ii de meilleurs sentiments. 
II commence par leur faire de belles promesses, par leur exposer que l'on 



20G AUX INDES PAU THIIRE. 

ne doit pas lîiaïKjiier à la parole doiiiiée; en somme, il les sermonne et 
tache de les séduire. Puis, constatant 1 inanitc' de ses efforts et le peu 
d'effet de ses discoins, il prend nn bâton, allument décisif, les nuMiace, 
les roue, et ils enfourchent leurs bétes sans mot dire, et, sous Id-il de Ménas, 
ils prennent avec nous le chemin du bac, où i on arrive par des roselières 
touffues. 

Nous embarquons nos chevaux avec assez de |)eine, car il n \ a pas de 
quai, et les bords de la l)arque sont élevés. Le cheval de ISacbmed tond)e ù 
l eau, ce qui est bon sipue scîlon les uns, mauvais si/|ne selon les autres; on 
le repêche, et son maître en est quitte pour sécher son petit ba/jaye au soleil. 
Les Bokhares nous font des adieux avec une fiyure lamentable. On dirait 
(pi ils viennent de nous coucher dans la bièie. 

Nous atterrissons sur l aulre bord, dans une anse entourée des bâches for- 
mées par le fleuve, dont le niveau baisse. Nous débartjuons au milieu d une 
])etite caravane d'Afijhans déguenillés, à téte de sauva{fes, armés de bou- 
cliers, de saljres et de lances. Ils prennent un charpcnu'ut de se!; 1 un d eux, 
furieux contre un chameau récalcitrant, est d(''fi|;ure par une rajje inexpri- 
mable. Des (jens au caractère })eu endurant. 

Nous chaifjeons vivement nos chevaux, nous sautons en selle et nous j)ar- 
tons. Mais voici un cavalier suivant un piéton <pii sort (lu fourre. Il approche. 
C'est un soldat avec un costume que nous ne connaissons ])a-. Il nous salue; 
notre présence paraît le surprendre. Il demaïule où nous allons. 

" A Balkh. 

— Quoi faire? 

— Regarder la ruine. 

— De quel ])avs étes-vous? 

— Du Faran;jislan . 

— Je suis il vos ordres, n 

Il nous prend pour des Anjjlais peul-étre. 
Il fait le salut militaire et j)oursuit sa route. 

Il paraît que c est un officier de l armée afghane. Il est armé d un revolver 
et d un sabre de cavalerie anglais. Il est coiffé d un bonnet bordé de four- 
rure et entouré d'im court turban assez sale. Sa veste est de drap noir à collet 
rouge, le pantalon est large, serré à la cheville selon la mode afghane; il a 
aux pieds des souliers de chasse de Pechaver. Tout ceci ressemble à un uni- 
forme. Il est militarisé : on le voit à la coupe anglo-indienne de sa barbe, à 
ses favoris joignant la moustache, et à sa façon raide de se tenir à i heval. 
ce qui, du reste, ne paraît pas indiquer un cavalier de race. 

Nous sommes dans le fouiTé quand il nous rejoint au grand galoji de son 



f.ll V.Z l.F.S A FC II A N S. 



207 



cheval ali;liaii. !l >(• nu l ii la Icle de luilic li()ii|u' cl offre de nous iiioiilrei' 
la route. 

A la sortie des roselicrcs coupées par des unirais, ou est daus une eani- 
|»a{;ue ou les ilemcures des Turconiaus Krsaris sont éparses au milieu de 
champs hordes d arvks profonds. La terre est hiaucho de sel, |)ar |)laccs. 
Nous traversons les cultures de (Iliour-Tepe crcu-es au milieu des l'oseaux 
dont il reste encore des touffes noud)reuses; 
au travers, on aperçoit (piehpiefois un cha- 
meau, un cavalier à (;ros honnet, un piéton 
armé d un lon{; fusil à fourche. 

Arrivés près d une espèce de caravansérail, 
nous vovons (piclipu's huttes de nattes crc'pies 
de houe, (pii sont les houlicpies villes du ha/.ar, 
hanté seulement pai' un Ion éti(jue, pelotonné 
dans des guenilles elFdoipu'cs. L officier nous 
invite à entrer dans le caravansérail, défendu 
|)ar de hauts nnus et un fossé; il nous offre 
I hospitaliti' dans sa j)ropre cliamhre, ipi il se 
hâte de déharrasser. Nous pouvons à peu près 
nous V allonj^jer tous les trois pour dormir. 
Cette invitation à nous reposer est sijjnihca- 
tive, c est uns façon de nous en^jager à ne pas 
aller plus loin avant (jiie des ordres soient ar- 
rivés. 

A moins de papiers en règle, on ne peut 
|)énétrer en Afghanistan. H faut une autorisa- 
tion de l émir. Voilà ce «pie nous exj)li(pie un 
immense Tiircoman horgne qui se trouve être 
une connaissance ch; Rachmed. Il a servi au- 
trefois un chef ousheg d Ourgoiit, (pu' h's Russes ont envové en Sihérie 
pour un meuitre; (pianil son maître a été arret('', il a passé TAmou. Il nous 
aj)prend aussi que dans les roseaux, près du fleuve, est caché un poste de 
soldats afghans (pii a reçu Tordre d interdire 1 usage du bac à tout homme se 
présentant sans un papier visé j)ar le mirza ([u on est allé ([uerir à notre 
intention. Il arrive suivi de trois ou quatre Afghans à mine j)!us ou moins 
patihulaire et armés outre mesure. Le mirza ne l est pas. Il est proprement 
vetu d un large pantalon de cotonnade blanche, d une sorte de tuni(pic ou- 
vei te; il a aux pieds des babouches de Pecliaver à bec recourl)é, et sur la 
tète le tuiban afghan. Il est trapu, basané, velu; sa barbe touffue lui envahit 




ÛHicier af;;liaii (.ujuarcllej. 



208 AUX INDES PAR TERP.E. 

le visage, où brillent des veux noirs très vifs, très fixes sous des sourcils 
épais. Il parle brièvement, niais dans un persan éU'jjant, ce (pii étonne 
Rachmed, cpii m'insinue (pi il ne doit ])as cire bon lorscpi il en colère. 

Le mirza nous questionne. Nous nous eifoiçons de lui expli(juer le but 
scientifique de notre voya^je : l'examen des ruines de l'antifpie IJactres visitée 
par Alexandre, les Ai'abes, les Mogols; l'expltjration du Kafiristan, qui est 
habité par les ennemis des Af{jhans et (jui leur loui nit de >i beaux et de si 
belles esckiAes qu on achète ;i ])on marché à Chost. Il connait notre peuple et 




1 
_l 



Iiitérii ur (lu Mvansi'r.iil de ( ^'uiui- 1 (•j)e. 

])arait se rendre compte (h; noire nationalité, il comprend (pie nous ne nour- 
rissons pas des intentions mauvaises. Il sait (pie notre peuple est puissant . (pie 
les Afghans n ont aucun motif de l avoir en haine. Nous sommes donc les bien- 
venus, et il nous conseille d'attendre ici la décision du chef de h'ontière, 
qu'il va prévenir. Il nous prie, si nous avons des papiers russes ou anglais, 
de les lui remettre. Nous lui affirmons n'avoir que des papiers en lanjyue 
française, que ses chefs ne comprennent point; nous les lui montrons. Il lit 
le visa persan et se montre satisfait. Le mirza nous assure cpie demain matin 
nous aurons une réponse; il croit, dit-il, (pie 1 on nous donnera libre par- 
cours à travers l'Afghanistan. 



CHEZ LES AFGHANS. 20!) 

Comme nous ne voulons pas l)riis(Hi('r les choses, (|iie nous comijtons sui' 
iu)tre diplomatie pour ri'ussir, nous nous installons dans la eliainlu e de 
Heier et nous hùsons îles conjeelures. Passerons-nous? lletournerons-nous? 
?^ous savons ii avoir (jue peu de chance de réussite. No commettons pas de 
hévues, et peut-être (pu; nous réussirons malfjré les diplomates, et {jràce à 
l iuiportance (ju ils attachent à ce (pu- les Afjjhaus restent isoh's. L'important 
est d étahlir (pu* nous sommes Français, et ce n est pas chose facile avec des 
gens (pii sont la défiance même et (|ui ne croient j);is les j)aroles et n'a- 
joutent pas toi aux écrits. Kn effet, s ils sont assurés de notre nationalité, 
notre venue leur paraîtra chose extraordinaire, ils croiront facilement que 




l'iolil (Ifs moiito^'iies de Ijailrcs. 



nous sommes envoyés par notre gouvernement; leur imagination sera excitée, 
ils nous supposeront des personnages considérables chargés de commissions 
importantes. Nous mentirons à j)ropos, et nous verrons des choses intéres- 
santes, cette Bactres d abord, (jui nous préoccupe de])uis tant d'années, pro- 
bablement beaucoup j)lus (ju elle ne le mérite. Attendons. 

Le repas (jue nous offre le mirza est copieux. A la nuit tombée, grâce à 
1 obscurité, nous recevons des lettres d Europe qu on nous envoie de Samar- 
cande, par un courrier à qui nous recommandons de rester sur la rive droite. 
Nous nous endormons, heureux d'avoir l'eçu des nouvelles de nos parents et 
de nos amis. 

J5 octo!)r<î. 

A notre réveil, nous entendons du bruit dans la rue; des cavaliers, des 
piétons passent et s'assemblent au bazar : c'est le jour du marché. Des bou- 

2r 



210 AUX INDES PAU TF.rir. H. 

chers en plein vent déhilenl des vaches dont nous acraj)arons les filets. Les 
Ersaris ne manfjent ])as de clieval. T.ctte cDutiinie (;st sm tont oushe/j et kir- 
{jhiz. La principale nourriture des Tui cfjuKuis de celte; i i-jjion est l<? sorjjho, 
soit rpi ils en fassent ;;riller les jjrains et les nianyent tels, ce rpii leni- use les 
dents justprau ras des jjencives, soit cpi ils le réduisent en fai inc; et cuisent 
une sorte de polenta. Malgré ces aliments peu réconioi tants, ils sont {jéne- 
ralement d'une taille élevée, avec une ossature telleincMit forte (jue Ton peut 
la comparer à celle des Patajjons massifs et {;i{jantes(|ues. 

Ceci ne laisse pas de fraj)per le mirza, (pii dit (|ue les Af{;hans ne pf)ur- 
raient pas vivre avec un ])areil ré{;ime. Et il s étoinie (pie, mieux noin i is ipie 
ces Ersaris, ils soient de taille beaucoup plus petite. 

" Mais vous êtes plus courageux, lui dis-je. 

— Cela est vrai, ^ous ne sommes (jn une douzaine dans le caravansérail, 
et nous tenons tout le j)a\s. • 

La joui née se passe ;i attendic, ii observer le va-(!t-vient des indi{jènes. 
Quelques Al(|lians sont mêlés à la toide; ils ne ])araissent j)as très riciies; 
ils ne fraternisent pas avec les Turcomans. Un vieil Hindou ii lunettes noires, 
énormes, accompagné d'un garçonnet à peu près nu, arrive avec deux po- 
neys portant des drogues. 11 est loil entouré. 

Le mirza nous dit (pu- dcniain nous aurons certainement une réponse. Le 
caravansérail s est peu])l(' de ligures nouvelles. 

16 octolire. 

ti Iskaudar Zldcarnein concpiil les sept pallies du monde. Il battit d a- 
bordDara, (pii s enfuit. Daia lut Iwv par les siens, mais Iskandai' arii\a à 
temps pour recueillir les dernières volontés du nioui aut ; il |)rit sur ses ge- 
noux la tète de Dara, qui lui dit : 

u — Traite bien ma lamille et, je t en conjure, lue ceux (jui m oi t 
tué. 

« Iskaudar promit à Dara de le venger, et il coïKpiit les ciii(| autres parties 
du monde. L'empereur tout-puissant de Tsiii lui donna sa fille; il soumit 
des peuples cpii vivaient ilans les entrailles de la terre ; il tua a coups île 
lance des ])oissons dont lestomac renfermait des lingots d'or; il prit les 
plus l)elles juments et les |)lus vigoureux étalons de l'Arabie... - 

Le récil, jamais continué, du mirza est interrompu par l arrivée de trois 
cavaliers qui s'arrêtent près de la porte. 

« Il y en a un avec des lunettes bleues, dit Ménas, qui monte un beau 
cheval. " 



CHEZ LKS AFGHANS. 



21 I 



C\'^t avoc ct'lui-là ([uc noire conteur \;i en;;;i;;er convers:Uion ;i voix 
basse dans la rue. 

Nous rentrons dans notre chambre, ou le nouveau venu ne larde pas à 
entrer. Près de la porte basse se tiennent plusieurs lioninies armés. La 
convtM'sation s en(;a;;(' en jxnsan. l) abord, on èclian;;e des politesses, puis 
les (piestions recoinuiencent touchant le 
but de notre vovajje et notre nationalité. 
Nos ri'ponses sont écrites au inr et à me- 
sure. Nous sommes en présence du chet 
char^jé de la surveillance de 1 Amou. Sa 
surveillance n est pas très efficace, car si 
nous avions voulu, nous aurions pu aller 
à lialkh d une traite sans (pi on nous ar- 
rêtât ; UKiis cette marche en avaut n eut 
pas avancé nos allaires, tout eu froissant 
les autorités af{;haues. 

Le (pu'slionneur ne resseud)le en rien 
à ceux(]u il commande, il a la face ronde, 
le nez petit, retroussé lé{jèrement , du 
ventre • , ([uoi(pi il ne dépasse pas la tren- 
taine , et les {jros membres d un Turc. 
Il porte 1 uniforme de son grade, nous 
dit-on. Sur la tete, un ])onnet semblable à 
celui des Tm comans, uiaisdonton aurait 
rasé les poils; une tunique en liure grise 
à gros boutons de cuivre, fermée et serrée 
j)ar im ceinturoud origine anglaise, ainsi 
(pie le sabre rpii v est suspendu. Il a des 
bottes à tiges solides, comme un geu- 
daruie, dont il joue le rôle. Il a en outre 
un long couteau passé à la ceinture; sur la poitrine, des cartouchières ])ieu 
garnies de cartouches, et un énorme fusil se chargeant par la culasse, tel 
que celui des caporaux de cipaves de 1 armée anglo-indienne. En outre, un 
revolver. Dieu sait ce que contienneut ses poches, s il en a. Vous avouerez 
que voila un homme bien armé. 

Lorsque ce jeune officier à mine assez intelligente a consigné tout au 
long son interrogatoire dans son rapport, nous nous permettons de lui 
demander où il est né et à quelle tribu il appartient. Et voici sa réponse : 
i- Je suis d origine kurde. Il v a cent vingt-sept ans que Nadir-Chah le 




Ofticier afglian, le " clerc de notaire " . 
(D'après une aquarelle.) 



212 AUX INDES PAR TEP. l'.E. 

Conquéraiit a transporté notre triltii })rès île Cahoiil. I^lh; ('lait noinlireiise, 
comptait environ nii!!e jjuerriers; anjourd liui elle e.<t petite : c est à peine 
si nous sommes trois cents. 

— Comment expli(piez-vous cela? 

— Il en est mort beaucoup dans les batailles, n()ns n avons pas d autre 
métier que la guerre. Vous saurez que j'ai écrit ce (pie vous m'avez dit à 
Issa-Kban, be{j à Mazari-Cbéril. Demain, il repondra a ma lettre et donnera 
des ordres pour (pie le parcours de rA(i[}lianistaii vous soit facilit('". Consi- 
dérez ce pays comme le vôtre, demandez-moi tout ce qui peut vous être 
agréal)le, je vous le ])rocurerai immédiatement, je suis votre esclave. •• 

Il s incline en jironontant ces luots et se retire. Il revient aussitôt pour 
nous demander ce (pie sont les hommes qui nous accompagnent, et nous lui 
donnons des rensei(|iiem('iils précis, .le m aperçois alors (pi il a les veux 
cernés d antimoine, et )e devine iacilcmciil , ;i sa iiiaiiicrc inq)o>ante de mar- 
cher, qu il est pénétré du sérieux de sa dijjnité et (ju il a bonne opinion de 
sa j)ropre personne. Il va s'installer de 1 autre c()té de la cour, dans une 
chambre ayant une ouverture fermée d Un volet, j)ar les finîtes diupiel il 
nous observe avec une vive allcnlioii. Mais nos coiiverlnres (uit besoin de 
prendre le soleil, et nous les faisons déplover sur des cordes tendues : mesure 
(pii nous dérobe aux regards du commissaire de p()li( (! cl jtermet au plus 
bancal de nos Aralies de nous remettre, sans élic vu, de nouvelles lettres 
ai'rivées de Samarcande. 

Dans la soirée, le Kurde nous rend visite en tenue de ville : il a (piitté 
ses bettes et chaussé des babouches à bec retroussé. Nous nous entretenons 
en langue persane. J amené la convei sation sur les Anglais et sur les Af- 
ghans. Il nous fait la louange de ces derniers. Il vante leur courage, leur 
mépris de la mort, leur esprit d'indépendance. 

« Quand les Afghans sontquehpie part, ils v restent, et ils mourroiil dans 
leur l>ays plut(!)t (pio de le (juitter. Leur maison ne vaut pas cher, on leur 
en offrirait une foit belle en échange, j)liis belle (pi une étoile, ils la refu- 
seraient. 

— Avez-vous vécu dans l lnde? 

— Oui, très longtemps; c'est le plus beau et le j)lus riche des pavs. Sans 
les Indes, les Anglais seraient pauvres. 

— Pourquoi dites-vous cela? 

— Je le sais. J'ai vu les grandes choses (pi ils ont faites, les canaux, les 
routes, les ponts. Ils ont rendu de grands services au pavs. Ils I ont cou- 
vert de constructions iitiles. 

— Les Afghans r.imeut-ils les Anglais? 



CIIKZ LES AFGHANS. 213 

— Non. 

— En ce nioniont, lc'> peuples ^-^oiit ;iini>, vous en avez couiiiie liotcs, 
vous ave/. (U-feiulu enseiuMe les lut-uies intérêts. 

— Nous ne nous Taisons pas il illusion sur I aniilii' des An{^|lais et ne 
comptons (pie sur nous. Ils sont très riches. J ai été avec leur commission. 
Un colonel avait six mille roupies par mois. Vous savez (pielle grosse sonnne 
cela est, six mille roupies ? 

— Ce sont de beaux aj)p()inlements. 

— Les Russes sont pauvrets, au eonlraire. Ils n ont j)as d ar^^ent. Leurs 
généraux sont mal payés. Est-ce (pi ils ont beaucoup de soldats? 

— Beaucouj). 

— Je 1 avais entendu dire. Sans eux, les Al{;hans auraient pris le IJokliara 
depuis lon^jtemps, ils auraient conquis tout pisqu à la frontière de Sibérie. 5 

Racbmed proteste et dit au Kurde cpie les {jens du Turkestan ont pris 
l Alfjbanistan autrefois, et (jue, bien commandés, ils pourraient vaincre les 
Afghans. (Jiuuit aux Russes, ils j)rendront tout ce qu ils voudront. D im 
revers de main ils ont abattu les Turcomans. 

Le Kurde hausse les épaides : 

Les Bokhares ne sont pas des soldats; les Turcomans non plus : ce sont 
des voleurs faciles à mettre en fuite. ' 

C'est le tour de Ménas d'intervenir. 

.. Je connais les Turcomans, je sais comment ceux d'Akkal ont combattu 
à Geok-Tepe, et ils ont des batirs (héros) nombreux. Jamais les Afghans 
n en seraient venus à bout, pas j)lus que les Persans. ■■> 

Le chef est vexé. 

Que compares-tu les Persans aux Afghans ? Les Persans sont des ani- 
maux (heïvane) et pas des hommes. Sans les Russes, nous aurions pris la 
Perse depuis longtemps. 

— Sans les Russes , fait Ménas d'un ton ironicjue... 

Je suis obligé de lui imposer silence, car il est grossier comme pain d orge, 
et il ne tarderait pas à injurier notre interlocuteur, que nous avons intérêt 
à ménager, et à qui nous ferons dire bien des choses en l'agaçant un peu : 
il est vaniteux et peu endurant. 

.. Nous n avons peur ni des Russes ni des Anglais, ajoute le Kurde en 
regardant Ménas, qui sourit, et nous nous fei'ons tous tuer jusqu au dernier 
plutôt (pie de nous soumettre. Les Anglais savent ce que nous valons. Plus 
d une fois nous en avons tué. Il y a huit ans (il montre Capus), un docteur 
qui vous ressemblait a péri de nos mains avec cent cinquante soldats. 

— Se sont-ils bien défendus? 



214 Ai;\ INDES PAU TERRE. 

— En Ijiaves, en licios. Ils s étaient l)aiTicadés dans nne maison, ils 
ne voulaient pas se rendre!. Nos régiments les ont cernés, ils tiraient par 
des créneaux et du haut des toits. Nos soldats ont piati(pié une hreclie 
dans la muraille, ils ont mis le feu à la maison, niais tous les Anglais ont 
combattu aussi lonjjtemps qu'ils ont eu un sonKle de vie. ]j un d entre 
eux tirait admirablement : par Allah! il a tin'' a lui seul plus (h; cent 
Af^jhans. Une Ijalle lui liacassa un bias, il ne tomba pas, et, cliar{jeant 
son fusil d'une nuiin , il continua d ajuster et de tuer juscpi à ce cpi une 
seconde balle l atteijjnit au flanc. Il s affaissa. T'n des nôtres 1 approcha 
et 1 acheva à coups de sabre. Le blessé se laissa taillader sans pousser un 
cri de douleur, se bornant à ouvrir les yeux de temps à autre. C était un 
héros. 

— Les Afghans aussi sont des héros, nuiis d une autre sorte, et j)lus coura- 
geux que les Anglais, car ils sont moins bien armés, et ( ( pcndanl n hésitent 
pas à les atta({uer. Trouvez donc mi Ourouss ou un Iiiglis cpu marche 
contre un tigre le sabre à la main ! Il n v a pas beaucoup de Yakoub-Khan, 
et la ])reuve est (pi on le gaidc prisonnier avec soin. Les Afghans ne ména- 
gent point leur vie, et s ils ne s entendent pas au su)el des concpieles ii laire, 
lorsqu il s agira de défendre leur pavs contre 1 élraiijjer, ils toiiibci ont tdiit 
de suite d accord et sauront mourir tous, oui, tous, l'I pas un ne (Iciiiaiideia 
grâce. « 

Sur cette tirade, roraleur (lemaiide un gliaKaii, (pie son su]>ordonné, 
l'affreux hazaré Dadali, lui présente avec un rictus de bete. 
Nous applaudissons : 
" Vous avez parlé en homme, en vérité. 

— Oui, je suis un homme, nous sommes des hommes, mais ces Hokha- 
res... Vovez votre mirza, il tremblait tout à 1 heure tandis (pie je le (jues- 
tionnais. Il a eu tellement peur que la fièvre l a pris, et vous avez du lui 
donner un remède. 

G est la vérité, h; mirza est tombé malade de peur, il a perdu 1 a|>p{'tit 
depuis qu'il est à Chour-Tepe, et après 1 interrogatoire (pi il a subi, il a el(' 
pris d'un violent accès de fièvre. 

« Et vos Aral)es, quelle mine font-ils? On a peur de nous en Asie. 

Nous lui faisons verser une tasse de thé, deux tasses de tlu-, plusieurs 
tasses de thé. Il fume nos cigarettes russes avec une rapidité' (pii deses|>ere 
Ménas, de sou naturel fort économe. Et le Kurde nous ap])rend qu il a reçu 
de l iustruction, qu il parle I hindoustani, le turc, le persan, le ])ouchli; tpi il 
a un atlas contenant les cartes de tous les pavs de la terre; qu il coniuiit 
l'Inde comme personne; qu'à Bombay il a vécu dans la société de fort jolies 




DAD AI. I. 
(D'api( S une «iquarclle prise 



sur nature.) 



CHEZ LES AFGHANS. 217 

femnu'S, l('S(|U('ll('s ont \'n\v son oscarccUc ; ([iic son iiiailic Issa-Klian est nii 
brave liomine, coiira^jcux, iiiti'llij;iMi( , [tossi-daiit la coiiliaiicc d AlxIom- 
rliaman-Khaii, qui ne la (loiiiic pas à loiil le iiioiulc. 
" Est-co un hou ('uiir? 

— Oui, un bon ('uiir, JusU', nuiis sévrro. l'n ce moment, il (ait couper au 
nu)ins trente têtes par ]our, rien (pi à Caboul. 

— On (lit (pie les Oliilzi se sont n-Noltes contre lui. Est-ce vrai? Oui a 
fomenté ce soulèvenu'nt? 

— Des mécontents cpii prétendent (pie 1 ('luii- a trop de condescendance 
poiu' les étrangers. On a exagéré 1 importance de ce mouvement. La rébel- 
lion a été vite dompt('e. ■) 

Le Kurde se lève pour couper court ;i nos ([uestions, (pii sont décidément 
indiscrètes. 

C est un fait indéniable : les Afghans sont eu Asie les premiers par le cou- 
rage et par leur aptitude aux choses de la guerre. Ils sont remuants, violents, 
d'un caractère indomptable; ils aiment les aventures, et, en comparaison 
de leurs voisins, ils déploient une grande activité. Au contact des Anglais, 
dans leurs luttes avec les armées indigènes organisées à l'européenne, ils 
ont acquis une certaine instruction militaire, et s ils avaient dépensé au 
nord et à 1 ouest la sonune d efforts qui leur a été nécessaire pour détendre 
leur indépendance menacée à l est, il n v a pas de doute qu ils eussent 
agrandi considérablement leur empire durant ces cinquante dernières an- 
nées. Ils auraient porté leur frontière au delà de 1 Oxus et sans doute au 
pied de 1 Elbourz, et les Russes auraient eu à les combattre au lieu des khans 
de Khiva et des émirs de Bokhara; la lutte eut duré plus longtemps, mais 
les résultats eussent été plus considérables et plus décisifs. La question 
d'Asie centrale eût été tranchée d'un seul couj), ou au moins simplifiée sin- 
gulièrement par la suppression d'un des facteui's considérables : la puis- 
sance afghane et son prestige. Mais I histoire a des fatalités, elle aime à 
traîner en longueur les affaii'es, et 1 on a alors le spectacle de petits peuples 
.■ avant 1 àme chevillée au corps •• et placés par la géographie à côté de 
colosses qu ils tiennent en éveil, qu ils importunent, ii ([ui ils mordent 
le talon comme la fourmi ht au vilain tenant en joue un pigeon qu'il ne put 
tirer parce que la fourmi lui fit toui'ner à temps la tète. L'Afghanistan en 
est vme grosse, elle servira au plus habile de ses voisins, à celui pour le 
compte duquel elle mordra ^ l'autre ^ . 

Voilà ce que nous nous disons eu nous endormant. Nous l'éfléchissons en 
outre à notre propre situation et nous tirons des horoscopes, si 1 on peut 
appeler de ce nom les conjectures que nous suggère la direction du vent. La 

28 



218 AUX INDES PAR TERRE. 

Ijiise vient (le 1 est, elle nous chasse ver» l ouest, nous avons Ut vent debout. 
N'est-ce ])as (|ue voilà un niauvais présafje? 

17 octobre. 

Nous avons la visite du Kurde el du uiirza a({jhaii, (|ui ne j)araissent pas 
s accorder très bien, soit (Ht entre ])arenliu'ses. Leurs caractères ne sympa- 
thisent pas; l un est Afjjljan véritabh.', et il a un ein|»loi civil , puistpi il est 
charffé de la perception des impôts et du n iidcinc ni de la justice; tandis 
que 1 autre est militaire , ou du moins se considère comme tel, car il aime 
à jouer au soldat et ii conter ses campajjnes. Nous profiterons de cet anta- 
[jonisme. La division fait réyner. 

Je dis au Ktu ile (pie nous voulons bien al Iciidic la ri'ponse du youvei neur 
Issa-Khan, mais à la condiliou (pie nous nous donnerons un peu d exercice 
chaque jour, l'exercice étant une condition de santé. Je demande s il n v a 
pas de gibier aux environs; on trouvera siuciuent du laisan dans la brous- 
saille, et le laisan roti est délicieux. Nous n aimons pas le laisan faisandé, 
j)ar barbarie, bien entendu. 

C'est affaire decidc-e, nous ferons un tour de chasse dans I aprc— midi. 

Au moment de sauter en selle, nous vovons arriver le {jros Kurd*' armé 
de pied en cap : les cartouchières {jarnies, le revolver chargé, avec tout son 
arsenal en un mot, y com])ris ses bottes de gendarme ; il est suivi de ses esta- 
fiers. On dirait (pi'il part en guerre. Je lui fais conq)liment de sa mine guer- 
rière, et alors, afin de me montrer (pie rien ne lui nuiinpie, il ex('cute avec 
son énoinie caïuirdière, " Enfield ^i , je crois, le nianicuicnt des armes, en se 
criant à lui-même les coininandcnicnls en anglais et d une voix tonitruante. 
Il a un bon creux • . 

« Portez armes, ])résentez armes • , (^Ic. Il manie très coirectement son 
fusil. Il a servi autrefois dans l'arnuie anj;lo-indienne du Penjab. 

Lors(pi il fait son demi-tour à la prussienne en ébranlant la terre d un 
formidable couj) de pied avant de j)ivoter sur une jambe et après, je cesse 
de 1 ap])rouver el |e lui dis que lorscju on est aussi éh'gant soldat, — je mens 
effrontément, — il faut exécuter le mouvement avec j)lus de grâce. Je m ef- 
force de lui démontrer la supériorité du demi-tour à la française. Lt le mir/a, 
qui contredit à tout ])ro])os l'officier, répète avec nu)i que le premier des 
demi-tours est ^- lourd , et (]ue cela convient à un Id - , c est-ii-dire à un 
éléphant. 

L'officier daigne rire de la conq)araisou ; i! enfourche dignement son 
cheval, et nous partons. 



Clir.Z I.F.S Aie; ll.V.NS. 2I!) 

Avant (1 ciiti'ci" iKiiis la hroussaillc, deux liomincs iiioiiti's sur le iiicmo 
(•lu'\al \ iciiiiciit il nous; ils sont sui\is il nu AI;;liaM arme. Je i-cconnais \c 
passeur (lu iiac, (|ui est eu selle; ([uaul ii I liounue eu croupe, |e ne le con- 
nais |)as, niais à son accoutrement, je présume ipie c est un Samarcandais, 
peut-être un lioinme <pi on nous envoie de la rive droite, peut-être le com- 
rier (pii a apporte nos lettres et ipii n a pas tenu compte de la consi{jne 
doiiiu'e : nous lui avions expressément défendu de passer l eau. 

L Oiticier a pris les devants soudainement taudis <jue je lais ces ri'Ilexions. 
Il échange avec les arrivants ipieltpu's paroles, puis (piestionue ilacluued, 
tpii est derrière. .1 ai coutimu" d avancer. (Jiiant aux autres, ils se dirijjeut 
vers CI)our-Tepe. 




Retour de cliasse. 



L officier me rejoint et ne souffle mot. 11 parait préoccupé. 
Je demande à Raclimed ce ipi il lui a demandé. 
.. Si je connaissais 1 homme (]ue le passeur emmenait en crou[)e. 

— Ou as-tu répondu? 

— (Jue je ne le connaissais pas. 

— Tu n as donc pas deviné que c'était un Samarcandais? 

— Non. Je crois (|ue tu as raison. •• 

Nous errons dans la hroussaille en cpiéte d un hiisaii; nous en a[)ercevons 
quelques-uns, mais nous ne pouvons les tirer. Le voisinage des ])ommes les 
a rendus très défiants. L officier ne descend pas de cheval. Nous rentrons 
avant le coucher du soleil et d un l)on pas. Nous lançons nos chevaux au 
galop : c est à qui ira le ])lus vite. L officier croit que je veux le devancer et 
arriver avant lui à Ghour-Tepe, il frappe son cheval; mais Pépin excite le 
sien, qui est heaucoup plus raj)ide que les nôtres, et il nous devance facile- 
ment. J arrête le mien, et le pauvre homme fait triste mine ; il a la conviction 
<pi il n(; j)ourrait arriver le premier, et il ne veut pas ukï quitter. Il croit que 
nous I avons joué. 

En entrant dans la cour de notre liahitation, nous trouvons tout le monde 



220 AUX INDES i'AI'. TERTIE. 

sur pied. L lioiniiie (jue iu)iis avons r< ii( f)iitré est lii, il nous salue et nous 
présente ses li(jninîa(jes. C'est lui (pii a a|)p()rlé les lettres. Mt-nas, rpii était 
resté à la maison, a vu du premier coup d o il à ipii il a\ait alïaire, et il a 
abondé dans le sens du courrier, disant <ju il le connaissait, (pie nous 
ravions laissé en arrière et <[u il nous X'ejoiyiiait. 

Ces affirmations sont en contradiction avec les diics de Raclinied. Tout 
ceci n'étant pas clair, voilà les Af^lians mis en défiance, persuadés que 
nous sommes d(,' connivence avec les Russes. D on des mines refroçnées, 
et tout notre poulailler en émoi, voletant, effaré; n(;tre niirza anéanti, nos 
Arabes lugubres. 

Nous prenons le parti de dire au kban la vérité, ce (jui n amc-liorera pas 
la situation, car la v érité n'a })as cours dans ce pavs, où im menteur a autant 
de chances d'être cru que le plus sincère des liomnics. .le m effoice de 
dissiper les soupçons de l'officier en lui e\pli(pianl (|ue nous avions chargé 
un aini de Samarcande de nous e.\])édier les lettres (pii pourraient nous 
arriver d Europe après notre départ. Cet ami devait chercher un homme 
qui v oudrait bien se charger de nous les apporter, car nous n'avions pas eu 
le temps de prendre nous-mêmes ces mesures. Racluncd a donc bien (ait 
de dire (pi il ne connaissait pas I lionnne, c'était vrai; mais Mc-nas n a pas 
menti en disant que 1 homme était à notre service. 

L'officier parait partajjer notre sentiment et trouver très plausibles nos 
ex])lications. Il proteste de son amitié pour nous, il nous a])pelle ■• bahadour - , 
— vaillant, — nous accable de flatteries. Son amabilité est extrême. Il est 
à nos ordres, aifirme-t-il. 

« La preuve de l'affection que je vous porte, c'est (pi aii|(iurd Inii je vous 
ai laissés aller à la chasse sans un ordre de mes chefs. Je cours le risque 
d'en être sévèrement châtié, car l'émir Abdourrhaman est de ceux qui exi- 
gent une obéissance absolue, et il punit de mort la moindre peccadille. 
Demandez-moi ce que vous voudrez , je vous le ])rocurerai inunédiate- 
ment. « 

Il se retire, sous prétexte qu'il est fatifjué. La {jrande porte est fermée et 
cadenassée avec un soin extrême. Nous apprenons j)ar nos hommes, qui 
sont aux écoutes, que l'incident de la journée est l objet d une vive discus- 
sion, que deux lonjjues lettres ont été écrites, et que deux cavaliers ont été 
dépéchés immédiatement malgré la miit noire. Les Af{^;hans parlaient à voix 
basse et dans leur lanjjue. Allons, nos affaires ne vont ])as très bien. Nous 
verrons demain. Au reste, la brise souffle toujours de 1 est. Nous avons le 
vent debout. 



C.UV.Z I.KS AIOIIANS. 



221 



18 oclohif. 

On nous alTiiinc nous aurons dans la soirc'L- une Icllre de Ma/aii- 

r.liérif. Ues soldats sont venus des postes voisins. La garnison est renforcée. 
On surveille nos moindres fjestes. Rachnu'd s'étant endormi sur l'espèce de 
chaire de terre bâtie en plein vent du luuil de hupu'lle le nuie/.zin ci'ie la 
prière, tout le uuinde le chcrclie, on nous (piesl ionne avec une anxiété 
visiMe. Il V a une alci lc vci itabie, les rejjards deviennent snnd)res. Kniin 
on le retrouve, et la trautjuiliité renaît. 

Xoiis nous couchons sans ap|»rendre rien de lunif. Belle nuit étoilée; 
toujours la hrise de I est. 

19 octol)re. 

Un cavalier turconian arrive avec une lettre de Maz;u i-Cli('rii ; il est tard. 
Ou envoie Tordre de nous .<;arder de près, de iu)us interdire toute coniuuiui- 
calion avec la rive droite; il nous est défendu d envovcr des lettres, défaire 
])reudre à Tchochka-Gouzar du linjje, du sucre, même du thé. Je plaisante 
1 officier de cett<! sévérité sans but, et lui donne à comprendre que si le 
ca-ur nous en disait, nous serions vite partis. Je lui parle de la sorte, tandis 
([u il est assis dans notre chaudu e devant une tasse de thé et qu il fume sans 
veqjojjue nos ci{j;arettes. Je lui explique par badinage, enjoignant le geste 
à la parole, qu il me serait facile de le faire ])risonnier lui-même, tandis 
qu il est à notre portée. 

Je vous ])rendrais au cou, et en cinq minutes llaclimed vous aurait ficelé 
avec de solides cordes. Avec nos armes, nous pourrions vous tuer tous en 
un instant; mais nous ne sommes pas méchants, et nous vous tenons pour 
des amis, bien que vous nous traitiez en prisonniers. 

— ■ Mais vous ne 1 êtes pas, dit l'officier, qui avait un sourire forcé en m'é- 
coutant; vous êtes nos amis, la terre d'Afghanistan est la vôtre. Nous vous 
traitons selon la coutvime, on prend toujours semblables mesures à l égard 
(les étrangers. Vous devez être sans inquiétude. 

— Combien de temps cela va-t-il durer? 

- — A peine douze jours, dit-il d un air charmant, le temps d'aller à Caboul 
et d en revenir; 1 émir j)rendra tout de suite à votre égard une décision fa- 
vorable, sovez-en surs. 11 exj)édie vite les affaires. Il lira mon rapport, et 
immédiatement il enverra 1 ordre de vous montrer les cuiiosités de notre 



222 



AUX INDES PAU TEr.P.E. 



pays, fjui n'en manque pas. Mais je doiile iju il vous permette «l'aller chez 
les Cafirs, ce sont des sauvages; vous êtes nos hôtes, votre vie nous est 
précieuse, et nous ne pouvons consentir ii ce «pie vous l exposiez. 

— Vraiment? 

— L'Af(;han est le plus hospitalier des honunes, et je vous garantis <pie 
r vous ne maufpierez de rien. 

— .1 ai jx'iu- (pu' vous ne deman- 
diez avis à vos amis les Anglais, et 
vous nous ferez attendre lonf;tenips. 

— Ne croyez pas cela ; l'émir est 
maître chez lui, il ne demande avis 
il personne. •■ 

Voila la situation m ttcnn nt 
dessiiu'e; on nous couvre de Heurs, 
mais on ne veut pas (pie nous par- 
lions. Attendons patiemment la 
rt'ponse deinand('e ii Cahoul; ou- 
xroMs 1 (i>il cependant, et sovons 
prcls il loule ('■ventualil('. Kt snr- 
tiiiil, ne nous désolons pas ii I a- 
vance. Tâchons de passer {paiement 
notre temj)s. 

G est ce ipie nous avons lait jus- 
i / ■:,'[ * i (pian (i novembre, jour ou nous 

a\ i)ns reçu I ordre de retourner sur 
nos pas et ou I on nous a escortés 
au hac. 

Les Ai(;hans, et le mirza en j)ar- 
liculier, avec (pii nous sonunes de- 
venus amis. Il Ont j)as tardi' il acipié- 
rir la conviction (pie nous ii i'ti(uis 
ni Russes ni An^jlais fpàce à notre {jaieté, chose nouvelle poureux, et dans les 
instants où ils n'étaient pas assombris par le haschisch qu ils fumaient sou- 
vent, ils prenaient ])art à nos ébats et riaient aA CC nous de l)on coîur. Nous 
les avions presque tous apprivoisés, saul le liazarc' Dadali, le jibis bel 
échantillon de brute humaine que j aie jamais vu; cependant nous le tai- 
sions danser, et alors, tout le monde tombait d accord (ju il ressemblait à 
un ours. Nous étions arrivés îi ébranler 1 autorité de 1 olTicier, (|ue nous 




Sous-officier afghan. 
(D'après une aquarelle. 



CHEZ LES AFGHANS. 



2 23 



a\i()ns tiiKilt'iuiMil sui iioiniuc le .. clerc de iiolaiic ■• . (îiàce à ce s()l)ri(|iict, 
nous le luisions rentier tians le civil. 

A force lie gaieté, nous avons (;a{;ni' des svinpalliies. Les yens vous savent 



toujours {jré île ce (|u on les ili'seniuiie, (>t les Al(;lians avouaient n avoir 



et les M'i'M 
'epiu eu a profité pour laire îles 




Pèleri 



jamais tant ri. 

aquarelles il après les plus inti-ressanls de la 
triuipe. OueKpies-uns n ont |aniais voulu se lais- 
ser portraiturer. 

Nous avons eu des distractions. Les pèlerins et 
les niarcliands de passa^je devant se présenter aux 
autorités afin d obtenir le permis d embarquer, 
nous apprenions îles nouvelles intéressantes ])ar 
1 interuiéiliaire de nos hommes. Nous nous promenions dans la coin-, nous 
{pimpions sur le toit pour voir loin, et nous nous faisions conter des histoires. 

Parfois, les vovayeurs étaient contraints de paver un petit silao " , c est- 
ii-dire de faire un cadeau afin de passer la frontière sans difficulté. Il v a eu 
des récalcitrants battus. Nous avons vu un certain nombre d'Hindous qui 
nous disaient que la route des montagnes était belle, que l'émir était en 
guerre, ipi ils avaient rencontré les Anglais de la commission à telle place; 
bref, ils nous contaient des choses qu on relaterait chez nous dans les jour- 
naux. Des pèlerins allaient à Kachgarpar leFergbanah, ils avaient débanpié 
à Hombav, traversé Caboul, la j)asse de Bamiane; ils choisissaient cette 
route afin d éviter la pénible traversée de i Himalava et du Karakaroum. 
Nous avons reniar([ué dans le nondni; un Arabe efflanqué, parlant ipielques 
mots de turc, qui avait quitté son pavs et suivi un Ivachgari, poussé parle 
désir de voir la Chine, lui pavs merveilleux, lui avait-on dit. Il était renseigné 
et savait qu il j)asserait j)ar Aksou et Hami. 

lin Orient, on n a j)as la diversité de distractions ipi ou trouve en lùuope. 
Des oisifs d'Occident peuvent assez facilement remplir leur vie grâce à des 
occupations bénignes et s arranger de façon à ne pas souffrir de la longueur 
des journées vides. Ils ont la pèche à la ligne, les romans du cabinet de 
lecture, les échos de la politique, la manie des collections de pipes, de 
clefs, de mouches, lesvovages circulaires à prix réduits, ces mille inventions 
ingénieuses qui ont pour ])ut d empêcher l liomme de bâiller d enmii, et qui 
lui permettent de satisfaire sa curiosité et les invincibles fringales de son 
imagination . 

Tandis ipi en Orient, 1 homme que ronge le désir de l'action, ipii rêve des 
choses lointaines, c|ui, des heures durant, écoute les récits imagés des con- 
teurs et des pèlerins, celui-là est pris un beau jour d'une mélancolie [)ro- 



224 AUX INDES l'Ai'. TElUiE. 

loiule, et il s'en va visiler les lieux saints, — comme on va en Snisse. li 
passe sm' les grands cliemins des années entières, exposé aux vents con- 
traires, retenu ici ])ar la misère, là par le bien-être, ailleurs par une affec- 
tion. Il grisonne le bâton à la main, et, retounuint dans son pavs, il est étonné 
de ne plus le revoir tel que sa mémoire le lui d(''pei(]nait, car l'expérience 
lui a dessillé les yeux. Il ne se plaira dorénavant «pie là où il arrive, et son 
l)onlieur sera de partir; et il repart avec la première caravane cpii traverse le 
pays : comme ces oiseaux voyageurs jetés par les oura^jans sur les terres éloi- 
(juées, y vivent jusqu'à ce (pi un |()ur ils voient passer dans les airs une bande 




l'ouiliiùrc il G'.ioiir-Tcpe. 

d'émi^jrants à qui ils se joignent sans savoir au juste où ils vont, car 1 im- 
portant poiu" eux est de changer de place. De même, les errants finissent par 
croire, si l abus du haschisch ou de 1 opium ne les cloue à jamais, cjue cela 
est mieux qui est nouveau, et ils emploient toute leur vie à aller voir •■ , 
comme cet Arabe efflanqué. 

Je m aperçois, cher lecteur, que je m'oublie. Xous sommes à Chour-Tepe. 
Je vous disais que nous avions eu des distractions. 

Une fois, nous nous sommes beaucoup amusés de la figure décomposée de 
notre mirza bokhare, à qui le « clerc de notaire disait qu il venait de 
recevoir Tordre île 1 expédier à Mazari-Chérif, et qu il eût à faire immédiate- 
ment son pacpiet. Le pauvre dia])le s était contenté de s incliner respec- 
tueusement et de mettre en ordre son mince bagage, d une main tremblante. 
Et l'homme étant porté à rire du malheur d autrui, nous avons ri à avoir mal 
aux côtes. Nous n'avons pas aussi mauvais cœur que vous pom'riez croire, 



CFIF.Z LES Air, Il AN S. 225 

rar Il()u^ savions (ju'un (cl ordre n'existait pas, et (|ue rien ne menaçait 
I inolTensit yratte-papier. 

Nous passions (pielques instants ;i tuer les niouclies (]ni emplissaient 
notre loj'jis; elles étaient innombrables. Les farces du mouton appartenant 
au lia/ari' Dadali nous l'aisaieiit rire : il suivait son niaitre comme un chien, 
entrait ilans les clunubres, tlaiiait les plats et nu'nu' v laissait tomber des 
crottes; il l'tait toujours en fjuerre avec les chevaux, mangeant à celui-ci sa 
paille, à c(îlui-là son orjfe. Knfin, durant trois ou (piatre jours, nous avons 
eu un comj)a{;non (pii nous a intéressés vivement. 

L(; nuitin tlu 25 octobre, nous voyons dans la coi:r un jeune Turcoman 
occupé à la nettoyer sous la surveillance de Dadali, grimpé sur la terrasse, 




Mouton (le Dadali. 



et (jui, les mains derrière le dos, de temps à autre l'encomage d'un c. Barik 
Allah " ^bravo) très noble. Le Turcoman a les fers aux pieds et se traîne diffici- 
lement. On nous conte son histoire, c'est celle d Eliézer et de Jacob. Le pri- 
sonnier joue le rôle de Jacob, vous le devinez sans peine. 

Deux ans auj)aravant, il était arrivé de Kerki, n'ayant pour toute fortune 
qu'une pelle, son bonnet, ses bardes et son sabre. Il s était présenté chez 
un des riches Turcomans de Chour-Tepe et avait offert de le servir. Celui- 
ci accepta l'offre. Le nouveau venu gagna rapidement les bonnes grâces de 
son maître, qui était le frère de sa mère. Quelques semaines après son 
arrivée, il conclut le marché suivant avec son oncle : il s'engageait à le 
servir trois ans ; en échange, il recevrait au bout de deux ans une de ses cou- 
sines, en récompense des services rendus. 

Le futur gendre, vovant sa position assurée, fit venir auj)rès de lui sa mère, 
sa sœur et son jeune frère. Il les installa sous une - kappa « (abri de 
roseaux) et associa son frère à ses travaux. Il a reçu dernièrement sa cousine 
en mariage, en payement, veux-je dire; mais, les noces célébrées, il a refusé 

29 



220 AUX INDES PAR TEP.IiE. 

tout service à sou l)c;ut-j)('re, sous ])i('t('\(c (ju il ne lui (]; \;iit j)!us rien, 
bien qu'il ue l'eût servi que deux aunées. " Kii eiïet, dit-il, il lu ;iviiit |iroiiiis 
sa fille contre deux aunées de travail, je nu; suis adjoint mon frère; diinint 
deux ans, nous étions deux, deux lois deux font (juafrc : nous I avons donc 
servi quatre années au lieu de trois, et nous aui ions le droit de lui réclamer 
le payement d une aniu'e. Au reste, |e veux lui rendre sa fille, mais il ne se 
soucie pas de la re])rendre. Il est venxi se |)!aindre au mir/.a afelian. lui 
disant (pie je devais trois cent (|iiaf re-vin;jls tenjjas fenviron deux cents 




Tui coiiian (le I A mon. 

lrancs)])our prix de sa lille; il a des (('moins, < I ou m a aii('l('. .le ne <'é'derai 
]»oinl. " 

IjC leiulemain, (jui ('lait un jour de mai( li('. le Ix au-pere (>l venu voir 
son gendre pour I engager à conqioseï'. Mais le gendre est ohsiine. ( I il ue 
veut plus de sa femme. Dans 1 après-midi, les parties ont eu des p()ur|»arlers 
avec des Turcomans rpii voulai(Mit acheter ral)andonn('e. On a maichandé 
longuement, et rien n'a été conclu par le fait de 1 Cxigence du pere. 

11 parait (jue le prisonnier a (h'jii eu des affaires • , et (pie s il a j>assé 
sur le territoire afghan, c est rpi il a eu maille ii partir avec les autorités 
bokliares et même avec les gens de sa trihu. On lui prèle plusieurs meur- 
tres. Ces états de service lui attirent imuK'diatenu'nt la svnq)atliie de nos 
hommes, qui l'invitent à leur table et le gavent si bien qu il engraisse ii vue 
d œil. Ils lui ont même proposé de l'aider à se sauver, de lui briser ses 



CIIKZ I.KS AIT. Il AN S. 229 

lc'i\<. Le 'rurconiaii a redise-, cii disant (|ii<' le inoniciil ii clail pas \('ini; 
<|n il saurait l)icii partir <jiiaii(l tout serait ])rct. 

Son Irère vient le voir de temps en temps; il lui apporte des galettes de 
pain; il balave pour lui la coui', puis s'assied à ses côtc's, et ils s'entre- 
tiennent à voix basse. 

Le soir du '29 octobre, le vent du nord-ouest souffle avec une violeiu'(; 
extrême, l air est rempli de poussière, h; fleuve mu;;it, une véritaljle 
tempête laboure la vallée de 1 Oxus. Nous nous renlernions dans nos 
eliambres. Nous nous pré])arions à dormir, (puiud Raeluued, (pii couche en 
travers de la porte, se lève, puis s (•loij'jne. Il revient eu nous disant que les 
Af{;l)ans cliercliaient tout à l lieure Dailali, <pii avait disparu tandis cpu' le 
Turcomau commis à sa {jaide ronflait tran(juillement dans la mosquée. On 
avait aj)pelé, fureté de tous lescot('s, et finalement (b'couvert, dans le fossé, 
Dadali, plongé dans un profond somnu'il. Ou lavait secoué, frappé, sans 
pouvoir réveiller. On l a transporte'' d;ins la cliaud)re du mirza; il est ;i 
terre, les veux fermés, et délire. 
Allez donc voir , ajoute-t-il. 

Nous nous approchons, et, par la porte eutr ouverte, nous assistons à un 
spectacle curieux. Tout autour de la chambre, des Afghans sont assis, les 
jambes croisées. Trois d Cntre eux maintiennent le possédé, qui divague. 
Le clerc de notaire - a pris sou Coran, et, au milieu du recueillement des 
spectateurs, il lit, en psalmodiant, les versets du " livre i- , et, en même 
temps, il impose les mains. Puis, j)ar instants, il fra])pe le possédé à la 
figure, en adressant au malin esprit des j)aroles de menace avec un air 
terrible. Cependant, le mouton du malade le flaire et pousse des bêlements 
plaintifs; tel un enfant gémit près du lit de mort de son père. La séance 
d'exorcisme dure longtemps encore sans produire le moindre effet. Dadali 
n'est pas délivré, malgré une raclée de coups de fouet à l'adresse du 
djim, malgré l'oignon qu'on lui frotte sur le nez. 

Dadali ne cesse de de-lirer : il voit des ennemis, il insulte l'émir, le khan 
du Badakchane. Et, à ce ])ropos, nous apprenons (jue Dadali a dû fuir de 
ce pays, après avoir violé une fille. Au reste, son casier judiciaire est très 
chargé. Il parle en mauvais termes de l'épouse du serdar de Mazari-Chérif, 
et nous aj)prenons alors que ce gouverneiu' a habité longtemj)S Samar- 
cande, d ou il a ramené une femme choisie parmi celles qu'on dit légères. 
Rachmed est tout à fait au courant de ces sortes de questions. 

Le fou invo([ue Ali, Mahomet. Le passage des Anglais lui a produit une 
vive impression, ci car, hurle-t-il, l'émir leur a envoyé cinq chameaux de 
melons, cinq chameaux de pastèques, cinq chameaux d'eau, cinq cha- 



230 AUX INDES l' A K TKliliE. 

meaux de rounaye, etc.. J'^l cela tous les jours. Mais ils ont eiivovf- a 
l'émir dix chameaux d'or, dix chameaux (h; roupies, dix chauK.'aux de 
hriques qui serviront à construire une helle mos([uee au niili(.'u du désert, 
et dix autres chameaux de hriques |totu' la ionlaiiie que I on halira auprès 
de la mosquée, etc.. ' 

Ahandonnant cet ordre d idées et s oe( iq)anl (h; nous autres, il poursuit : 
il Nous avons pris des hommes qui ne sont pas de iu)tr(,' pavs; nous en 
renverrons deux de l'autre côté de l'eau sans leur l'aire de mal; nous en 




IUkIlmu sur rAiiKiii. 



renverrons deux après les avoir hien hattus; nous {jartlerons le mir/a; quant 
aux trois cafirs (infidèles), nous les tuerons, après les avoir Frappc's à coups 
de bâton. Nous couperons leurs tètes el les porterons à I emir Ahdourrha- 
man-Khaii, (pii nous donnera beaucoup de rou[)ies. Car nous aurons lait la 
guerre sainte (yaza). » 

N'ayant j)asju{jé h propos d'écouter plus l()n;;tenq)s les discours aimahles 
de Dadali, nous sommes alh's luius coucher. 

Le lendemain, nous apprenions que le prisonnier s était eidui. el ipu' 
toute sa famille était passée sur la rive droite à 1 aide d un radeau (jue ses 
amis avaient construit secrètement avec des roseaux. Il va sans dire (pi il a 
laissé sa femme à Ghour-Tepe. Le Turcoman, qui a vécu autrefois à Our- 



ClIFZ LES A KO MANS. 231 

{;()ul. allirtiif le (iivjud se V('ii;;(m;i, et lacilcinciit, car il coimail les 

(•|)ic'iis, li's t licvaux (le son l)caii-])rr(', cl (|iicllcs sont ses lial)ilu(Ics. 

Datlali, diiiaiit dois jours, lut j)!oii(;c dans nnc sorte de lctliar{;ie d où il 
ne sortait <|uc |>onr prolcrcM' des menaces, dt'lirer et se toriire dans des 
ronvnlsions. Son cliel, crai;;iiant (|n il ne se li\ràt sur ses roni])a|';nons à 
des voies de lait, 1 exjx'dia dans la innjjle, ou on le laissa sous un ahii, {;ar- 
rott»', à 1 écart, conmu' une hcle dangereuse, |ns([u au nionieut ou il re|)ril 
connaissaïu-e, sans avoir souvenance de (|uoi (|ue ce soit. 

Les uns attrihnèrent cette courte folie à un ])Iiiltre dont on nous donna la 
formule, les auti'cs soutinrent (|ue, tout simplement, un esprit malin, un 
djiin, I avait visit('. 

A propos de pliiltre, vous allez voir quel emploi on voulait (aire d une 
certaine (piantilc- de cvanure de potassium (pu! nous avions dans une fiole 
où nous enfermions les insectes à tuer. Le >. clerc de notaire avait été 
iVap|)('' de la mort rapide d une araignée de forte taille, d une plialaii([e 
(pi il avait vtie ii travers le verre du flacon s ajjiter, puis devenir raide en (piel- 
(|ues secondes. Immédiatement, il nous avait demandé le nom de cette 
(irojjue et nous avait certifi('' ([uo nous causerions un yrand plaisir au ])e^j 
(le Chaliimardan (>[a/.ari-('.lierif ; en lui faisant liommag^e du contenu de la 
fiole. 

Kn effet, nous expli(pie-t-il, cela pourrait tuer mi homme sans laisser 
de traces. Il suffirait de 1 ol)li{)er à respirer par le nez, on lui introduirait 
le poison dans les narines, on lui fermerait la bouche, et la vie s échappe- 
rait vite du corps. Ne crovez-vous pas <pie ce procédé réussirait ? 

— Assun'ment ! 

— Kt vovez donc quel avanta{je! Quand on se sert du sabre, ou du cou- 
teau, ou du fusil, toujours il v a des blessures visibles, des taches de sanj; ; 
(piand <m ('trangle ou qu ou pend, la face blêmit et la corde laisse nu sillon. 
Tandis qu avec cela on tue un homme, personne ne voit comment. Les 
])arents croient cpi il est mort de sa mort naturelle et ne cherchent pas à 
le venger. G est très commode. Comment aj)pelez-vous ce poison? Répétez- 
moi le nom, je vais 1 écrire. 

— Gvanure de potassiiun. 

— Canour ])atasiou. J'enverrai ce renseipuement au beg, il fera acheter 
le poison aux Indes et il s en servira utilement, n 

N est-ce pas charmant ? 

Là-dessus, repassons l'Amou, car hier, 6 novembre, on nous a donné à 
entendre que 1 accès de 1 Afghanistan nous était interdit. Ces messieurs ont 



232 AUX INDES l'Ali TERIiE. 

envoYC', j);uait-il, des esj)ions à Sainai ( aiidc, lesquels sont revenus en ulîii- 
niaiit que deux d entre nous (itaient Russes, I autre seul Français. L autre 
est Péj)in, qui ne parle pas russe. Les renseifjneuients ont été pris au huzur, 
où nous sommes allés souvent. Les indi{jènes, concluant d après notre cos- 
tume et uotre lanya^je, auraient affirmé (pie nous étions Ilusses. Voilà hi 
rumeur publique. La raison officielle est (pie 1 cniir ne peut nous laisser 
parcourir son pavs aussi lon{>tem[)s que la < onunission de délimitation 
n'aura pas terminé ses travaux. Ils (lni( lonl longtemps, car on .. se cher- 
che " une frontière. Et le mot, de Méry, je crois, me revient eu mémoire : 
Si luie commission avait été cliar{jée de créer le monde, tout serait encore 
dans le chaos. « liemarqTiez que ce n'est pas une allusion. Un j)eu de mau- 
vaise humeur me lait répéter une nuMlisiincc. 

On vient de nous recondnirc au fleuve avec force politesses. Notre mirza 
exult(.' de joie; le courrier, (pii ( iai{;nail (pie la situation n(! d(;vint ('pineuse 
et souvent m adressait des {gestes interro^jateurs, portant la main à son dos 
ou à son cou, est aussi très content. Avant d end)ar(juer, les Afjjhans disent 
à Rachmed que si nous passons le fleuve une seconde fois, sans avoir un 
papier nous > autorisant, on nous con|)era en morceaux, et (pu- n<jus nous 
en irons au courant de 1 eau. Ces {jens veulent nous effrayer. Ils appliquent 
autant (pie possible le système de la terreur, (pii réussirait à leur émir de 
Caboul, d'après les dernières nouvelles. 




TCUOCIIKA-COUZAR. 



CHAPITRE I\ 

DE L'AMOU A SAMARCA>'nE. 

Les ruines. — P.Uta-Kis.sar. — Tente du noninJe et tente du Tuiliniène sédentaiio. — Kakaïli, 
cntraîneineiit. — Les Kazaks. — Restes d'un aqueduc. — Tente de paille. — Voilà les mon- 
ta(^ncs. — Rixe. — Sorcellerie. — Cour d'un pr.'tendant évincé. — Baïssounne. — A Tclii- 
rakteîii. — Le justicier. — Espoir. 

7 noveniluc. 

Nous sommes à Tclioclika-Gouzar, ou nous retrouvons nos l)a{ja{;es, nos 
clievaux et Seul, 1 Aralx* malheiueux en nu-nage. Seid a enjjraissé, il parait 
très heureux de nous revoir. ]ÎSotre joie n'est pas extrême. Etre ol)li{j('s de 
rebrousser chemin juste au moment où on va toucher le hut! Nous ne 
pouvons (pie nous résijjner et dirifjer ailleurs nos pas. 

Par exem])le, il y en a un dans notre troupe qui est très visiblement 
heureux d'être revenu sur la terre bokhare, c'est notre mirza. Il se redresse, il 
donne des ordres avec décision, il a sur la tète un furban tordu avec énergie 
et posé bien d"a|)lonil) sur la tète : ce n'est plus un turban mollement roulé, 
aux plis pour ainsi dire ('-plorés* comme la fifjure de celui qui le |)ortait. Le 



234 AUX INDES PAU TEIlItR. 

mirza est corit;'iit. Sa ceinture est senc-e ;i la taille, il j)ose sa main sur son 
sabre, et il h; [(uail |()uer {jaillar(l<;nienl dans le Fourreau, si la lame n était 
pour ainsi dire soudée depuis des années à la yaiiK! (|ui est usée à 1 extrémité 
par où sort la j)ointe émoussée, — mais j)as sur les cliamps de ])ataille. 

Nous passons In journée à écrire des Ic^ttres, à re{;arder par d(!la Ut fleuve 
le chaînon (h; collines au pied (hi(|iiel Dallsli est posé, juste au nord de 
Tchochka-Gouzai'. On regarde, on re{;ai-d(î et on .. r(;nu*iclie n son ennui, on 
lance des maU'diclions à l'adresse de tout h; mond(;, à I adresse des 
circonstances et surtout des A(|;lians, j)uis on prend son parti. On avise à 
tirer profit de la nouvelle situation. I^es ruines de T(!rmi/, sont la, nous 




Sakli .1 Ghomalj. (D'après une aquarelle.) 

contimierons à les examiner avec soin, nous f(;rons de petites touilles, et 
peut-être que nous trouverons des dédomnu»{;ements à notre mésaventure. 
Allah seul sait ce que l avenir nous réserve, et peut-être que nous ne 
reculons (pie pour uiieux sautc;r. Demain, iu)us irons ;i l'atla-Kissar. 

8 noveiiilire. 

Nous traversons une contrée dont l as|)ect est le nu-mc? que sur la rive 
gauche du fleuve. Elle est également hahitée par des Turcomans dissémi- 
nés dans les cliamj)s (pi ils cultivent. Ils possèdent des sortes de petites 
fermes consistant en un carré de terre plus ou moins jjraud, traversé ou 
longé par des canaux d irrigation et enclavant un sakli (maison en terre) 
carré à toit plat, près duquel s'arrondit une vaste tente de feutre pour 
les l'iches, et j)our les pauvres, une tente plus petite ou luie simple hutte de 



I)K I. A MOI A S A M A lîf. A Mti:. 2:îr 

Avec ses lialiilal ions cparscs au luilicu d un |)a\sa(;<î terne d an- 
loninc, la conlicc ii csl |)as {jaic. coninic on ne voit pas d a(;j;loni('- 
lation (le maisons, rien (|ni r(>ss('nil)l(' a un \illa;;i'(l |]nro|t(', on na pas 
I impression d une soeiclc' organisée soliih nient, ( t pour ainsi dire on seul 
un m.uupu' de eolu'sion . 

Nous nous installons ;i l'atta-Kissar, cliez une connaissance de llaclimed, 
un l)or;;n(> avec leipu'l i! ('chanjie de \ i;;oureuses accolad;>s. C est \u\ .|;ros 




L'Amoii à Tci'iniz. 'D après une Mfjuart'lK'.) 



j)ersonna{je du ])avs; il est chaîné de la perception d(; 1 im])ot, et ses 
roncitovens 1 entourent de considération. Il I)al)itait autrefois les environs 
de Samarcande, il a eu une affaire > et s'est eniui sur leterritoire hokhare ii 
l'arrivée des Russes. Le père de 1 émir actuel l a bien accueilli, il lui a 
confié divers postes; le l)or{;ne a fini par s installer à I extrême frontière, où 
il est devenu riche propriétaire; il a pris lemme, plusieurs femmes, il possède 
(le superbes chevaux. C est ce (pie nous ap])ellerions chez nous un houune 
très bien. On ne lui reproche (pi une mauvaise hal)itu(le, mais j)ersonne 
ne lui tient ri{;neur, vu son affabilité. 

On va de l'atta-Kissar aux restes de la forteresse de Tei niiz, (h'truite par 
Gen{;uiz-lvhan, en une bonne hem e de cheval. Jusqu au 20 novend)re, nous 
allons passer nos journées dans la ruine et nous revenons coucher le soir à 
l'atta-Kissar. Nous avons travaillé aussi longtemps cpie la température nous 



238 AUX ]?sDES PAR TERRE. 

l a permis, et autant (jik; la chose! ('tait possible avec (pielques ouvriers et 
les mauvais outils dont ils disposaient. 

Nous nous bornerons ii vous dire; ici (|ue nous crovons avoir trouvé la 
preuve rpie Termi/ a été abandonm'- faute d eau, qu'il a été habit(- par des 
fjens de race turque qui ont subi 1 influence des populations voisines, bien 
entendu, et ([ui avaient les mœurs ])eu diflérentes de celles des habitants de 
la vallée du Z(''ial( han(', dont ils ont parla(;<'' I hi.-toire. l'.n dlét, nous 
avons trouvé à Ternii/ à peu près ce (juc I on a exhnnu' récemment des 
ruines dites d Afrosiabe, eiiclavées pres(pie dans la Saniarcande moderne. 

20 iioveinijre. 

Nous remontons la \allce en suivant la rive droite du Sonikhane. A <leiix 
kilomètres environ, nous trouvons I amorce de I ar\k (jui aliment;' la petite 
oasis de Patta-Kissai'. La ])opulalion de ce village a beaucoup au{;n»ent<'' 
depuis notre ])récédent vovajje. AuxTurcomans, (pii les premiers dt-trichcrent 
les roseaux des bords de 1 Amou, sont vemis se i<iindre 
des Ousbe{;s. Le hameau est j)res(|ue une petit" ville : 
on a construit un b.i/ar tort anime les jours de marcli<", 
puis une mos(juée ; encore ipiehpies maisons, et il \ aui a 
pres(pu; une rue. 

Les tentes des Ousbejjs sont nond)reuses le lonj; de la 
rivière. Elles sont plus petites que celles des Turcomans, 
plus solides et plus pointues au sommet : ce sont de 
\ raies habilalions de nomades, laciles ;i (lcnu)nter, à 
construire, ;i transpoiter , telles (pie la pluie; {jlisse sur 
leur calottcî et (pie le vent ait j)eu de piise sur leurs 
lianes. Les Turcomans de cette contrée sont en général 
trop pauvres jiour être nomades : ils ne possèdent pas 
assez de Ix'tail ])()ur avoir besoin de se (h'placer, <'t 
leurs tentes posées entre (piatre murs leur servent siuiout durant I etc-. 
C'est leur façon d'aller à la canq)a{;ne. 

A une joiu'uée de uuirche, nous avons tiouvé Djar-Kour{jane. Le lende- 
main, nous avons passé le Sourkhane, et en une heure et demie nous 
sommes arrivés à Kakaiti. 

2t iiovcinliio. 




Le village a une forteresse posée au bord de hautes falaises abruptes. 
Un beg l'habite. Les maisons du lias lieu ont des toits de chaume en 



DE I.AMOr A SAM ARC AN DE. 239 

|>()iiil(' : sijjnc d Immulitt-. \a' lond de la |)i)|mlal ion es! coinjjosc' d ()u>l)e{|,s 
Toi IvoiddN; daiilics s a|)|)cllcnl N();;.n. ([iiaiid on leur demande des rcn- 
seifjneinenls concernant lenr oii;;ine, ils n-pondenl : 

— Nous venons d .lr/,(i. 

— On est Arka ? 

— Nous n en savons rien. •• 

Vi\ vieux tend (|n Arka e>l plus loin (|u Aoulie-Ala, au delà de la 




Kaknïti. 



rivière de Talas, non loin du pays de Kouidja, où l on rencontre les yens de 
Tsin ^(lliine). 

Au l)as des falaises de loess de Kakaiti, qui se dressent en demi-cercle, 
une prairie s étale ; la rivière la borde ii 1 ouest de ses roselières. L'herbe 
est verte, des vaches noires la paissent, le ciel n'est j)as bleu, des nua{>es 
le traversent lentement : c est presque un paysage an{jlo-normand. Mais 
il est soudainement animé par une troupe de cavaliers (pii se précipitent 
du cIk min creux avec des cris joveux. Immédiatement, nous les voyons 
|eter à teric une ])eau de clievre, la ramasser, fuir, la jeter de nouveau, se 
la disputer, se bousculer et poursuivre celui qui fuit Us interrompent 
frécpiemment leur jeu et discutent, ils s'exercent à ramasser la peau sans 



240 AUX INDES I' A P. TEllUK. 

descendre de leur clieva! lancé an {jalop. Il doit v avoir proc h aiiiciiient mie 
grande féte donnée par un rielie du pavs ;i I occasion d un inaria{;e. Dit 
nombreuses chèvres seront courues, et les jeunes {J<;ns de Kakaïti se prc'pa- 
rent à la course en entraînant leurs chevaux et eux-niénies. 

Cette réunion à nos pieds en a prr)vo(pié une autre? au-dessus de nos létes. 
Peut-être n'est-ce «pi une coïncidence ? Une nuee de corheanx s est assem- 
blée, sans doute dans l esjjoir (ju on leur al),mdonncr.i ce (pi ils prennent 
])ourune chèvre; ils prétendent 1 accaparer, car ils aUa(|u( iil avec des croas- 
sements l)ellifpieux des aigles alléchés j)ar le même esj)oir; les corbeaux ont 
pour alliées des j)ies. Les aigles sont d abord chassés, nous assistons à leni- 
déroute; puis c'est le tour de quehpies éperviers rapides qui fendent hi 
mêlée avec des cris aigus et ("uienl; enfin, les corbeaux cl les pies se battent 
à leur tour, et finalement les corbeaux s atlaipienl les uns les autres. Tr)us 
montrent un véritable acharnement. Pas un seul ne Ihil; cpiand ils sont fa- 
tigués de la lutte, ils vont se reposer sur les arbrcîs ou sur les falaises, et, une 
fois qu'ils ont repris haleine, ils chaqjent vigoureusement leurs adversaires. 

Mais les cavaliers s éloignent sur leurs chevaux couverts d écume, et ils 
emportent la peau de la chèvre, c-e «pii prouve aux corbeaux cpi il ne faut 
pas vendre la peau de Tours avant de I a\()ir tiu'. 

Au delà du Sourkhane, on aperçoit la steppe et les montagnes de 
Chirabad : 

" C'est l;i (pi habitent les Naimaus, des Ousbegs (pu ne valent pas cher • , 
dit un homme du ])avs. 

S2 novoinljrc. 

Nous partons par un ciel couvert, le long de la rivière, dont les rives sont 
cultivées. 

Jus(pi à Min-tout, à 1 extrémité des arvks grands et j)etits, on voit des 
villages grands ou petits (jui sont connue les IVuits au bout des brandies et 
des bi'indilles sorties du tronc du Sourkhane. 

Avant Min-tout, où nous passerons sur la rive droite, nous apercevons des 
chameaux à deux bosses (pie nous n avons pas vus de|)uis longtemps. Leur 
j)résence ne laisse pas de nous surprendre dans ce pavs de dromadaires. 
Ils nous donnent la sensation ([ue nous avons (piitti- les j)avs ch. nuls. Leur 
taille est moindre que celle des dromadaires; ils ont les poils plus longs, la 
tête plus petite, mais ils ont deux bosses : deux silos ou ils ont une double 
réserve de graisse afin de résister aux rudes hivers et aux interminables 
bouranes (tempêtes de neige). 



I)F. I.AMOr A SAMARCANDE. 2Vl 

<i A (|ui a|t|);u liciiiuMit-ils ? 
- Aux Ka/.aks (Kir{;hiz). 
On liahilciil CCS Ka/aks ? 

Dans le Koulali. CIkuiuc fois i|nc tu verras des clianicanx hiaiics, lu 
j>()iuias cire sùr (ju ils apparticnucnl à des Ka/aks. •• 

Lc> Koulal) est une r(';;i()ii inonlajjncusc à lest, [)i-cs du Pamir; le Iroid 
V s('\it, cai- I allitudc csl considc'raMe, cl il \ vit surtout des lielcs du .Nord. 
Dans la nu)nla;;nc, ou {;a{;iie les climats du Nord en s élevaiit : 1 altitude est 
<le la latitude en hauteur. 

A Min-toul mille nuiriei s\ ainsi noumu- probablement parce qu'autrefois 




Koutn-Kourgane. 



les mûriers y foisonnaient, nous traversons le Sourkhane aux falaises à pic 
et crevassées, et nous sommes de nouveau dans la steppe inculte et bien en 
Asie centrale. On pourrait se croire aussi })ien près de 1 Ablatoum ou près 
du Tedjène, aux environs de Sarakhs. 

Des roselières ondulent dans le lit de la rivière, qui se tord au ti'avers. 
Klles comblent les anciens lits et sont larjjes parfois de deux kilomètres. 

Voici les ruines d un tombeau de saint, près d'un monticide portant les 
pans de murs d'un ancien fortin. Dans la rivière, on aperçoit comme les 
restes d une dixjue (jue des gens de la forteresse avaient charge de surveiller 
sans doute. 

Près de la rivière, dans une encoignure de la beige <[ui s évase, voilà 
Tachtougai, puis, à Kich-Kouprouk, à sept kilomètres environ avant Koum- 
Kourgane, les restes d un aqueduc dirigé vers le sud, long de quatre-vingts 

31 



242 AUX INUES P A li TEliRE. 

pas, coiistruil de inanicro à coiijx'r un lonciil venant de 1 ouest et servant, 
dit-on, Il amener l'eau prise au Sourkhane, en amont, prés de Dinau. 

A coté de Facpu'duc construit en liri(pies cuites, on distingue des ruines 
de maisons bâties avec les mêmes hricjues. C<; sont les traces du yrand 
canal qui amenait de l'eau à Termiz et qui en avait fait autrefois unt; 
{jrande cité. L'artère a été coupée, elle s'est desséchée, et la vie s est retirée 
du corps qu'elle animait. Faute d'eau, la ville n a pu sid)sister, elle est morte 
d'hydi'oragie, pour ])arler la langue des nuidecins. J-^lle n est \>ii> la seule 
en Asie (pii ait eu ce sort. 

Dans ces derniers temps, l'administration du ISokliara s est occupée avec 
une activité relative d utiliser Teau du Sourkhane. On a creusé des arvks 
nouveaux, et des villages se sont rapidement formés. 

Nous nous arrêtons ;i Kouni-K()ur{|ane, ou nous nous aluilons de la pluie 
sous une huile de roseaux, ou plutôl sous une Iculc donl elle a la (orme ronde. 
Jusqu'à hauteur d homme, on a dressé des claies sur lesquelles s appuient 
quatre {jrands et {jros arcs de cercle réunis j)ar des cercles horizontaux (pii 
sont reliés par d'atitres arcs ])lus minces, comme la carcasse de 1er de la 
halle au blé de Paris. C esl I ;uinatur(; qui sup|)orte la sphère «In toit, percé 
d'un trou en haul. A I inU'ricur, les Icnilles des roseaux j)en(lenl connue des 
chevelures; à ICxtérieur, ils sont hceh'-s avec des lianes afin de résister aux 
rafales du vent. En yuise de portemanteaux, nous avons des ti{jes de jonc 
fichées dans la ceinture qui rattache et lîxe solidenuMit les claies du has à la 
coiq)ole. Notre habitation a le style et la forme du Panthéon de Rome, mais 
avec plus d'él(''{jance. 

Nous ne ])assons pas une iuau\aise nuit stu' les nallcs, j)rès du icu cpi on 
a allumé dans le liou creusé au centre de 1 aire. 

23 noveinlii'c. 

Il nous faut (jualrc chevaux ce malin. Hier, on les a demand('s au chel de 
village; nous les jiayerons le ])ri\ (pi on voudra; il a promis que tout serait 
prêt. Au joiu', je n'entends personne les charger; 1 aksakal (la barbe blanche) 
soulève la portière et, s inclinant d un air consterné, dit : 

f Les Ousbegs sont un peuj)le sauvage, ils ne veulent pas mobc-ir; ils 
disent que la route que vous devez faire aujourd'hui est uuiuvaise, et nul ne 
veut fournir de chevaux. » 

Je m'adresse à llachmcd, qui l'ail bouillir le thé : 

Il Prends patience un instant, dit-il; avant que tu aies bu le thé, nous 
aurons des chevaux. " 



DE-I. AMOr A SAMARCANDE, 2^5 

Il soil. .1 CnU'iuls niu' dispute, des cris; llacliincil iciilre. 
u Oii as-lu l'ail? 

— J ai hattu l aksakal. 
Pourquoi? 

Pour avoir des clievaux. 
Tu eu es sur? 

— Vallali ! tu verras arriver les clievaux iucoutiueut . Au reste, uiou 
pore nu> l a dit souveul, et souveut dejii |e te 1 ai répète : Si tu es ])ou avec, 
les yens tle ce pavs et cpi ils uc; le craijjueut j)as, ils penserout aussitôt que 
tu es un àne et chercheront tout de suite un hàt h ta taille afin de te le mettre 
sur le dos. Bats-les, ils te tendront I échine. Mon père me l a dit, et vinyt 
lois i ai constaté (pi il avait raison. <> 

On anu'ue les chevaux, on les cliar,<;(î, et nous nous éloijjnons du Sour- 
khane, dans la direeliou de I ouest, droit sur la uiontajjue. La hruuie s éva- 
iu)uit, et lujus nous aj)ercevons (pie nous somnu's dans la |)laine, que la 
roule mène à une sorte d impasse dont les cotés sont lïfjiirés ])ar deux con- 
treforts parallèles de la chaîne qui dresse en face sa muraille, et aux flancs de 
laquelle s enfjuirlandent des flocons blancs de lé^jcrs nua^jos. Par-dessus, au 
loin, on distinjjue des traînées de nei{|e près du sommet. 

^sous trottinons sur une tahie bien rase, par un sentier (pii serpente au 
travers des jachères ou les perdrix jjrises picorent. Voici le lit pres([ue cond)lé 
d un yrand canal allant du nortl au siul, et la ste])pe recommence, inculte. Des 
oiseaux de yrande taille à cou très lonj;", à la démarche oscillante, attirent 
notre attention : c'est une volée de cygnes noirs (pii vient de s abattre; ils 
sont fatigués d mu' longue route, affamés, et ils cherchent leur déjeuner : il 
sera maigre, je vous assure. 

Puis, nous sommes entre des collines nues, mais dans les ravins on voit 
fourmiller des troiqieaux. En trois heures nous arrivons au fond de 1 im- 
passe. Il faut grimper. Avant contoiu'né quelques mamelons, nous trouvons 
dans une petite valh-e des j)uits, du bc'tail, des tentes : un campement 
d hiver d Ousbegs Koungrads. L eau est salée, et I on nous ap|)orte dans la 
inos<[uée du koumis fait avec du lait de chamelle. Il ne vaut pas le lait de 
jument. 

^'ous poiusuivons notre route, et voilà que deux chevaux boitent. Il tant 
les remplacer : ils sont en sueur, ils tremblent. Rachmedva à mi aoul placé 
dans mi bas-lbud, à droite du sentier : i! louera des chevaux et confiera les 
nôtres aux Ousbegs, (pii nous les anu'iieront ;i |»etites journées à Baïssounne. 

Nous attendons avec Pépin, (pii a dû prendre le cheval de Rachmed. 

Tout à couj), j aperçois des bras levés, une mêlée d(; gens; j entends des 



AUX INDES PAR TEliliE. 




aboiements de chiens : c'est une lixe. J accours an {jiand (jalop; ISaclinicd 
est sans turljan, ensanglanté, les vêtements en désordre; autour île lui -ont 
des hommes ainiés de bâtons, un grand diable sori d une tente avec un 
sabre. 

a Qu'y a-t-il ? 

— Ils m'ont battu, ils A'eulent me tuer. ^ 

S'il a reçu des coups, il eu a doinu', car deux ou trois individus me font 
voir fju ils sai(;neril. 'l'ont autcjur de moi, ce sont des hurlements, des im- 
précations, des menaces. Soudain, voilà 
Menas (|ui tombe sur ces {jens, mais ii la 
mode du (laucase, lekiiidiial ii la niaui; 
ce renlorl iualictidu les met eu liiite : 
les uns j;a;;neut la monfajjue, les antres 
se rél"u{;ieut dans les tentes, I un d eux 
est légèrement entaillé dans h; dos. J ai 
mille peines à retenir ^[<'nas, (pii n a- 
vait pas suivi I afïaire et (pii nous crovait 
en danjjcr. .le c.duic les deux fidèles. 
Les femmes et les vieux inlervieuneut . 
Un .'jrand-pèi'c (|ui luarciie courbe sur 
mi bâton nu)ri{;ene les {;ens de sa tribu, 
leur reproche d avoir mancpié aux lois 
de l'hospitalité, et ordonne (ju on doune deux ciicvaux. Il s eitorcf» d ex- 
cuser la conduite de ces n fous , comme il les aj)pelle. Il donne sa jiarole 
que Ton nous conduira les cluîvaux ii Baïssouuuc. .le lui lais un cadeau, 
et tout rentre dans Tordre, llachnied roule sou liuhau, I autre lenjjaine 
son kindjial, et nous poursuivons la roule a\i bord d un ruisseau d eau saU'e. 

Je reproche à Ménas de s être servi de son arme sans cpie je le lui aie 
permis. 

n De loin, dit-il, je ne vovais pas bien; je croxais ipi ils t avaient happé, 
et je suis accouru pour te déleiuhe. Tu sais la coutume, (piand on tire son 
kindjial, c est une honte de le remettre au rourr( au sans s eu être servi. Je 
croyais tpTils t'avaient frappé. 

La vallée est semée de blocs tombés des hauteurs cpii la lornu'ut; ces 
éboulis sont de fraîche date; il s en produit avec un ;;raud tracas taiulis que 
nous ])assons. Le lit de la rivière finira par cire obstiné; on dirait (pi une 
force cachée s'acharne à niveler ce coin de la terre, ([u un des yénies de la 
montagne a juré de réduire en poudre la pierre. 

Encore quelques siècles, et les couches colossales de calcaires grisâtres 



m: I.AMor a SAMARr.ANOE. 2V7 

altciiKiiit a\('C (les iiiail ics Maiics (luc coiiiiiaïc ;i des li'aiiclics de 

jaiul)()ii, .-Jcroiil (■iniclti'cs. illlcs ne mciiai eroiil |tliis le passant (|iic leurs cre- 
vassi's iii(|iiièt(Mil , cl les j)la(jiu's iiuiuoiises et prises lacliclées du velours 
vert des lichens deviendront le sahle très fin et très Innnhle du ruisseau 
salé ([u aujourd liui elles re{;ardent de liant. 

Quand finit la couehe, les pla(|iu's sont inclinées et send)leul arc-l)outer 
la niasse de la nioutajjne. 

Nous nous dirigeons vers le nord-uord-ouesf . A droite, à (jauehe, des 
};()r(;es apparaissent sillonnées de très minces filets d eau salée, l'ius d un 
est épuisé d<'|;», ne laissant comme vesti{>es de son passa{;e et preuve de son 
existence éplu'mère cpu' (pu'l(|ues petites mares dans les creux de son lit : 
d innombrables perdiix {jiises \ viennent hoire. Elles sont très bonnes ii 
nuin{;er rôties. 

Les sentiers sont escarj)és. A la nuit, Ménas et moi, (pii formons 1 ai- 
rière-{;arde, trouvons Seid chassant devant lui le cheval de Ménas. C est 
un poulain turcoman aucpiel son maître tient comme à la prunelle de ses 
veux, et (pi il ap])elle du nom russe de Maltcliik (petit garçon). Seid 
expli(pie ipu' le clie\al ne peut plus marcher; eu eilet, il se traîne avec 
peine, il est couvert de sueur, la (jueue baissée, les oreilles al)attues, l (eil 
moine et chassieux. Au moment ou nous nous préparons à continuer la 
loute, après avoir pris des nouvelles du malade, Maltchik s abat, il est 
('tendu les meudjres raides, haletant. Ménas se désespère. - Il va mourir, 
il va mourir! Il vaudrait mieux tpie je même moi-même. ■■ 

Je m eliorce de le consoler : T<m cheval u est ])as aussi dangereusement 
malade que tu le crois ; il est jeune, il reviendra à la saute'-. Et s il meurt, je 
t eu achèterai un autre. Ce u e^t (|u un cheval. •• Vous vovez ce qu on peut 
dire en j)areille circonstance. 

En bas du sentier, à ([uelcjue cent mètres, on aperçoit les feux d un 
aoul , des silhouettes passent devant les flambées en plein air; il nous 
arrive des bruits de voix; les chiens, cpii nous ont devinés sans doute, hur- 
lent. Seid hèle 1 aksakai au nom du toura de Baïssounne sm- le territoire de 
(pii nous nous trouvons. L aksakal arrive avec trois des siens tenant de longs 
gourdins, qui sont l'arme favorite de ces gens. 

Seid nous présente, Ménas conte son histoire, il allume luu' bougie, la 
met dans une des lanternes vénitiennes qui ne le quittent jamais. Le vieux 
regarde, il hoche la tete : Ménas suit ses moindres gestes avec anxiété et 
lui demande son avis. 

t. Le cheval est très malade, mais mes ancêtres m ont transmis le moyen 
de le guérir, je vais réciter la prière, d 



248 AUX INDES l'Ail TERRE. 

Il enlt'vc la couverture du c iieval, (|u on a (lr(?ssé sur ses jiied.-:, il lui tire 
la queue, lui pince les naseaux, puis, otanl son turban, tandis (pi il niar- 
niotte une prière que Menas ânonne en même temps, il frotte le dos et lu 
crou|)e du malade. Et lorsque le musulman met enfin la main ;i la barlte eu 
s Ccriant: Allah Okbar! (Allah est {jrandj le chrétien 1 imite et s c'crie aussi : 
Allah Okbar! « C'est que Menas, bien qu'Arménien et chri-licn, a été élevé 
en Orient au milieu des musulmans, et qii il a leurs mo-urs, leur toiunure 
d esprit, et une bonne pari de leurs superstitions, sinon leurs crovances. 




Menas et son cheval. 



On fouette Maltchik afin de le faire avancer, mais il ne bou;;e non |)lus 
qu une borne. Ou savonne le clie\ al avec de 1 Cau cpi on a apportée de 1 aoul, 
uuiis le lavement ne lui produit jias dclict. H tombe de nouveau sur le 
flanc et souffle. Avec sa lonjpie barbe, sa maigreur ascélicpu", sa peau de 
mouton, sa calotte crasseuse, le vieillard, à la lueur de la lanterne, ressemble 
V(''ritable)uent à uu sorcier. Il doit inspirer une {fraude confiance à Menas. 
Aussi, lorsque soudain il lui dit : 

" Combien donnerais-tu pour voir ton cheval (juéri ? 

— Ce que tu voudras, répond-il. 

— Donne-moi cinq soum (roubles). " 

Je veux empêcher cette bévue. J'engage Menas à ne pas croire les 
billevesées de cet iucantateur de reucontre. Je le plaisante. Mais rien ne 



DE l.'AMOr A SAMAlïCANDE. 2 V.) 

1 aiirtc. l! (li'lic sa lioiusc et luc supplie de le laissci' lairc. H (loiiiic les c'iii(| 
rouhles, v{ voiri (pic le \ icux lui oi tlounc eu (-IcMulaut le doijjt : 

.. Tu vas te iléshahillcr, (c nïeltrc nu coinmc une ccuIcumc, lu prendras 
ton cheval par la (pieue, tu le frapperas trois lois du pied au derrière, et 
moi, je réeiteral entre temps une prière (pu; m a enseifpu'e mon {jraiid-pèn;, 
et (|ue seul j)armi tous les Kounjjrads je connais. •> 

Je fais remarquer (pie luais sommes eu n()veud)re, (pu- tout ce prétendu 




Baïssounne. 



sortilèfje n'a pas le sens commun, que son clieval n'y gagnera rien, et que 
Menas ristpie une fluxion de j)oitrine. L'entété ne veut rien entendre. 

'1 J'aime mieux mourir que mon cheval; je t'en prie, éloigne-toi! Laisse- 
moi faire tout ce qu ils diront. 

— Pourquoi t obstines-tu"? Pounjuoi ne pas me croire ? 

— Quand tout est désespéré et qu'on a déjà écouté les conseils des gens 
intelligents, il est bon de tenir conq)te de l'avis d'un imbécile, ne serait-ce 
qu une fois. 

Et il se lamente. 

Là-dessus, il ne me reste qu à m en aller. Je demande un Ousbeg qui me 
montrera la route, car la nuit est noire, et je laisse le pauvre diable à la dis- 
crétion du magicien. Après avoir traversé des ruisseaux, des canaux qui 

32 



2Ô0 AUX INDES l'Ail TEIUIE. 

indiquent une vallée assez larye, et reiiconti ('• divers kiclilaks dont lescliiens 
nous saluent de leurs alioieinents, janive {jele a Daelilipliaz 'plaine aux 
oies). Nous y ])assons la nuit sous la lente. 

Menas rentre à quatie heures du nuUin. Son elieval va mieux, et il me 
conte en riant qu il s'est déshabillé, mais pas eomj)letement, le vieux avjint 
eu la condescendance de lui jK iint lire de conserver son pantalon de cuir 
(tchalvar). 

Le 2 4 novend)re, nous arrivons j)ar des collines à Baissouiine, (|ui s allonjje 
du nord au sud, pittorescpienieiil (■(a{;('' sur un jd.ilcau cl les pcnles douces 
des niontajjnes : elles font à fjauelie de la loule lui vc-rilahle cliaos. 

2") novcmldc. 

Nous avons la visite; du cliel de police du toura, un lort Ik I iionnne, 
luxiieuseuient velu, la hache d acier ;i la ceintiuc, (pii nous demande avec 
une infinité de salamalecs des nouvelles de nolie saute et a cpielle heure 
nous désirons voir celui (jui a mancpu" être émir de Hokhara. Telle est la c<ui- 
tume, et nous nous v conformons. I.e kouihaclie nous conseille de choisir 
une heure de 1 après-midi, et, à I iieiire dite, il \i( iit nous cliercliei' afin de 
nous introduii'e. Il nons précède, nii ion;; iialon ii la main. Nous somnu's 
descendus de cheval ;i I entrée de la forteresse, avant le corjis de {;arde; ainsi 
le veut l'étiquette, ([ui est très sévèrement observée. 

Le ])alais n a pas le {jrand air de celui de Ilissar, il n a rien de pitto- 
resqiie : des masures les uiu's ;i colé des autres et entourées d un mur 
d(''lal)i('' ; loul cela a pieire apparence. 

Sous le premier portail sont ranjjc's des hommes briUanuuent vêtus et à 
mine longue. L un d eux parle à voix basse au kourbache, qui iu)us prie 
d'attendre. Personne n a 1 air {jai ici. Notre introducteur, (pii a disparu par 
un coirloir, revient; il parait inquiet, émotionné. Est-ce que son maitre 
serait de mauvaise humeur? 

Nous traversons un loujj couloir. Une porte ;i droite uumu' dans une 
grande cour, la cour d honneur, parait-il. Nouvelle halte. Ou nous ])rie 
d'attendre un instant. Une de précautions ! ,1 interroge llachmed du 
regard. 

K Je crois, dit-il, cpi il n ose pas vous laisser peiu trer dans la cour 
d honneur avant de s'être assuré tpie le toura est j)rét à nous recevoir. ^ 
L homme au bâton et à la hache revient : 

" Passez « , dit-il en se courbant jusqu à terre. Nous entrons dans la 
salle, ou le maitre de céans, simplement mis, se tient debout devant {[uel(|ues 



nr. i. AMor v samaucandf,. o-, i 

Hili'lt's. Il ii()u> ^cri»' la main. iimi> moiiti;' d un {jostc? les lahouicls, cl 
s assit'd. Nous nous asseyons. 
Haclinu'd scit d intcM prctc. 




Derviche. après une aquarelle, i 

}^ous lui demandons des nouvelles de sa santé. Il répond brièvement 
qu elle est bonne, nous en répondons autant ii ses questions. 

Il se tait. Je vais m efforcer de lui délier la lanp;ue. Je lui explicpie le but 
de notre vovaye, je lui dis d où nous venons, ou nous voulons aller, etc. 



252 AUX INDES PAR TERRE. 

Il répond piir des incliiuiisons de tctc, sans desserrer les lèvres, avec une 
face impassible. 

Taudis que Raclimed traduit ines paroles eu un laii(;a.'jr' fleuri, j examine 
mon interlocuteur. 

Il est de taille élevée, en bon point ■ ; sa Ijarbe, très noire, n est jtas 
fournie; il a le nez croclm, les veux assez {grands conij)arés à ceux d un Kir- 
(jhiz, relevés aux coins et très noirs, très brillants, très mobiles; la téte est 
banale, une tète d Ousbcjj aux ponnnettes saillantes, un peu • empâtée • . 

Quel lugubre personnage! Il est jaiine, exsangue. Sa main est sans 
caractère, courte, é])aisse, correcte, blancbe, main d une forte race oisive 
depuis longtemps. N étaient ses yeux, on le prendrait pour une figure de 
cire. 

Il a le regard anxieux d un liomnie menace d;- luallicur, et triste comme 
s'il était affligé d ime perte n'cenle : il porte le deuil du tionc, et ses regrets 
se comprennent. îSous prenons congc' après (piebjues minutes de conver- 
sation, de monologue, veux-je dire. Il pose pourtant une question an 
moment où nous nous levons : il demande depuis cond)ien de temps ncnis 
avons (juitté notre pays. G est tout. Nous serrons cette maiu ijui faillit être 
royale, et nous nous retirons. 

Le kourbache qui nous rejoint à la |)orle nous dit avoir ('-té charge- par 
son maître de nous dire (pie i Haïssounne ne lui aj)parl('uail pas, mais aux 
Russes, et (|ue nous poiurions v faire ce que bon nous send)lerait ■• . 

Dès que nous sommes seuls, Ilachmed porte les mains à sa figure, ce «pii 
signifie qu'il a une forte envie de rire. Il lit, puis, songeant à la situation 
difficile du toura : 

" On comprend (pi il ne soit pas gai, dit-il. As-tu remanpu' comme il 
l'egarde? On dirait un Ixeuf" chassé d'un gras jjàturage par un autre Ixruf. il 
s'est sauvé au milieu d un aoul, des gens 1 entourent le bâton Icv*-. (l il 
roule des yeux effrayés, d 

Le bazar de Baïssounne est très aninu'. Il est le rendez-vous des Onsbegs 
qui y viennent vendre de l orge et du bétail. Nous ne vovons (pie des mar- 
chandises russes. Les échoppes sont loin d être luxueuses, et la potence 
seule est en bon état. 

Dans les cours des maisons, des tentes de feutre sont dressées. Car 
Baïssounne, que ses cincj ou six mille habitants pourraient faire considérer 
comme une ville, n'est rpi une façon de grand kiclilak dont les habitants 
ont conservé les habitudes de l'aoul. A chacpie pas, on rencontre des vaches, 
des ânes; on voit du bétail dans des prés, des tas de foin sur les toits, dos 
huttes de claies, des jardins oii les vignes sont couchées. Sur la grande 



m-: l. AMOl" A SAMARCANDE. 2:);5 

|»lacc', au tiflà de la rivirrc raviiu'c de Hasiikoiiii , an lit ('(loil et caillouteux, 
tles cavaliers courent la chèvre, et du haut des loits les leuunes rejfardent, 
la main sur les veux, Ciunhrèes, le ventie en avant , les seins soulevant la 
longue rohe sonihre. Le Ix'tail erre à travers le cimetière. C est hien lui 
{jros kichlak (campement d hiver). 

De lîaïssouii iu>, nous allons ;i Derix nd, par une route pil tores(|n(' et sau- 
va{;e, i» travers un dt-sert de monta{]nes. Derhend est assez hien situt- dans 
un has-fond, au lutrd d un ruisseau, à la confluence de plusieurs vallées. 
(- est un coin du nu)iule lort trantpiille et (|ui conviendrait à 1 installation 




Derbend. 



d une Trappe. Les habitants des trois ou quatre hameaux épars comptant 
une cin(piantaine de tentes, se disent Tchafjataï et parlent tadjik : 

.. Ce sont des letiuruk •■ , nous dit un Oushey avec mépris. 

Des {jens de sept sortes : tel est le sohritjuet ])ar letpiel ou désifjiie 
ceux (pii ont une {j('uéalo{jie fort mélaufjée. Eu Asie centrale, les {jens de 
san{j turc méprisent ceux (jui ont - perdu hnn* race • . 

De Derhend, remontant vers le nord-nord-ouest, puis nous dirijjeant vers 
le nord-ouest, nous {japuons par la célèbre passe du Tchaktchak, d abord 
Karakaval, posé au fond d un vrai puits, puis Kalta Minor. Toute cette réjjion 
de nionta{jnes est désolée; par places, on trouve des kichlaks d Ousbeys 
Kounyrads au fond des vallécîs. 

De Kalta Minor, nous allons à Gouzar, rpie nous avons déjà visité dans 
notre précédent vovage, et de là à Tchiraktchi par Karaba{]. 

Partout on nous (piestionne au sujet du chemin de fer, on nous j)arle de 



254 AUX INDES PAR TERRE. 

la guerre proclmine. Les esprits soiil iii(|iii( ls. A 'ICliii ;ikt( lii, nous no trou- 
vons plus dans la fortoi'esse le touradjane, frère de 1 énur, (pii l liahitait 
autrefois. On nous conte qu'il est devenu fou furieux, et f|u on a dû 1 emme- 
ner à Bokhara, où son frère 1 a lait enf( inu-r. On h; surveille a\(c soin. 

D'autres disent qu'il avait pris le j)arti du tonr;i de llissar, car il était en- 
touré d ambitieux niécoulents (pii exerçaient sui' lui une influence j)erni- 
cieuse. G est pour le réduire ii la raison (pi on I a lait venir ii IScjkliara en 




De Ivarakav;)! à Goiizar. (iJ'ajirès une aquaielle.) 

1 attiiani par des pronu'sses, et c'est pour r(''j)arer le mal causé par cette 
tète fail)le cpie I on a envoyé à Tcliiraktclii le he^j éner^jitpu' qui nous 
reçoit. 

G est uJi {jrand vieillard silencieux, à barbe blanche, Miu dune ni'lie 
fourrure de Kai'akoul, (pi ou voit sans cesse circuler dans la maison. Il passe 
pour très riche et très avare. Il surveille les ouvriers occupés à restaurer le 
castel, qu'il a trouvé en mauvais état. On relève les nuns tombés, on 
condamne toutes les issues donnant sur la rivière d Ak-Sou, cpii traîne ses 
eaux basses au pied de la falaise et enlace de ses bras maijjres les ilôts de 
{jrève. Par les fenêtres, on découvrait un joli pavsa{}e; mais le vieux beg 



1»K I/AMOl A S A M A ne A NDE. 2.").") 

Il (Ml il ciiic. (Juc lui iiii|)()rt( iil les ri/icrcs, les (cilles dans la sl('[)|)(>, la ciinc 
Maiiclic ilii lla/i(i-Snltaii, le };('miiI de la cliaiiic des iiioiitajjiics on les Ons- 
l)('j;s (•ii;;raiss<'iit Icnis junicnts dans les prairies vertes? l'en lui iinporlenl 
les luMoiis iuajestiieii\, s ennuvaiil sur une patte an hord de 1 Cau, le l)eu;;le- 
iiuMit des Im'uis (pi on mène s alirenver, les cliameaux à la file sonnant leurs 
<'loclielti>s et (pii liurlent de lurenr iiaree (pi on ne les laisse jias hoire en 
jiassaut le {;ué ; li' vieux hey ne veut pas entendre ces bruits, et 1 on mure 
les i'eiiétres. 

i! se plait il (piestiouner les vovajjeurs; il aime à examiner les marelian- 




Djoine. 



dises des commerçants de passage, et il ne déteste pas qu'on lui en offre 
des échantillons. Il aime ii reinjilir ses coffres. On le dit très dur, et l'on 
n est pas [;ai autour de lui. 

Son maitre l a envoyé mettre de 1 ordre dans les finances et 1 administra- 
tion; il lui a recommandé de châtier sévèrement les moindres velléités de 
rébellion. Sans perdre de temps, le vieux be{; a ordonné de jeter en prison 
les coupables. Il aurait fait exécuter immédiatement les plus compromis; 
nous apercevons par une porte entrouverte quatre yrands personnages 
accroujiis que des hommes (jardent à vue, la lance à la main. Ce sont des 
di{;nitaires, des amlakdars, des mirakhors accusés de malversations. 

Durant le jour, on se contente d'enchaîner les pieds des prisonniers; la 
nuit, on leur rive la jambe à une poutre. Leurs familles les nourrissent. 



256 AUX INDES P A li TFriRE. 

Ilacliincd a vu 1 un d eux à .Sauiarcauch; ; il le ([uestioiiiic, mais 1 autre n ose 
parler devant les {jardieus. 

Le prisonnier pense (pi on les tuera tous; il est résigné : ses compagnons 
attendent coninie lui tranquillement 1 avenii-. ^lais on ne les exécutera pas 
])ul)li(piement, on les conduira à Bokliara et on les fera dispai-aitre. Leur 
mort sera tenue secrète. 

Nous demandons au terrible justicier ce (jne sont ces yens (pi il a empri- 
sonnés. 

il Des méchants, répond-il; il v en avait beaucoup d autres dans ce 
pays; mais quand je suis arrivé, ils ont pris la fuite et se sont réiu{jiés sur 
le territoire des Russes, (pii auraient bien fait de les arrêter (;t de nous les 
rendre. 

— Qu en auriez-vous fait ? 

— Nous les aurions j)unis comme ils le mérilcnt, ( t de loiifjtemps on uc. 
les aiuait imités, n 

De Tcliiraktclii nous avons {ja{;iu' Djame par la steppe mamelonnée, le 
lonjj des monta^jnes du Samarcand-Tau, et le 9 décembre, nous étions à 
Samarcande. Nous rentrions d('pit('s de nolie insuccès, mais pas complète- 
ment décourajfés, et nous nous disions (pic pcul-elre les circonstances nous 
favoriseraient. Enfin, nous avions conserve de I csjxiir, un e.-poir va|;ue.mal 
défini, mais (pii devait suffire à nous doiiuer la patience de ne pas -• aban- 
donner notre affût , et de {juetter toujours, I oreille tendue, 1 occasion. 



CIMKTIÈRE d'aFROSIABE, A S A SI ARC AX DE. 



CHAPITRE X 

LE PAMIR. 

Le {^l'nérnl Karalkoff. — Projet de traverser le Pamir. — Partons pour Marj^uilane I — Personne 
ne nou.^ encourage. — Choix d'une passe. — Précautions contre le froid. — Le campement, 
la lumière, la Itonjiie. — Le feu, et vite ! — La nourriture, l'intendance. — Batterie de cui- 
sine. — Pharmacie. — Les cadeaux. — Les armes. — La monnaie en nature, etc. — Pré- 
paratifs minutieux. — Craintes. — Passes fermées. — Comment nous préjiarons le passage du 
Taldik. — Espoir. 

A'oilà décembre, nous sommes rentrés ù Samarcande. Nous mettons en 
ordre nos collections, nous emballons, emballons, et nous écrivons le plus 
possible de lettres. Nous sommes mécontents et indécis. Vous savez qu On 
ne renonce pas d un seul coup au projet qui vous a occupé des années. Les 
échecs, dans ce cas, exaspèrent les désirs au lieu de les éteindre, et l'on a 
beau être sur une mer démontée, avoir constaté que la barque va sondirer 
sûrement, on ne perd pas l'espoir et 1 on se dit : Qui sait? le vent va 
s apaiser, le ciel sourire, et une l^rise caressante nous conduire doucement au 
port. 

Donc, nous sommes à Samarcande à regarder tantôt vers la France, 



25S AUX l^DES l'Ai". TEliRE. 

laiitôt v(!is les Indes, et nous iiiandissoiis les circonstances, lorsque nous 
apprenons la venue du fjCMU'ral Karalkofï", le incnie rjui a donné si souvent 
à notre j)ays des preuves de sympathie, le nicnie (jui, dans notre précédent 
voyajje, ne nous a pas ménafjé son aide ni son amitié. Cette nouvelle est 
pour nous comme une lueur à un sondjre horizon. Nous nous disons <pi - il va 
y avoir du nouveau " . Le {jénéral KaralUoiT est un des hommes quiconnais- 
sentle mieux l'Asie centrale, c'est un (jénéral, un a(hiiinistrateur, un lionmie 
à vastes idées : nous souhaitons à notre pavs d a\ oir de tels serviteurs, et nous 
l'envions à la Russie. Nous ne le rencontrerons pas sans «pi il en résulte une 
modification de nos ])lans. Il nous dira ce cpi il pense des autres routes 
menant à l lnde." 

Nous le voyons, nous iu)us entretenons lonpuemcnl du l'aniii-, de la 
Kachgarie, des récerrts voyages exécutés dans ces régions, et, finalement, le 
{jénéral nous dit : 

" Pourquoi n'essayeriez-vous pas de pénétrer aux Indes parlaKach^jarie 
et même par le Pamir ? On n'a jamais tenté de 1 Cxjjlorcr en hiver, on con- 
sidère l entreprise comme impossihle, mais, tpii sait? on pourrait ])eut-é(re 
essayer. " 

Ces j)aroles étaient la hrisc après hupicllc je vous disais soupirer tout à 
I heure, juste ce (ju il lallait pour rallumer le léu couvant sous la cendre. Kt 
nous voilà consultant les cartes, (piestionmuit les chasseurs, les indijjènes, 
lisant les récits de voyajje de Forsith, de Poutiata, d Ivanolï, de Re{jel, etc., 
et bientôt nous décidons d aller à Mar^uilane, où nous j)ourrons plus lacile- 
ment recueillir des renseignements, préparer notre vova^je avec le concours 
du général Karalkoll, cpii nous oiïre I hospitalite, et, le cas ('■cli('aMt, partir 
soit pour la Kachgarie, soit pour le Pamir. Nous n hésitons pas (juant a la 
première route : les renseignements des caravaniers sont précis; on j)eut la 
suivre en hiver, on peut aller à Ladak par le Terek-Davan, Kachjjar, 
Yarkand, Kargalik et les passes de Karakoioum. Ce sera un pis aller, dans 
le cas où le Pamir serait totalement impraticable. Car nous n avons 
(|ue des données bien vagues concernant I hiver du toit du monde - . 

Lorsque nous parlons de notre intention de le traverser en février ou 
mars, on sourit, on pousse des ho ! ho ! les connaissances nous regardent 
avec stupéfaction, nous donnent à entendre que nous sommes fous et nous 
engagent à renoncer à ce projet ; au fond, personne ne nous j)rend au sérieux 
quand nous parlons du Pamir. Nous-mêmes ne sommes pas bien décidés, et 
nous n'opposons pas de raisonnements ni d arguments aux objections 
qu'on nous fait. C est à Marguilane cpie cette question sera tranc hée. 
Partons. 



I.F. l' A M m. 261 

Non? oxjH'clions ii 1 avance lîacimicd v[ (|ii('l(|U('s lioiiimcs avec nos l)a;;a- 
{;<'s et nos clievanx : la ronte l'iant nianvaise, il lui fandia environ \in(;t- 
cin(| jonrs ponr arriver ;i Mar(;nilane. ^'os allaires rc'{|lées, nous disons au 
revoir ii nos amis. ( l le 1 i |anvier, noire vieille connaissance 15arclierski 
nous fail la contluite |us(|u au Zeralcliane; on s'embrasse, nous traversons le 
. Houleur d or •• ijni roule moins d eau en ce monu'iit (ju Cn étc-, et nous 
filons sur Djizak en traîneau, et par/aamiii, ()ura-Te|)e, elc, par les se pt 
villes (pi Alexandre prit d assaut, nous arri\()us à Kliodjend, celle A ille 
est posée sur le Sir-Darva, (pie 1 illustre coïKpu'iant traversa sans doute ii 
peu près à l endroit où les Russes ont construit un pont. Cette fois, nous 
iu>us contentons d une promenade sur les hords du lleuve, et nous partons 
pour Kaslakos eu voiture. 

Kastakos est au milieu d une stepj)e aride, exj)osée à des vents d est 
assez réguliers. Le Sir-Darva charrie des {; laces dont le défilé est d une 
monotonie désespérante. Pourtant ce uiouvenuMit au milieu de 1 immobilité 
(le la plaine parait yai. ^ous rcvovons Kokliand avec son vaste bazar et ses 
innombrables {goitreux. Un matin, nous apercevons les casernes du Marjjui- 
lane russe, ])uis 1 éj^flise siu- la grande place, et nous descendons chez le 
{;(''néral Karalkoff, (pie nous trouvons indisposé, mais toujours affable. 

Le (jouverneur du Ferfjanah rpii habite Maryuilane, la capitale de la 
province, est aussi une de nos anciennes connaissances, et son appui ne nous 
a pas fait défaut, ^ous le remercions bien sincèrement : le général Ivanoff 
est maintenant {jouverneur du Semiretché. 

A Mar{juilane, nous ne sommes pas encore au pied du mur, mais nous n en 
sommes pas loin . 

Par un temps clair, nous apercevons distinctement la chaine de l'Alaï 
depuis ses contreforts les plus bas jusqu à ses cimes; parfois, la ré{]ion élevée 
de la chaine disparait, et nous sommes inquiets : c'est que la neifje tondjc. 
Quand I horizon est dé(ja{jé de brume, les montagnes nous apparaissent plus 
blanches. A tout propos, nous sortons de la ville, afin de . prendre de leurs 
iu)uve!les • . Si les jjasses de 1 Alai étaient tout ;i lait impraticables, il fau- 
drait renoncer à notre j)rojet de traverser le l*amir. 

Car, j oubliais de vous le dire, tous rensei^jnements pris, nous sommes 
décidés à tenter l aventure. Nous avons trouvé deux personnes f|ui sont 
d avis que nous réussirons sans doute, le général Karalkoff et le capitaine 
Grombtchefski, un jeune officier très entreprenant (jui a vovajjé dans le nord 
du Pamir, en été. D après le capitaine et les chefs kiryhiz que nous (pies- 
lionnons, il v aurait, sur le plateau de 1 Alaï, (pii précède celui du Pamir, 
très peu de nei{;e; la passe de Kizil-Art située au delà serait toujours libre, 



262 



AUX INDES PAR TERRE. 



et nous atteindrions sans difficultés le - toit du monde . Une fois 
siu' le toit, les difficultés seraient peu considérables, la neifje devant 
y être peu profonde. Plus loin, on ne sait pas ; on pense que nous pourrions 
nous diriger droit sur le Kandjout, et de là gagner les Indes. D après les 
khans kirgliiz, les obstacles sont au commencement du vovage et pas à la fin. 
L important, disent-ils, est de (rancliir les passes de 1 Alaï et d emporter des 
provisions pour un mois environ. 

Selon les personnes opposées à notre Voyage et qui raisonnent d après 
leur expérience du Pamir ou ce qu'elles en ont entendu dire, non seulement 
nous ne pourrons franchir l'Alaï, mais nous v resterons sous la neige des 




l'oi tours lie lait ."i Kliodjend. 



avalanches ; quant au plateau de 1 Alaï, il est certainement encombré de 
neige, et sur le Pamir c'est la même chose. A en croire la grande majorité 
des pessimistes, nous courons h une mort certaine. 

Le froid, dit-on, nous enlèvera toute ('-ncrgie, et 1 altitude considérable, 
en raréfiant l air, nous nu-llra dans 1 iuq)()>sil)i!il(' de faire le moindre effort 
musculaire; nuis, les vents constants et terribles là-haut soulèvent des tem- 
pètes de neige épouvantables, etc.. Telles sont (piel(]ucs-unes des rai- 
sons qu'on nous donne de renoncer à 1 entreprise. 

Mais il est un point sur le(piel tout le monde est d'accord, c est (pie 
le Pamir est à peu près com])lètem('ut iuiiahitc', et nous sommes sûrs de 
n'y pas trouver en nombre les Kara-Kirghiz pillards, qui nous barreraient 
la route dans la belle saison. Si la région n'est pas libre de neiges, ell(>le sera 
d'hommes durant luie bonne partie du chemin, grâce à 1 hiver. 

Nous avons trois chemins pour aborder le Pamir : la passe de Teiigiz-Beï, 



I.E PAMin. 2f)3 

au sii(l-("sl (11' Maryuilane ; le ICi ck-Davaii, à Test (rO?rli ; le Taldik, au 
sud dOseli. 

La seule roule suivie eu ce uiouienl par les caravanes passe par le Terek- 
Davau. Nous ne la prendrons pt)inl, elle est la plus lonjjue tles trois : une 
tois arrivés à Irkestauie, poste russe situé sur la frontière chinoise, il nous 
Faudrait en (pudtpu? sorte reAenir sur nos pas vers l'ouest par la vallée de 
I Alaï, jusipi au nioineiil ou nous prendrions à {jauelie au sud par le Xizil-Art. 
Avant le Ki/.il-Art, nous aurions une passe à (pu'l<pies journi-es d Irkestame, 




lîoril de la rivière à Mnr{;ullane. (D'après une aquarelle.) 



celle de Touyoun-Mouroiin : elle peut être obstruée par les neiges; personne 
ne nous aiderait à la Irancliir, et nous aurions une chance d échec de plus. 
D'autre part, les Chinois ponrraient être prévenus rapidement grâce à leur 
poste à cheval qui poite au ehel de Kachgar les nouvelles intéressantes de 
la frontière. Ils enverraient des soldats pour nous barrer la route dès que 
nous serions sur leur territoire au delà du lac Kara-Koul. 

Donc, par le Terek-Davan, nous dépenserions plus de temps, plus d'ar- 
gent, et nous courrions le risque d être arrêtés par les aimables guerriers de 
ce coin du Céleste Empire ou par le 2)rintemps, qui est très à craindre sur le 
Pamir. Il faut choisir une autre route. 

La passe de Tengiz-Beï n est pas éloignée de Marguilaue, on l'aperçoit des 
abords de la ville; elle est, dit-on, toujours praticable, mais elle mène au 



264 AUX INDES PAU ÏEIÎIIE. 

(Ic'scrt (le l'Ala!, i! faudrait siiivro cliuaiit huit jours au uioiiis avc-c des 
Ijétes de somme. Or, nous doAons prendre avec nous hois, fourra{>e, or{jc, 
vivres, etc., et du moment que la route est plus lonfjue, le nonilire des 
bêtes doit être plus considérable et celui des bonimes ('{jalcment. On 
a tourne dans un cercle vicieux • , parce fpi'un phis {|ros cbifïre d étapes 
entraîne une plus grande quantité de provisions; pour les porter, il (uutpius 
de chevaux; pour les conduire, plus d hommes; pour ])oiter la nourriture 
des hommes et des chevaux, plus de chevaux, et ainsi de suit(;. Ce serait une 
grande dépense. En admettant que nos moyens nous permettent d organiser 
convenal)lement une telle caravane, la route étant ])lus longue, nous arri- 
verons au pied du Kizil-Ait déjà fatigués, au moment ou la force sera j)lus 
que jamais nécessaire. Or, il importe avant tout que ceux (jui doivent aller 
jus(pi'au bout de r(>ntre])i ise nuMiagent soigneusement leur énergie, et je 
parle aussi bien des bêtes (pie des hommes. 

Il faut donc (pie notre base d opération soit portée le plus loin pos- 
sible, c'est-à-dire rpie nous suivions la route la plus courte et telle que 
nous ayons l'assurance de trouver chez les indigènes une aide «pie nous 
utiliserons le plus longtemps possible ;i nous soulager. Kt aux environs de la 
j)asse de Tengiz-Bei, on ne rencontre (jue ])en de Kirghiz avant fort mauvaise 
réputation, et cpii fuiront à notre approche ou chemin faisant; en outre, 
ils sont très pauvres et ne pourraient nous fournir les quarante bêtes de 
somme qui nous seraient nécessaires. Ne parlons donc j)lus de la passe de 
Tengiz-liei. 

Reste le Taldik : ou le dit plus difficile, mais il est presque en face de la 
passe du Kizil-Art, la deuxième porte du l'amir, et au j)i('(l du Taldik, - au 
nord, bien entendu, — les Kara-Kirghiz de l Alaï ont de nombreux campe- 
ments d'hiver. Deux des principaux khans de ces tribus sont venus rendre 
visite au gouverneur. Nous les avons vus, ils affirment pouvoir nous procurer 
autant d'hommes et de chevaux qu'il sera besoin, et 1 un d eux, Kamtchi-Beg, 
(pii habite Goultcha, nous afFirme (pie dans le Taldik la neige n'est pas pro- 
fonde eu ce moment. Il ajoute, ce (pie nous savions, (pi une fois le Kara- 
Koul passé, nous pourrons suivre les rivières et traverser les lacs sur la 
glace. Tous deux nous conseillent d'éviter un certain Nazar-Sahib, |>illar(l 
du Pamir, (jui ne maïupiera pas de prévenir les Afghans dans le cas ou 
il craindra de nous attat]uer. Il faudra aussi ne })as donner 1 éveil au 
poste chinois qui hiverne peut-être dans les environs du Rang-Koul. ni au 
poste afghan chargé de garder le chemin du Wakhau. (pii se tient en ét(' 
dans la vallée de l'Ak-Sou (Oxus). Nous n oultlierons aucune de ces recom- 
mandations. 



LIÎ PAMil!. 



205 




Femme du Ferganah. (D'après une aquarelle.) 

1 Alai, élt'vcs dans la montagne et accoutumés aux hivers l i^jouieux : la neige 
leur sera familière, les sentiers les plus escarpés ne les étonneront point, on 
les nourrira facilement. L'Alaï leur aura donné un avant-[;oùt du Pamir en 
<juel(jue sorte. Nous les achèterons à Osch, où on nous les amènera des aouls 
voisins. D Osch au Taldik, nous verrons rpuds sont ceux dont la vi;jueur 



266 ATX I.NDES l'Ail TERRE. 

laisse à désirer, et nous pourrons les échanger an dernier moment on les 
remplacer. 

Ensuite, nous nous armons contre le froid et la faim. A Mar{{ui!ane, 
nous achèterons les objets a civilisés " , et ceux (pie nous ne trouverons j)as 
dans les magasins, nous les demanderons ;i Taclikent, où nous av»)ns le plus 
dévoué des amis, M. IMiiller, lui Français connue nous en voudrions voir 
beaucoup à Tétranfjer. Ils douneiil la nicillcnre idc'-e de notre pavs. 

Certaines parties du l'aniir sont inlial)itahl(;s , par suite de 1 excessive 
froidure, et le combustible maufpu'. Nous aurons une Icnipc'i af lu c silx'rieiine, 
polaire : en Sibérie, on chausse d(;s bottes de leutic ])ar-d('ssus les souliers; 
nous en faisons faire en feutre double, garnies de semelles de cuir; les cou- 
tures sont consolidées par des bandes de peau; dans le feutre souple et 
l('';|er de lvach{jar on nous taille des bas immenses couvrant la cuisse; un 
pantalon ouaté ;i la mode kirgliiz, j)ar-dessus le(pi('l on passera un tcbalvar 
(pantalon de cuir), préserve en outre les jambes. Auloni- des pieds, on 
entortillera des bandes de laine. Certaines personnes mous c()nseillent le 
j)apier : de vieux journaux. 

Pour le haut du corps, deux pelisses, dont une en moulon de Kacli{jar à 
|)oils très lon{js, apistée connue le bechmel • des indi{;enes. Pour la telc. 
un bonnet de peau de mouton couvrant les oreilles, ef dessus un •• malakaï •• , 
sorte de pèlerine en peau de mouton descendant j)ar derrière sur les épaules 
et qu'on peut fermer devant de manière à couvrir totalement le visage, sauf 
les yeux, (pii i regardent à travers les poils. 

Les mains ont, en guise de gants, les lonjjues manches, serrées ii I exlit'- 
mité, de la pelisse trèt. ample lond)anl piscpie sur les talons et (pii s appelle 
Il touloup " . Si nous aAons froid dans cet accoutrement, c est (pi il feia... 
très froid . 

Pour la luiit, nous avons en outre d épaisses couvertures ouatées du j)avs, 
et une couverture de laine très serrée d Kurope contre le vent, et des peaux 
comme matelas siu- le feutre (jui s(!rvira de ])ar(pi(i. 

Notre maison sera notre tente-abri double, (pii nous sert depuis le com- 
mencement du voyage; on peut y dormir cin(|... à la ri(;ueur. Trois per- 
sonnes y sont relativement à l'aise. Poxu" cette tente, nous ferons faire des 
piquets en fer et en bois. Rachmed et Ménas ne veulent j)oiiit de tente pour 
eux, ils en organiseront une chaque soir avec les bagages, les feutres, et, en 
cas de mauvais temps, avec les toiles cirées. Ils sont ('cpiipi's connue nous. Ils 
rient, nous rions comme des fous chaque fois (pi on essave une nouvelle 
pièce de notre armure, soit que nous chaussions les bottes infoiiues ou (pie 
nous enhlions les culottes à fond extravagant. 



l'.VMllî. 2()7 

On |)(Mis(' (Misuilc il l;i Imiiicrc. Il l'aiil voir chiir pour lucndrc les noies la 
unit, et non> (l(H'iilon> de ne pas c hanger notre système d ('elairajjX' : nous 
aelieloMS di-s lanternes du pa\ s ipu' Ton prot(';;era au nu)yen de hoiles en 
lu)is; (piand elles seront luisees, on les reuiplacera par des lanlernes véni- 
tiennes. . . <le l'erse en solide; toile huilée. Dans ces lantei iies, — il faut mettre 
<|uel(|ne chose dans une lanterne, — on mettra de la l)ou;;ie russe. Elles 
serout sus|)(Mulues à la barre de la tente eomnu! des candélabres. Nous ne 
nous servirons pas d'huile ou île jx-trole, ni de lampes : dans luie chute, ime 




Petite tille sai tc. (D'après une afjuarelle.) 

lampe se disloque, uu ])idou se perce, tandis que la bougie se casse, mais 
les morceaux sont bons, et on la brûle même sans lanterne, au besoin. 

En troisième li(>ne : les moyens de faire du feu. Là-haut, pas de combus- 
tible que des racines, des herbes, du kisiak (fiente du bétail), que 1 on trouve 
seulement par places. A Ak-Baso(ja, près du Taldik, des genévriers parsè- 
ment les pentes ; on en chargera plusieurs chevaux d une provision qu'on 
ménagera avec soin. Mais il faut alliuner le feu et vite et facilement. Api'ès 
une pénible étape, les hommes sont fatigués, il leur tarde de voir le feu, de 
se chauffer, de boire le thé, et sur la neige, par le vent, la tempête, malgré 
les trous (ju on creuse à grand peine, il en faudrait, du temps, des essais, 
avant (jiie la llaiume s élance brillante, réjouissante! Aussi, outre les bri- 



268 AUX IM)ES PAT. TRIillE. 

(juets, Faïuadou, le iioinhrc infini de l)()il< > d alliiiiicf lc> , on prendra 
du pétrole et de Tesprit-dovin et vin « âtre , une phupic- t\(t lolc <pii scia 
le foyer chaque jour dt'placé, derrière leipie! ne clianteiont pas les gril- 
lons. Sur la pUupie on posera le coniliustihle , qu on arrosera do pétrolr 
ou d'esprit, et avec une allumette cela f]and)era. Vive le feu, ami des 
voyageurs ! 

Kt le manger, allez-vous dire, ne vient (pi en (piatrieme li;;ne? I! ne vient 
en aucune ligne, c'est l'affaire capitale dans une expédition ; il est aux autres 
préparatifs comme le soleil aux ])lanétes : c est I intendance, la hase des 
o])érations stratc'giques de longue haleine, c'est le charhon de la machine, les 
voiles de la goélette, les ailes de 1 oiseau; c est au commencement de ra-uvrci 
l'enthousiasme qui persiste ; à la fin, le moral ahattu relève- jiar la digestion. 
Vous aile/ me trouver hien mah'-rie!. Les idéalistes m acc useront d ériger 
un autel ;i l'estomac, ] en ('-rigc mi ;i la source de I aciion. <)n excusera la 
franchise d un homnie (pii a mené souvent l.i \ie hrntale du vovageur, et on 
lui ])ar(lonnera son enthousiasuje it ICgaid de 1 . interulance •• , car il a 
j)lus de cent fois constaté la mauvaise humeur, la maladresse, l apalhie, le 
découragement involontaires des estomacs dc-lahrés, je veux dire des 
hommes ohligc's ;i la (h'pense de foices (pi ils ne pouvaient ]ias rc'parer. La 
citerne se vide, lors(|u On v puise sans la renq)lir ;i propos, et 1 archet sans 
colophane joue faux. Pardon! 

Aussi, lorsque l'on discute la (puintitc- des vivres, ipTou suppute le 
iu)nd)re des journées de marche et (pi on dit : 

ic Prenons pour trente jours à une livre par jour, d 

Je dis ; 

u Prenons pour quarante-cincj jours à deux livres. " 

Mais les Kirghi/ jjrétendent (piOn inaii;;e beaucoup moins sur le Pamir 
que ])lus bas. . . 

u Si les provisions nous gcuent, nous les leltcrons. " 

Kt partant de ce principe, nous aclietons sucre, sel, tlu-, honlxnis, ri/, 
viandes fumées, charcuterie, oies funu-es, mouton lumé, ])oisson fumé de 
1 Aral et de l Oural, fromages, conserves, etc., en doublant ou triplant les 
quantités considérées comme nc'cessaires. 

Ou répare la batterie de cuisine; en temps ordinaire elle est sonuuaire, on 
la réduit au strict nécessaire : deux ou trois marmites de grandeurs diverses, 
des plateaux qui serviront d assiettes ])our plusieius personnes; pas de lour- 
chettes, des cuillers eu bois, et c est tout; on preiulra che/ les Kirghiz 
quelques écuelles de bois, elles sont légères. Nous ne devons pas perdre de 
vue, en achetant notre matéricd, que nous devons le transporter, et de deux 



l.F. 1' A M I W. 209 

Is |)()u\;iiil scivii' au lucmc iisajjc, nous (•li()isiss()ii> le plus U-yer; s'il 
est (I uur iiH|>()i huu'c capitale, le moins cassa])l('. 

Pour lutter contre la nei;;e et contre la ;;lace, nous emportons des pelles, 
des j)ioclies de tailles diverses, îles haches. 

La pharniaci(> n est |)as considérahlo. Capus, (pii en est l adnnnislraleur, 
la complète, et il cond)lo les vides résultant dos étapes j)récédentes. Grâce 
il la pharmacie militaire du rerjjanah, nous possédons 1 indispensahle. 

l! nous reste encore de nu'uus objets apportes d i'urope pour être dis- 




Jeune fille liaia-kirgliiz. 



trihués aux indi{j;ènes que nous voulons récompenser de leur bonne volont(' 
on ffajpier à notre cause. Mais il en reste peu, et nous achetons à Tachkent 
ini ])eau winchester nickelé que nous destinons au khan de Kandjout, qui 
{jarde le sentier des Indes de l'autre côté du Pamir. Une arme aussi luisante 
l adoucira. On le dit cruel, barbare ; il est mauvais fils, en tout cas, car il 
s est défait récennnent de son })ére. Il l a fait assassiner. Il faudra nous 
mettre bien avec ce jeune potentat. A Marfjiiilane, on fabri(|ue des 
bandes d étoffe de soie à dessins pittores((ues et à couleurs chatoyantes 
qui plaisent aux dames et même aux hommes peu civilisés : nous en 
faisons une j)etite provision. Avec des places, des bajjues, des boucles 
d'oreilles, toute une pacotille de ])ijouterie d Or et d argent, nous avons le 
moyen de nous montrer aimables. Nous sommes, en effet, décidés à faire 
preuve de la plus grande politesse et à prodiguer les sourires les plus enga- 



270 AUX INDES PAIt TElîliE. 

yeants lorsque nous le jiifjerojis convcuahlc ; iiiiiis il jxmiI cire iiidi^peiisaMe 
de montrer les dents, et des dents aussi ai{;uës ([im relies d un loup. Aussi, 
nous ne négligeons pas notre arsenal. Partez en vovagc dc'cidt'- a tenir trju- 
jours un i^ameau d'olivier dans une main et un revolver dans votre poche. 
Vous n'aurez pas parcouru trois kilomètres (pie ir. rameau d olivier aura 
pris dans votre poche la ])lace du revolver, (|ui vous servira dr)r(''navaiit à 
formuler les compliments de ])résentation et ipie vous tirerez la ou chez 
nous on tire ses cartes de visite. Nos semhlahles sont ;|(''ii(''i;d< incMl mal 
élevés. 

Aussi toutes nos armes sont mises en état, notre provision de cartouches 
est considérable, Ménas et Rachmed ai{;uisent leurs sahres. Nous nous 
préparons à la guerre afin d'avoir la paix. 

Mais il faudra paver les achats (pu- nous pourrons lairc ou les services 
cpi On nous ])oiu'ra rendre. (Juelle monnaie est preit-rahlc Lacpidlc a 
cours? Les sauvages se soucient peu d une pièce d argent dont ils ne con- 
naissent pas toujoiu's exactement la valeur et (pi ils n ont pas l occasion 
d échanger contie des marchandises ou des ohjets de première nécessite'-. 
Ils préfèrent être pavés en nature. Nous emportons des klialals du Turkestaii, 
de (pudité plus ou moins bonne, nous aujjnicu I oiis un peu la provision d;- 
thé et de sucre, un morceau ipiOn donne a propos ou\re les cd-urs, les 
Kir{;liiz en sont friands et ils 1 acceptent volontiers dans les ('-changes : ils 
demandent quelquefois le thé et toujom-s le sucre. Nous les paverons aussi 
avec du sel cristallisé que nous preiulrons à Osch; avec de la ])oudre. du 
plomb, (pioi(|ue Rachmed prc-tende (pu- .. jamais on ne doil donner d(- la 
poudre à celui (pi On ne connaît ])as, parce cpu' I on ris(pic de donner a un 
ennemi le moyen de vous tuer •• . 

A Osch, nous achèterons de la toile de coton fabri(piée à Kachgar et 
ayant sur chaepie pièce le cachet de la douane chinoise. C est la nu-illeure 
monnaie. A défaut de toile, les gens de rHindou-Kouch et les gens du Pamir 
et du Wakhan acceptent, parail-il, volontiers les lingots d argx-iit aj)pelés 
iamba, marqués également du cachet chinois. Ils ont la forme d une calotte 
de sphère, pèsent une livre, deux livres ou j)lus; on les taille ainsi quOn 
ferait de bâtons de réglisse : à mesure cpi on paye ses dettes, on pèse dans 
une lialance les miettes et les morceaux, et I on verse la somme due. . . dans le 
pan de la rol)e du créancier. Ils échangent cet argent aux bazars contre des 
marchandises ou en l'ont des bijoux, ce qui est une far-on de jdacer son 
argent et d avoir un livret de caisse d ('-pargne ou des titres au poi teur dans 
un pays où banques et Rourse sont inconnues. G est j)our cela (pu- dans 
l'antiquité et au moyen âge on a tant bâti de monuments et de si grau- 



l.K l'AMlIt. 271 

(lioscs, (iiiOii les ;i onu's avec proltision , 1 on se comiail de hijoiix, 

ainsi ([ne lont les sanvajjcs à I occasion : on pcul citer ces rois africains 
(|iii niellent an con de lenrs lenmies (le> colliers d nne vinj;taine de li\ res, 
comme on met cluv. nons de I ar;;ent dans nne tirelire. Hrel, dairs les 




Jeune fille liara-liirgtiiz. (D'après une aquarelle.) 

siècles passés, on ne savait très souvent que faire de son argent, et on Ta 
emplové ii se parer ou ii construire de façon à étonner les contemporains. 
Mais je reviens à mes moutons. 

Kt je lais bien, car le l'amir n est pas franchi, le moment est mal choisi 
pour disserter, attendu (pi aujourd liui, 19 février, nous sommes encore à 
Maryuilane, oii nous attendions un envoi d ar;jent tpie le t('dé{jraphe nous^ 



272 AUX INDES l'A lï TKI'.liE. 

avait annoncé. L'arfjent est vite; touclx', et (.'ii nicinc; temps nous recevons lu 
nouvelle, par un télégramme du clieCde dishiet d Os(]),(jue la neijje tombe 
avec une abondance singulière, et (pie les passes de I Alaï sont fermées. 

On nous conseille de prendre par Tengiz-IJeï, (pi on nous assure être 
facile à francliir. Mais je ne sais pounjuoi, je me défie de cette vallée d Alaï, 
qu'il faudrait traverser dans le sens de la longueur. Je veux bien la croire 
libre de neige lorsqu'il s'agit de la passer en travers, cela lait trop bien 
notre affaire, car c'est un encouragemcnl ;i tenter de francliir le Pamir; outre 
que, si la neige barre la route, il nous reste l espoir de nous en tirer par un 
effort surhumain, tandis qu'en long, de Tengiz-Beï an Kizil-Art, c est sûre- 
ment un échec, la neige nous vaincrait. Demain, je partirai donc avec le 
capitaine Grombtchefski, qui a l'amabilité de m'accompagner, et nous 
verrons. A Osch, nous aurons des renseignements prc'-cis, et je déciderai en 
consé(pience. Au reste, c est tout dc-cidc-, je suis a peu prés convaincu en 
partant qu'il faut passer par le ïaldik, si nous voulons réussir. Nos movens 
pécuniaires ne nous permettent pas ime autre route. Avec de l argent en 
(piantité suffisante, on peut passer partout, c'est ma conviction. Mous en 
avons p;ni. Et l Allemaud dil il faut s étendre selon sa couverture. 

■ Doiu', nous irons à Osch, et s il v a seulement dix chances sur cent de 
franchir leTaklik, nous tenterons fortune. L essentiel e>t d arriver an Pamir 
vite et sans trop de fatigue. Une fois là-haut, nous irons vcms le sud sans 
regarder dernière nous, comme le nageur (pii fixe la rive éloignée où il 
veut atterrir. Il s'agit pour nous de pouvoir se jeter à l eau, la berge est 
haute et le saut difficile. Baste! en ])renant un clan rapide. 

Nous arrivons à Oscli en taranlasse. l^a neige tombe. Nous nous mettons 
immédiatement à la besogne. Grâce au capitaine Grombtchefski, (jui parle 
le turc couramment et que tous les indigènc's connaissent, nous saurons 
bientôt à (pioi nous en tenir. Les Kara-Kirghiz de 1 Alaï ont pour chefs, 
qu'ils élisent, (piatre frères dont la mère jouit parnii eux d une grande con- 
sidération. L élection de ces chefs est approuvée j)ar les autorit(''s russes, 
(pii les chargent de la repartition et de la perception des inqtots. Ils exercent 
une grande influence sur les gens de leurs tribus et nous seront fort utiles. 
Ils sont mandés à Osch. On leur a recommandé de nous procurer un guide 
s'il est possible. Et un matin, voilà (pie des cavaliers arrivent sur de bons 
chevaux, ce sont les khans, suivis de leurs serviteurs. 

On introduit les khans. Ils sont tous de haute taille, ils ont les veux j>etits, 
la tète ronde sur un cou de taureau enfoncé dans de larges épaules; ils ont 
des bottes de cuir fauve, des pelisses, le fouet à la main. Ils marchent en se 
balançant sur des jambes arquées. Des flocons de neige sont pris aux rares 



I.E PAMIll. 27 3 

poils (K' IiMir l);irl)iclu' l'I (oui rurcs de leur Ijoiiiui ; un seul dCnlix' (ni\ 
|>i)i tc tuil);ui : r>;itii-l)('(;, 1 aini', un IcUrt' (|ui sait lire et écrire couranuneut 
et lial)ite O.-cli. Des Kirjjlii/. j)arlen( mal de lui : des vieux (|ui sont uK-eou- 
tents lui jnéteut dos hahitudes de Sarte. 

Nous leur serrons la main, le capitaine les présente. On aj)port',' des 
chaises, et ils s assoieiil jiar ranj; d àjje. Nous tenons divan, tandis (pie 
les tasses de tlu- ciiculent. I.e j)r()jet de traverser le Taldik est exposé. Ils 
écoutent silencieux, la H^jiu'e impassible. Batir-hej; montre son mons- 




Oscti , vu du trône de Salomon. 



trueux voisin, ([ui a les veux perdus dans une face rou(je taillée dans un 
l)loc et dit : 

.. Makmoud habite prés du Taldik; il a vu des gens qui en venaient, il 
pourra vous dire si I on peut passer, malgré la neige jaune (san-])arf) cpii 
tombe tous les jours depuis une semaine, 

Makmoud, d'une taille au-dessus de la moyenne, parait petit tant il est 
{;ros. Il parle avec une voix enrouée et gutturale. Les mots de cette langue 
turque, énergi([ue et màle, sortent nets et clairs ii travers ses grosses lèvres. 

-- Il V a beaucoup de neige dans la montagne. Le Taldik est fermé, mais 
on jjeut faire un chemin et porter les Toura de 1 autre côté. Seulement, il 
faut le temps de rassembler des hommes et plusieurs jours de travail. Si la 
neige continue à tomber, nous aurons beaucoup de peine. 

— Dis franchement si tu crois la chose possible. 

35 



27r+ AUX INDES PAU TEliliE. 

— Je la crois possible. " Il se tourne A ors le quatriciiH; de la rangée, le 
plus jeune, à raine intelligente, leur neveu. 

i Mollah-Baïas est de mon avis. Lui sait encore mieux rpie moi ce 
(ju'on peut faire, il a des tentes au pied même du Taldik, ;i Ak-Iîasoya. •• 

MoUali-Baïas répond : i; Je suis de 1 avis de Makmoud. .Mais nous aurouâ 




Maknidiul. 

de la peine parce que nous sommes dans la saison de la nei{|e jaune. Il en 
est tombé et il eu toud)era encore beaucoup. Je pense qu on doit essaver. " 

Il JU' m en lallait pas davantage pour être le ])lus jov(;ux des liommes. 
Il me semblait ipi'ou nous ouvrait la j)orlç du Pamir. On ])ouvait proba- 
blement traverser le Taldik. Ouelle cliance! 

Immédiatement nous nous souuues occupés de la vallée de i Alai. Nul 
ne l'a visitée en hiver. Tous pensent qu il y a de la neiye, mais peu. liatir- 
beg dit que l'on peut questionner le dji{^;uite de son frère aîné Al)doullali- 
Khan, cpii lutta contre Skobeleff et moui ut dans le pays de Caboul, où il 



I.K l'AMin. 



275 



!<\'tait rt'fufjR'. Sailik, Ici est le nom du lidèle sorvitour, 1 a accoinpajjiH' ;i 
travers lo Pamir, le Waklian, le Ikulakt liane ; il coiinait le chemin du l'amir, 
où il a tait souvent des l)ar;iula> dans l,i bonne saison. G est nu haranlaelii 
illustre. Depuis la nioil d Alxloullah-Kliau, il \it dans I aoni du second 
trère IJatir-hej^; et lui est tonl dévoué. 

Sadik entre. C e.-l nu homme à la figure lannc-e, vêtu du bonnet et de la 
pelisse de peau de mouton traditionnels. Tu vrai 
Kara-Kirghiz ; son petit (vil est dehanl. il s age- 
nouille sans mot dire près de Makmoud. On lui 
demande son avis. 

Il n a pas vu 1 Alai en hiver, mais il présume 
(pi On pourra le traverser. 

.. Kt la passe de Kizil-Art, qui est au sud-est de 
Taldik et cjui mène au Pamir? 

— .) ai entendu dire par des Kirghiz du Pamir 
<pi elle était toujours libre. 

— Et sur le Pamir? 

— La neige y est rare, dit-on. •! 
Si tout cela est vrai, les nouvelles sont excel- 
lentes, 1 horizon est riant. 

.. Combien penses-tu (pi il taille de temps ])()ur 
atteindre un endroit où nous trouverons un peu 
de broussailles et de 1 herbe de 1 an passé? 

— C est de Basai-Goiunbaz à la téte de l'Ak-Sou (Oxus) que tu veux 
parler? 

— Oui. 

— En douze jours, depuis le pied du Taldik, depuis l Alaï. 

— Et toi, Batir-beg? 

— En quinze jours. 

— Et toi, Makmoud? 

— En vingt jours, car vous avez du bagage, et la saison est mauvaise, n 
Le capitaine est d'accord avec Batir-beg, moi avec Makmoud. En mon 

for intérieur, je pense qu'avec les hasards de la route nous serons un bon 
mois en chemin avant d atteindrcî un village, et peut-être plus longtemps. 
Les précautions seront prises en conséquence. 

" Veux-tu nous montrer la route, Sadik? d 

Il s incline en signe d ac(piiescement. 
Jusqu où connais-tu le chemin? 

— Jusqu'au Wakhan. Tu veux passer par le Kandjout. Je ne suis jamais allé 




276 AUX INDES PAR TERRE. 

dans ce pays-là. Quand on est arrivé près du Wakhan en venant du soleil 
levant pendant plusieurs jours, on tourne ii {)auc]ie vers le midi pour aller 
au Kandjout. 

— As-tu entendu parler des {)ens de ce pavs ? 

— Je sais (pi'ils viennent sur le Pamir, pendant 1 été, pour voler des 
troupeaux et des hommes, i 

La séance est levée. Le lendemain, Batir-])e(j nous apportera la note de ce 
qu'il nous croit indispensable pour la traversée du Pamir jusqu a ISasaï- 
Goumbaz. Il fera le calcul pour liuit personnes. 

En supposant que tout aille très mal, (pie jusqu'il ce que nous sovons sur 
le Pamir, au delà du Kizil-Art, nous avons des difficultés presque insur- 
montables, ])lus loin elles seront moindres, je ])arle de celles qui nous vien- 
dront de la neiye. 

En effet, on nous dit (pi il n v a pas de nci^je sur le Pamir. On I affirme. 
En mettant les choses au pis, il v en aura peul-étre par places, mais jamais 
assez pour nous arrêter. Sur l'Alaï, on nous dit <pi il v en a -peu - , mettons 
« beaucoup " . Le plus grand effort physique sera nécessaire dans le com- 
mencement; il faut donc (ju(; nous sovons soulagés au commencement autant 
que faire se peut. 

Batir-beg pense que le passage du Taldik nécessitera I emploi tl une 
centaine de piétons et d(; cavaliers. ]Sous laisserons faire la besogne 
difficile à ces gens, et noiis les renverrons. Nous viserons à ne point fatiguer 
ni les hommes ni les chevaux qui doivent faire toute la route. Ceux-là 
voyageront en sleeping-car jus(|u à 1 Alaï. Ceux-là, ce sont Sadik, deux 
autres Kirghiz (pi il choisira, ^Ic'uas, Ilachmed et nous autres. Jus(pi au 
delà du Kizil-Art, à travers 1 Alai, nous emploierons une autre bande 
dune quarantaine de Kirghiz avec leurs clievaux (pii tiansporteront nos 
bagages, de façon (pic nos cluîvaux naxanl (pie leur individu ;i trans- 
jiorter, arrivent relativement dispos sur le Pamir. Ils voyageront en pre- 
mière classe jusqu'au Kara-Koul. C est là que nous renverrons la deuxième 
bande de Kirghiz et que nous serons abandonnés à nous-mêmes. C est 
également à partir du Kara-Koul (jue nous commencerons à entamer nos 
])rovisions, à moins d'imprévu, l^n réalité, nous partirons de Kara-Koul. Tel 
est le plan. Pourrons-nous 1 exécuter? Allah seul le sait! Sur le terrain, nous 
verrons. Pour l'instant, il s agit de prévoir avec la prudence et la pusil- 
lanimité la plus grande. 

Donc voilà Tavenir. jXous vovagerons en seconde classe d Osch à 
Ak-Basoga, en sleeping-car jus(pi à l Alaï, en deuxième justpi au Pamir, 
et sur le Pamir en troisième, ou peut-être en dix-builieine classe, qui 



l.E PAMlll. 277 

est celle du convoi luiiéhre ;i prix extréineinent réduits. Nous ne savons 
pas. 

En attendant, nous continuons les achats de chevaux, et j(? telé^jraphie à 
nies lieux compagnons restés à Mar{]uilane avec lîachuied : .. Arrivez dès que 
tout ce (pie v(nis ave/ à pri'parer sera prêt. ■■ 

Deux jours après, toute notre troupe était reuni(! chez le colonel Deilnier, 
(pii nous offrait une cordiale hospitalité. Rachnied manquait encore ; il vient 
à grandes journées avec nos hayages. Quand il sera là, tout sera prêt, et nous 
partirons. 

On cuit deux fois d innombrables petites galettes de pain mélangées de 
graisse. On fait bouillir de la viande de mouton, on la sale, puis on 
l'entasse dans des panses de mouton bien nettovées : elle se conservera 
longtemps grâce au froid. On ne s en servira (pie dans les circonstances 
difficiles ou lorscpi on ne pourra faire du feu, soit (pie le combustible vienne 
à maïupier, ou (jue le temps juesse, ou (jue la violence de la tempête nous 
empêche de rien allumer. A Ak-Basoga, nous tromerons des moutons, leur 
viande sera facile à conserver, elle gèlera : en la tenant à l ombre, elle ne se 
gâtera pas. 

On prépare de la farine, des galettes sans graisse; du millet est grillé à 
1 avance: tantôt on en fera de labouillie, tantcjt on le prendra dans la poche, 
et chemin faisant on le grignotera, cela donnera de la jamlie; car les étapes 
seront longues, on ne s'arrête que pour coucher, et à une grande altitude 
I homme est sujet aux faiblesses, et il mange peu à la fois, mais souvent. 
C est pour cela (pie le gros Makmoud nous conseille d'ajouter à notre 
cargaison une soixantaine de livres d abricots séchés, qu'on suce en chemin 
<piand 1 estomac non satisfait le manifeste jjar des tiraillements. Et puis les 
Kirgliiz aiment beaucoup les abricots séchés, et... nous aussi. 

On achète de I huile, qui remplacera à l'occasion notre graisse de mouton, 
que nous einjdoierons en guise de beurre, et qu on sale à 1 avance. Le pain lui- 
même est un peu plus salé que de coutume, car nous craignons le manque 
de condiments par-dessus tout : le succès de l'expédition, (jui demande un 
{jraud effort jjhysique, dépend de l état des estomacs. De temps à autre 
on distribuera des bonbons de sucre aux huit hommes de 1 armée régulière. 
Nous ne nous refusons rien. 

Les chevaux de bat ont chacun une selle, une couverture en feutre double 
(pii les couvrira de la tete ii la croupe durant la nuit et qu on repliera j)en- 
dant le jour. Les fers, les clous à ferrer, les marteaux, le radoir, le couteau 



278 AUX INDES PAR TERI'.E. 

à corne, tous les outils tle loijjeion, les uipuilles a coudre le feutre, les 
ficelles, tout est empaqueté. On achète encore des cordes russes en 
cliauYre : elles sonl Ix'aucoiij) pins solides (nie les cordes des indifjénes. 
Nous emportons cependant un lot de cordes de laine et de crin laltiifpiées 
par les Kii fjliiz ; elles sont plus faciles à manier par la {jelée, on lescoujx' j)lus 
facilement. Car on les d(!vra coujxm- ;i cliacpie instant dans la neijje, lorscpie 
les bétes s abattent, que les doigts sont {jourds et ne peuvent défaire les 
nœuds. Je ne vous parle pas d'autres menus objets, qui tous ont leur 
importance. .1 ai jx'ur de vous l'ali;;ncr par {elle iiouiciiclat ure. Je suis 
entré dans les détails avec l inlenlion de monirer ;i quel j)oiMt les préparatifs 
de notre entreprise étaient conq)li(jués et (pu,' le vovajje a cela tle commun 
avec la guerre, qu'il faut le ])r('j)arer avec ])riulence et ICxt-culer avec 
audace. 

Aujourd hui, 5 mars, tout est prêt, saiil I ipic Makmoud se char^je 

de nous livrer à Ak-Basofia, au pied du Taldilv. Chemin laisant, Sadik 
s adjoindra un aide de sa coiniaissance (pii est de la li ibu de Maknujud. 
Le huitième sera un individu avant habité le Pamir; on le cherche. 

Le capitaine Grombtchefski est parti il y a (pielquesjours pour Marjjuilane, 
après nous avoir aidés de son mieux. Nous l'en remercions bien. Le sous- 
chef de district, le capitaine (llouchanofski, nous acconq)aj;nera jus(pi à 
Ak-Basojja ; sa présence nous facilitera le passaye du Taldik en nous assu- 
rant le concours eificace des Kara-Kir^^hiz, (pii ne sont pas les plus o])éis- 
sants des hommes. Nous ])artirons demain. Nous cMnovons un tel(''{|ramme 
d'adieu et de remerciement à Tachkent, ;i notre brave ami Midier et au 
(jouverneur (jenéral, aux {jéneranx Ivanotl et Karaikoll. ipii nous r("pondent 
en nous souhaitant bonne chance et au revoir. I".t pouicpioi n aurions-nous 
pas de chance? Pourquoi ne se reverrait-ou pas ? Nous sommes bien décidés, 
et nous irons jusqu'au bout. Nous espérons (ju en France, en cas d échec, 
on ne nous jettera pas la pierre, et, si nous réussissons, qu'on ne nous 
blâmera pas d'avoir osé. 

G 111,115. 

Enfin, nous sommes en selle. Nous ne vovons plus Osch, nous allons 
entrer dans la montajjne, nous sommes bien partis. Nous sommes heureux. 
On éprouve une sensation l)ien a^réalile en touchant à la rt'alisation d un 
projet longtemps couvé. On ressent une joie conq)arable à celle de la poule 
qui voit les premiers pas de ses petits : ils marchent donc! Supposez 



l.F. l'AMIU. 279 

Tantalo saisissant entre ses dents une poire tombée de I arhic on il l a vue 
mûrir, avant Teau ;i la houelie, des |ourn{'es entières; il ne la tient ([ne jiar 
la (|ueue, mais il la tient; il a la joie d un eoinmenremcMit dcî possession, 
mais il craint eiieore (|ue la poire ne lui éeliappe. Pourvu (pu,' nous la maii- 
{jions tout entière |u>([u aux... Indes! 

Nous lon;;eons les eont relort s de l Alaï piscpi ;i Madi, et le passage nous 
rappelle les en\ irons de Sarid|oui : ce sont les nu'uies collines nues. Tou- 
jours I Asie centrale. 

A Madi, nous nous installons sous la tente. Voici ipi on a rej)ris la vie 




Madi. 



de canipemenl : les i'eux, le va-et-vient des (jens, les chevaux au picpiet. 

Le 7 mars, nous étions à Kaplan-Koul, dans un cirque de montayues, dans 
un trou. A niesm'e (|ue nous nous élevons, la neige est plus drue. Le 8 mars, 
par une passe glissante sur la lu'ige ([ui fond, nous descendons dans un 
autre cinjne plus large, tout vert, ou il lait chauil, oii des troupeaux 
paissent ii 1 entour du fortin de Goultclia. 

A 1 est, nous apercevons les ouï (tentes) du gros Maknu)utl. Il se joindra à 
notre troupe. 

Le fortin est commandé par le capitaine Galherg, <pii vit lii avec sa 
femme et ses deux enfants. Il a une cliarmante liunille, et 1 isolement ne lui 
pèse pas. 

A Goultclia, Sadik nous présente un certain Ahdouraksoid (pii nous 
suivi'a volontiers. C'est un beau et vigoureux Kara-Kirgliiz, de haute taille, 



280 AUX INDES l' A R TERRE. 

â{jé d'une trentaine d'années. Goultcha est le dernier point où nous trouve- 
rons des Russes. Nous examinons notre équipement, on vérifie si ri^^n ne 
manque. Les chevaux se reposent toute la join née du 9 mars. On les {;ave 
d'excellent (ourrajje et d'orye. C'est leur ticrnicrc Ixjiine taMe; nous aussi, 
profitons encore une fois de l'excellente hospitalité ru>>e che/ le capitaine 
Galberg. On n ou])lie pas ces instants-là. 

Un Kachjjarien, un rôdeur, nous oHie ses services, il s entend à cliarjjer 
les chevaux et veut nous suivre ]us(ju au hout du monde, dit ISachmed, à 




Goultcha. (D'après une .ujuaicllc.) 



qui il plait beaucoup dès l abord. En effet, 1 enjjajjé voloutau'e gratte très 
habilement du dombourak, il chante d une Ix'lle voix et sait conter nondire 
d'histoires plus belles les unes (pie les autres. 11 a des talents de sociétt-. Il 
est bouillant d'ardeur, cet artiste. C'est un farceur - , ou un honmie qui ne 
se rend pas compte de rengagement qu il prend. Nous verrons demain. Une 
étape suffira pour apj)récier son mérite. 

10 mars. 

Par la j)luie et la neige, en suivant une route assez facile, se glissant à 
travers un paysage nous l'appelant l'Ablatoum et le Caucase, nous arrivons 
à Kizil-Kourgane, qui est une réduction de Goultcha. Son nom lui vient des 



LE l'AMiR. 



281 



paii;; (le imus ron|;ràti('? d nu fortin ruiné que les anciens khnns du 
l'ergauali avaient lait construire. Il servait de résidence à un poste de 
zekketchis (eui|)lovés de douane) charyés de prélever un droit sur les 
caravanes, et ii des soldats (pii devaient contenir les harantacbis (pillards, 
voleurs tle chevaux). 

Le soir, Raclnned, penaud, annonce que le Kacli{;arieu chanteur a dis- 
paru. 



IL 



Le froid commence : ii huit heures du matin, il v a encore — 1", la neige 
tombe. Une hiihle brise souille du nord-nord-ouest. 

Nous traversons l étroit dc-Hlé de Djangrik, sauvage et pittoresque, avec 
des rochers à pic. On nous montre sur un plateau qui le précède les ruines 
d une forteresse (pie les Chinois auraient 
construite. 

En suivant la rivière, nous arrivons 
à Soufi-Kourgane , ou nous trouvons 
Batir-beg qui revient du Taldik. Il nous 
annonce que la neige est très pro- 
fonde, (pi il ne faudra pas moins de 
trois jours de travail, que des avalan- 
ches menacent. La neige toml)e tou- 
jours. Dans le Terek-Davane, dix che- 
vaux d une caravane ont été emportés 
par la neige (pii coule n (l avalanche). 
Ce sera difficile. Les nouvelles sont 
mauvaises. Est-ce que nous ne pour- 
rions pas passer ? Probablement que 
Batir-beg veut que nous pavions plus ~ 
cher les Kirghiz. 

A Soufi-Ivourgane , la route bifurque 
vers le Terek-Davane et Kachgar, ou 

les Chinois nous attendent. Nous leur avons fait annoncer notre arrivée. 
Attendez-nous, Chinois ! 




AbJouraIvSoul. 



12 



Temps mauvais. Un vent du sud très violent nous fouette la face, la 
neige tombe à gros flocons, par rafales. Quand elle cesse, nous voyons que 

36 



282 AUX INDES PAR TERRE. 

tout est blanc autour de nous. Si 1 on s éloiyne du sentier, on enfonce à 
toucher la neifje des étriers; dans certaines places, il y a des amas plus pro- 
fonds encore. 

Le soleil donne, et le vent continue; aveu{;lés l:i réverbération et 1 air 
froid, nous faisons un détour involontaire j)ar le kiclilak de 'J"( lioulak-ljouz : 
nous passons sans le voir àcôté d'un sentier fravéjus(pi aux tentes dressées à 
notre intention à Ak-Basoga, au pied du Taldik. Uatir-beff nous annonce 
qu'il a réuni des lioninies et qu on alhupicra la j)assc demain matin, dès que 
des piétons envoyés en éclaireurs seront r<!venus. 

Tout le monde est d accord, — et nous le crovons sans peine, — que la 
passe est obstruée par une énorme (piantilé de neijje. 

Nous sommes à environ trois mille mètres d allilude, le froid ( oninience 
à être assez ri{joureux. A Marguilane, la ( lialeiw est iiisuppoi laMe. 

Le froid lUî nous effraye ])as, mais cette nei(|(' ! On ne parle |)as d antre 
chose. Nous regrettons de n avoir pu nous mettre en route plus tôt. Nous 
voulions pai tir en février, mais les j)r(''parati(s se font si lentement! Lt puis, 
à quoi bon des regrets? la situation reste la même, pas encore très nette, 
sans certitude. 

1.3 mars. 

Nous prenons livraison de 1 orge. Les Kirghiz avancent dans le (h'fdé du 
Taldik. Des hommes revenus à la nuit annoiu'ent (pi on sera plus loin que 
la passe demain. Le ciel est libre, ])as de vent. Si ce temps continue cin<| 
ou six jours, le travail sera possible, et nous passerons, l'oui vu cpie le vent 
ne s'élève pas! Les écarts de température connuenceiit : à 9 heures du 
matin, _j_ 23° au soleil, — 5°, 8 à lOndjre ; à 2 heuics du soir, -\- 37° au 
soleil, — 1",6 à l'ombre; à 6 heures, — t)" ; ;i !) heures 20 du soir, — 18°. 
Pas de vent, le ciel se couvre à l'est. 

Quinze chevaux sont demandés à Soufi-Kourgane. A Tchoulak-])ouz, on 
n'en aura que quinze pour le transport des bagages ius(|u au Kara-Koul. 
Toutes les bêtes disponibles sont enq)loyées à piétiiu'r la roule. 

14 mars. 

En m'éveillant au jour, je regarde pari es])ace libre <pie laisse la portière 
trop courte de la tente, et j'aperçois une plaque blanche éblouissante. 
Serait-ce de la neige? C'est grave. Mes veux s habituent ;i la lumière, et je 
constate que le sol est illuminé par la réverbération. Aussi, quand Sadik 
entre afin d'allumer le feu, sa figure me parait agréable. 



I.E l'AMlH. 285 

A 7 heures (lu matin , KJ", pas de hi ise ; ii midi, — 1",.") i» lOinhie, 
-|- I 7 ' au soleil. 

Makmouil nous annonce ([ue j)ai nii les f;ens occupés dans le Taldik, il 
en est un ([ui a sa tril)u sur le Pamir et dont la lenime et les enfants 
sont ici. 11 nous acconipa{;nera volontiers. Là-haut, il nous procurera des 
{juides, si nous trouvons du nu)n(ie. 

Nous tuons trois moutons, on achète encore soixante-ciii([ livres de larine 
pour la houillie, et (piatre cents livres pour les aides juscju au Kara-Koul. 

Nous avons plus de deux mille livres d orge. Nous comptons perdre des 
chevaux, et alors nous nourrirons mieux les survivants. 

A la nuit, pas de vent, un beau firmament. Nous exultons. A 8 heures 15 
du soir, — 17\r>. Ah ! la belle gelée! Elle nous sauvera. 

A huit heures du soir, Balir-l)e(j a aniujucé c|ue dès demain Ton pourra 
expédier à 1 avance le bagage sur trente chevaux. A vingt verstes, il y a trois 
avalanches à craindre. Il faudra absolument aller camper au delà, et ])our 
cela, partir après-demain au clair de la lune. Entendu. 

On nous annonce <pie Te Kirghiz du Pamir qui doit nous accompagner a 
dit qu il avait hal)ité autrefois le Ivandjout et v avait fait du commerce. Voilà 
un guide j)arfait. Demain, ou nous le présentera. 
- Et I Alai? demandons-nous. 

— Nous ne saurions vous renseigner exactement. Nous n'y sommes pas 
allés. De loin, il est très blanc. Voilà tout ce que nous pouvons vous dire, -.-i 

Nous nous occuperons plus tard de 1 Alaï, après le Taldik, que nous allons 
fraïu'hir, à moins de vent, de neige, d une tempête. Mais le baromètre 
monte. Le ciel est d azur. Nous sommes pleins d'espoir. Pour mon compte, 
je suis heureux et très flatté d avoir voulu choisir absolument cette route, 
maintenant (pie j'ai l'assurance (ju elle peut être suivie. Aussi j'ai envie de 
considérer le j)aysage. Je sors de la tente. Un coup d'œil au thermomètre : 
— 20°, il est 9 heures 30. Bonne geh'e ! Ijonne gelée! Pas la moindre brise. 
Alhamdo lillah ! Alhamdo lillah ! Louange à Dieu! Louange à Dieu! Je 
crois bien (jue nous passerons. Il ne me reste plus qu'un tout petit peu de 
défiance. Mais je suis pessimiste avant d agir, et, en tenant compte de l'équa- 
tion personnelle, il faut bien que je m avoue que je suis sûr de la réussite, 
à moins de... oui, mais à moins de... 

Nous sommes au fond d une impasse fermée par des montagnes blanches 
en pointe ; les étoiles scintillent. . . gaiement, — dumoment que je suis gai, — 
la clarté qui filtre à travers les tentes est poétique, et poétiques aussi les 
aboiements des chiens, le bruit des chevaux qui mangent, l'homme qui 
tire la jambe dans la neige en revenant de chercher de l'eau au puits 



286 AUX INDES PAR TERIiE. 

taillé clans la {jlace de la rivière; |)oélique le bois |)( t illaiit et lançant des 
charbons à la face de ceux qui se chauffent, et la na|)|)c lilanclie tout autour, 
et la voix de basse de Menas, qui chante un chant de {juerre turc en recou- 
sant une bâche. Allons nous coucher, laire de beaux rêves ! 

13 mars. 

On nous amène celui qui a fait du commerce dans le Kandjout. Curieux 

commerçant lin homme de petite taille, large, 
traj)U, face énorme, atteint de conjonctivite et 
ne pouvant rejjarder à cause du feu, et sale. Il 
ira avec nous moNcnnanl un bon salaire. Il est 
de; la pcnj)la(l(! des Tcil, de la tiibu des Icliki 
(pii ont leur place près du llan{j-Koul. il est venu 
dans 1 Alaï on ne sait pounjuoi. On 1 a accueilli, 
car il est de la {jrande famille des l\.ara-Kir{]hiz. 

Nous le questionnons, ses réponses j)rouvent 
qu'effeci iv( lucnl il connaît bien la route, 
i- Y a-t-il beaucoup de ncijjc la-haut? 
— Dieu seul le sait ■• , n'-pond-il. 
Il ne se conq)romet pas. Il ira à |)ied et res- 
tera chez les siens, où il hivernera. A la belle 
saison, il reviendra à Ak-Basof;a. 

Le beau temps ix-rsiste. Nous nous mettons 
Satii-Koul. ' ' 

en coslunu' de l'aniii' aiin de nous photogra- 
phier. Nous nous admirons. Nous prenons des pro|)ortions phénoménales, 
grâce aux pelisses et aux bottes; nous sonunes bours(Mill('s , gonMcs, 
énormes, avec des membres ii assommer un mégatlu-rium d'un coup de 
poing, à étouffer un animal antédiluvien. Capus a un air antédiluvien, 
Pépin aussi, et moi aussi; tous nous sommes anli'diluviens. 

Avec les lunettes et le malakai ici nu- sur le nez, notre tete send)le coiffée 
d'un scaphandre. Nous rions. 

A l'intérieur de notre tente, partout des aimes sont accrochées, 
a On se croirait dans une caserne - , dit llachmed. 

Avant le coucher du soleil, les bagages partent. On tachera de les porter 
au delà du Taldik d une traite. Les ouvriers (pii oui pictini' la route aide- 
ront les mvdetiers. A l'heure ou le mollah criera la prière, Makmoud 
viendra nous éveiller. Nous rc-glons nos conq)tes, iu)us distribuons des 
cadeaux, et longtemps nous causons avec le capitaine Glouchanolski en 




LE PAMIU. 289 

buvant des tassi'> de llu'. Puis, nous c'crivons encore (|ue!(|ues lettre?, et 
1 on >e eoiiclie. 

La lu'ifje t<)nil)e, peu dm lieureuseinent. 

.lu?(|u à j)iès de niiiniit, | entends llaelinied eonter des histoires h nos 
hommes et à ceux (hi capitaine. Il v a (U's inlermè(h's de chant avec acconi- 
pajjnement de doml)ourak. Ils boivent et fument, on entend le {jl()U{;lou du 
tcliilim pipe ;i eau\ l'uis les histoires reprennent, interronipu.'s |)ar les rires 
«'•clatants de M("iias. (pii est scepti([ue. Le lait est (pu- HacliuuMl s attribue des 
aventures bizarres. Les rires de Menas cessent, il s est eiulormi sans doute. 
Le conteur continue. Je m'endors. 

Nos hommes Icraient bien de m imiter, mais on a coutuuu' de se rejouir 
avec les amis, la veille d embarcpier pour une longue traversée. La notre 
sera-t-elle lieureuse? Allah seul le sait, comme dit l'affreux {juide ipii r('[>ond 
au nom tle Satti-Koul. 




Koumgane et tcliilitn. 



37 



KN TEXL'E DE IlOUTE. 



CHAPITRE XI 

LE PAMIR (suite). 

Dép;irt pour l - Taldlk. — L .s ailiciiY. — La traversi'e de la passe. — Le val du Talilik. — 
Mauvaises nouvelles de l'Alaï. — Plus d'aides. — Prép.iratifs de combat. — Un autre monde. 

— Où sommes-nous? — Dans la nei{;e. — La lutte. — La « mer lilanclie « . — Paysage 
polaire. — En allant à Ourtak. — liergers cernés par la neijje. — Décoarafjement de la troupe. 

— Repos. — L escalade du Kizil-.\rt. — Sur le « toit du monde " . — Enfin ! 

.. Allah (îst {|Taiid ! Allah e.^t f;rand ! ■■ répète le mollah annonraiit hi prière. 
Il est temps de se lever. Je rejjarde ma montre : deux heures (|uarante. Hé ! 
Raclmied ! hé! Ménas! il faut se prt'parer ! Du thé! du feu ! • La lanterne est 
allumée, une flamhée ne tarde pas à éelairer les compafjnons, (pii s'étirent. 
D une tente à l autre, les {jens s'appellent, la neifje {jeh'e ;;rince sous les 
pas, ([uelipies-uiis toussent : on entend les bruits d im r('veil. Je sors. Le 
riel est couvert légèrement. Pas de vent. Dix defjrés de froid. Espérons 
([ue ce beau temps va continuer. 

Un énorme personna{je s'avance vers moi par le sentier tracé dans la 
neifje : c est le {jros MakmotuI, très emmitouflé, tpii vient nous éveilici' : la 
veille, il lujus avait promis de sonner le boute-selle lui-même. Le capitaine 
Glouchanofski, Hatir-He;;, Mf)llah-Païas le neveu arrivent à leur toiu", et, 



292 AUX INDES PAR TERHE. 

assis sur le feutre, nous Ijuvoms le thé eu attendant l apparilion de la lurif!. 
Les chevaux mari^jent une dernière botte; on en chaijjcra (|U( l(|n( r— uns de 
bois, et 1 on expédiera les chevaux non charyés sous la coiuJnite de Sadik, 
ayant à ses ordres Abdourrasoul et Satti-Koul; ils prendront une avance 
sur nous, de manière que nous n avons pas d à-coup, et ils nous facilite- 
ront la route en piétinant la n(;i{je. 

Ils sont prêts vers (piatre heures et demie, et nous sortons de la lenl<r 
pour assister à leur départ. Ouelle belle lune! avec (pielle Piàce cHc phinc 
dans le firmament ! Elle ne nous jjaraît pas aussi éloi^ynée «pie disent les 
matlu-maticiens astronomes. 

Satti-Koid, peu expansif, part sans rien dire, le premier, à pied, un l)àloii 
à la main ; il tire par la lonye un cheval (pie suivront la moitié des autres 
chevaux qu'on a soin de ne pas ('-couer, a(iu (pi ils aient la liberté de leurs 
mouvements : en liberté, ils se fati{jueronl moins, et la chute de 1 un n Cn- 
trainera pas la chute de celui (jui prc'ccdc ou de cehii ijui suit. Cette pre- 
mière moitié sera suivie dv Abchjurrasoul, ipii e\cil( ra de ses cri>; les 
paresseux. 

Abdourrasoul a des connaissances parmi les assistants, il fait ses adieux 
il Makmoud, son khan, puis s en va. Des adieux brefs : les mains ii la baibe, 
un - Dieu est{;rand! ' et c'est tout. .Sadik est jihis l()(|naci'. Il fait des repro- 
ches à Batir-15e{j de l'avoir enga^jé dans cette expédition : - Tu sais bien que 
je n'ai pas semé d'orye. Que m envoies-tu dans la nei{;e! Sais-tu si j(! 
reviendrai? Tu prendras soin de mes affaires, pendant mon absence. ■ 

Batir-Bey le rassure en souriant. Sadik a sanglé son dernier cheval, tout 
en causant. 11 dit un a Allah est grand! ^ ses amis le rejx lc ut, et il silfle, 
frappe sur la croupe des chevaux, 1 un après 1 autre, et la hie s éloigiu'; lui, 
à cheval, ferme la marche. 

Nous rentrons dans la tente déjeuner avec le capitaine, puis nous 
endossons notre harnais et nous montons à cheval. Mollah-Païas nous pré- 
cédera. Nous échangeons une dernière poignée de main. Les khans por- 
tent la main ;i la barbe. " Que Dieu vous protège! que Dieu vous aide ! 
Avec Dieu! Bonne santé! Au revoir! au revoir! Bonne chance! nous dit le 
caj)itaine levant sa casquette. 

Nous répétons : 

« Bonne santé! Au revoir! •• et nous partons. On se retourne une 
dernière fois sur la selle, on élève le fouet, on salue du bras... et en avant! 
Nous ne nous retournons plus. Nous sommes bientôt dans le défilé qui 
mène à la passe de Taldik. 

D'abord, la neige n'est pas profonde, un mètre à peiiu», et le sentier est 



I.E l'A Ml H. 2 3 

solide relativement, grâce à la {jelt'e. Puis la luoiiti'e coininence, et nous 
{jriinpons sur les roches ; les |)entes n'ont point {;ar(Ié de neijje, et la gelée 
(jni nous sert dans le bas nous est ici un obstacle : elle a rendu les pentes 
glissantes, et, malgré les excellentes jambes d<;s bétes et leur énergie, les 
chutes commencent. A chacjue instant on fait halte, afin que les chevaux 
reprennent haleine, puis 1 ascension recommence; les chevaux, téte basse, 
les naseaux dilatés, se cramponnent aux aspériti's : le sol cède souvent 
sous leurs pieds, la croûte se rompt, une pierre se dc'tacluN c[ ils niontenl ;i 




Départ pour le Taldik. 



1 assaut nerveusement, comme pris de la j)eur du vide iju'ils guignent de 
I ceil et sentent derrière eux. A bout de souIHe, ils s'arrêtent, les jambes 
raidies; leurs flancs s'élèvent et s'abaissent par la poussée et le ressac de 
l'air. Quelles courageuses bétes! 

A huit heures, nous mangeons une galette de pain au sommet du Taldik, 
il 3,700 mètres environ. Il s'agit maintenant de sortir de l'c-troite vallée du 
même nom qui conduit au plateau de l'Alaï. 

Nous suivons une crête, car la vallée est étroite; et ensevelie sous des 
monceaux de neige ou un cavalier disparaîtrait. Des rochers de quartzite 
passent leurs pointes à travers, ainsi que des sommets d'édifices enfouis 
sous la lave d'une éruption : celle-ci est blanche. Puis, nous quittons cette 



294 AUX INDES PAR TET, HE. 

crête partageant la vallc'o et nous en (leseeii(lr)iis (•oiiiiiic du faite d iiiic 
toiture, et dans le coidoir d'en ])as, nous tcnnhoiid dans une siiih- de vt'-rila- 
bles puits dont la j)lace est inai(jU('e ])ar les {jroupes des Kir;;lii/ «pii se 
reposent, qui hissent les ba(;a{;(!s ou les clKivaux, et se traînent dans la 
neige avec les coHres sur le dos, 1 Un d Cux tirant le j>ortef"aix pai' devant, 
un autre l'épaulant j)ar derrière. Nos chutes sont nombreuses. Clia<ju(; i«)is, 
])lusieurs hommes aident ;i lelevei' les (;is;ints, on diiail des cavaliers en 
])ain d ('pice posés sur de la larine, imuiffhih's. On connuence p.n- (h-jjafjer 
ou dévisser le cavalier, puis on le liale, et c est ensuile le tour du cheval. 

Nous dépassons successivement les chevaux de liaf. A (pielle heure 
arriveront-ils? Nous n'en savons rien. Ils sont en inaiclic de])uis <piatre 
heures du matin; hier, ils ne se sont arrêtés (pi ii minuit. Par places, il v a 
plus de deux mètres de neige, et nulle pait nu ciieNal n eu a moins (jne 
jus(ju au cou. 

A dix heures, nous nous réfugions sur m)e crou|)e caillouteuse (|uelevent 
a balavée. Il nous éventera, nous aurons Iroid, mais nous >( i ons ii 1 abri des 
avalanches. On déb!a\c la neige, on s'installe. A mesure (pi arrivent les 
hommes, ils se posent au-dessus ou au-dessous de nous comm^ sur les l)îiton.«! 
d'un perchoir, où la volaille dort ii l abi i des allaipics du renard. Le soleil 
donne, et il nous luùle. A onze heures, + 29". A une heure vingt, arrive le 
premier bat, et la neige commence à tomber; le> uns ;ipres les autres, les 
muletiers apparaissent. Ils laissent les bagages dans le sentier; les charges 
ne sont pas réunies, elles sont seuK'es le hnig du chemin comme le train 
d'une armée en déroute. C est pour ([u ou puisse les cliai-gci- |)lus l'acilenu'ut 
demain. Au reste, les voleurs ne sont pas ;i ( r.iiuih'e. ()n ra>sendile les che- 
vaux ])our les abreuver j)liis bas, ;i l.i ri\iei'e,ou I on a tailh' un trou dans la 
glace, et aussi par crainte des loups, la nuit. 

A quatre heures, la neige tombe dru. A ciu(| heiucs et demie, elle cesse; 
pas de vent ; — 6°. A la nuit, une partie des piétons en\()\cs en avant 
viennent camper au-dessus de nous, autour de .Mollah-l'aïas, leur chel. A 
minuit et demi, — 12". 

1" IllillS. 

Dans la nuit, le vent d'est a soufflé avec violence. A cin(| heures, dans la 
tente, — 17"; dehors, — 19". Nos hommes, exténués, dorment . liuitile de les 
■éveiller, de hâter le départ, ou ne peut profiter de ce (pie la neige est 
gelée ; les cordes ne sont ])as manial)les à l'ombre, et il est inq)ossible 
de charger les iouks ou de les ficeler. Nous devons attendre le soleil. (|ui 



LE PAMIR. 297 

riMulia souples les cordos ol les ineiuhres des hoinmcs eii{;ourclis par le 
froiil et 1(> vent il est t()U|()iirs violent. 

Avee le soleiK la iieijje fondra; mais (pie taire? Kn s cveillant, noshomines 
se plaignent du froid, llaeliiued a saijjne du ne/, il a eu mal à la tète toute 
la journée d hier. 

Tout le monde a sur ses vêtements des paillettes, d(!S cristaux de ylace, les 
moustaches ont eiiHlé des perles, dans la harhe il v a des pierreries. Quel 
clinquant! Seuls iu)s ne/., très rou(;('s, laissent échapper une vapeur fpii se 
condense instautanc'inent ; elle lond)e sur mon calepin et ponctue mes notes 
de {jlaçons. Ces virjjules d un nouveau genre sont hien inutiles, car j'écris 
en stvle hiéro{|]ivj)hi(pie et |e vais constamment à la li;;ne. 

A l est, au-dessus de la porte du Taldik, on aperçoit deux cimes blanches 
derrière lesquelles se cache un soleil qui luit pour un autre monde, sans 
doute : il ne nous envoie ipi une lumière pâle. Est-ce ipi il va s éteindre? 
Ce serait un {jrand changement en vingt-quatre heures. 

Il ne tarde; pas à briller par-dessus les montagnes, et nous sommes heu- 
reux de mettre nos lunettes, puis de descendre dans la vallée, où nous mar- 
dierons à l omhre des hauteurs. A sept heures, nous partons, nous irons 
camper au bout de la tranchée du Taldik. Nous descendons un sentier 
abrupt, nous en montons un autre; puis le val plus large, nous sommes sur 
la glace de la rivière tortueuse. Nous choisissons les endroits où la neige est 
peu profonde, en avant soin de nous tenir à distance des avalanches prêtes 
à glisser. Souvent, nous quittons la rivière où, par places, il n y a pas plus 
d un pied et demi de neige sur un fond dur rassurant les chevaux, que 
les dures expériences de la veille ont mis en défiance. 

C est à notre gauche que la neige menace. Elle est accumulée dans les 
ravines, dans les gorges; des rochers en ont arrêté des flocons énormes 
qui surplombent avec des renflements in(jui(''tants. On tient sa langue, l'œil 
alerte. 

Nous rencontrons une bande d une cinquantaine de Kirghiz accroupis 
au flanc d un rocher; ils mangent un morceau de pain et se reposent avant 
de retourner à Ak-Basoga. G est l arrière-garde de la troupe des travailleurs 
(pii nous ont prc'paré la route. Leur chef nous dit qu'elle est prête jusqu'à 
lAlaï. 

Et dans l Alai, v a-t-il l)eaucoup de neige? lui demandé-je. 
Il étend le bras dans la direction de la passe et dans la direction de 
lAlaï. 

Barabar! barabar! " répète-t-il. C'est la même chose. 
Mauvaise nouvelle. Mirza-Paias nous mène camper dans une gorge bien 

38 



298 AUX INDES FAR TERRE. 

abritée située à droite de la route, ^ous v attendrons nos ioiiks. Le vent a 
balayé la neiye. La ])lace est bonne, il fait chaud : -\~ 29° au soleil. 
Raclimed est de bonne liunieur. l! cliantonne. 

Hier soir, il était In^jubre et prétendait i|U(' nous inonirions tous. H a 
repris courafje et me dit avec un prand s('i ienx : 

« Je sens que nous luj mourrons pas. • J]t il rej)rend sa eiianson. Il 
chante la victoire du Taldik. Demain, nons atta<pierons la vallée de l Alaf. 
J'envoie Sadik et (•in(| ou six Kir;;lii/. reconnaître h s .. position> de l ( n- 
uemi •> . Car (piel(pies-uns ont prelendn (pic désormais la neiye serait 
moins profonde. Nos éclaireurs nous appoi leront des renseignements précis 
avant le coucher du soleil. 

Ils reviennent, Sadik le ])remier, et tons, ;i nu snre (|u ils se présentent, 
laissent tomber ce mot turc <pie |c ne crois pas onblier jamais : 

«Barabar! barabar! C est la même chose :i , disent-ils d nn ton lanu n- 
table, et ils secouent la téte. 

Ils nous re{]ardent fixement, épiant 1 impression (jue nous fait la nou- 
velle, et ils oirt l air de nous demander : (Ju allez-vous dc-cider? •• Ils 
espèrent sans doute (pie nous alloirs retourner sur nos pas. Kn eflet, la 
nouvelle est jjrave, car m)ns n aurons pas l aide des indi{;èiu's. (Jui nons 
tracera plus loin la route? l'ersonne wv clicrclK ra ii talons les bonnes 
places pour nous les indiquer. Nous devrons sonder nons-nu'uies le chemin : 
nous navi(>uons vraiuu'ut à la sonde. 

Une partie des Kii{;hi/ (pii ont travailh' aux lrancli( es du Taldik sont 
déjà en route pour leurs tentes; nous allons renvover les autres : ils sont 
très fati{ju('s. Je les vois ét( lulus au soleil : plusieurs dornu nt d nn somun il 
invincible. Nous faisons des cadeaux ;i leurs cliels, nous r( uierci(ms siii- 
cèrerueut Mollah-Païas , iu)us lui reuiettons le couq)lemenl île la somme 
dont nous avions avancé la moitié avant le départ, nous les chargeons 
d'un mot pour le jjénéral Karaikoff. Ils saluent, souhaitent bon vovafje ( t 
s'éloignent. Ils disparaissent dans la (forjje en uu'uu' temps (pi arrivent 
les derniers chevaux de bai, (pii toudx'ut avant (pi ou ait le tenqis de les 
déchar[;er. 

Je monte sur mi rocher voisin de notr(> cauqx nu'ut. I) en haut, on 
domine les crouj)es qui nous abritent et 1 ou a])erçoit les chaînes de 1 Alaï 
et du Trans-Alaï comme deux traînées de chaos. Je regarde. Tout est blanc, 
éblouissant : on a la sensation d être dans un autre monde, d avoir été jeté 
dans une planète désolée. On distingue les collines de la vallée' de 1 Alaï 
enchevêtrées ainsi (pie des l)oucliers blancs de guerriers faisant la toi tue 



LE PAMIR. 301 

au pied des cùues immenses et impassibles du Trans-Alaï, ce second renî- 
part du Pamir. 

De ipielcpie côté cpu' \\v\\ se liscpu', tout est l)laiic : un linceul innuacuh" 
est déveloj)p(' sur celte nature sans vie, au calme cachn ( ri(|ue. On dirait 
une terre nuuidite, abaudoiuu'e de ses liahilants, (jui sont [tartis jtonr un 
momie nu'illeur. 

Demain , nous nous euloncerons dans cet inconnu ilont les mornes 
paysages semblent nous nar{}uer tranquillement. 

Il nous reste uiu' cincpianlaiiu' de chevaux, une vingtaine d hommes (pii 
doivent aller jus(|u au Pamir. Ils v ])orteront iu)tre bagage et nos pro- 
visions , que nous chargerons alors sur les vingt chevaux de réserve 
confiés aux cincj hommes de notre arnu-e régulière i\u\ s en occupent 
spécialement. 

Nous avons eu deux journées terribles : on prévoit que celle de demain 
sera chaude, — manière de s exprimer peu exacte, — et chacun se prépare 
pour la l)ataille. 

Beaucoup ont déjà les lèvres gercées, les yeux malades, les joues bridées. 
Ils se soignent à leur façon et prennent les précautions suivantes : sur les 
lèvres, ils appliquent la feuille d une plante grasse qu on 
recueille <■ seulement dans l Alaï •• , en été; ils en ont un 
petit sac plein. Ils se fabriquent des lunettes spéciales avec 
du crin emprunté à la crinière ou à la (pieue des chevaux : 
ils engagent une touffe sous leur bonnet de peau de mouton ; 
elle retond)e en broussailles devant leurs v eux, qu'elle pro- 
tège contre la réverbération. Ouant aux joues, ils les bar- 

Kara-Kiigliiz. 

bouillent tout simplement de boue où le crottin entre sans 
doute pour une bonne part. Aussi, ces Kirghiz, peu jolis de naissance, ont 
l'aspect de diables ou de potiches à phvsionomie mogole que 1 on se serait 
ingénié à enlaidir. 

Que ne pouvons-nous quitter notre campement demain, avant le coucher 
du soleil, et utiliser la gelée qui rend la neige solide! Mais c est impossible, 
à cause de ces cordes auxquelles le froid de la nuit enlève toute flexibilité. 
Le matin, elles sont dures comme du bois. Les chevaux seront chargés tard : 
ils atteindront la vallée de l'Alaï lorsqu'il fera chaud déjà, (|ue la neige 
mollira, et les difficultés seront grandes, peut-être insurmontables. 




302 



AUX INDES l'Ali TEURE. 



19 iii.n'.s. 

Nous partons avec Sadik et deux Kii/jlii/, très vi/joiireux, ii I Alaï e^t 
bien connu. Menas est aussi de I avanl-;;arde. Al)df)iirrasoid, l'iaeliined el 
Satti-Kovd suivent, avec vin[;t chevaux non cliai/jés; deriiere viendront les 
trente chevaux de cluirye et leurs conductenrs. 

Nous suivons la direction de la ri\ iere, (jui nous porte sur sa {|laco, et 
nous soi'tons assez iacileuient de la vallée; du Taldik. l'uis nous sonunes sur 
le plateau de l'Alai, qui s étend de l'ouest ii 1 est : nos veux fatigués n en 
distinguent ])as la fin. 

Nous avons le |)lus grandiose ou du inoiii.- le plus elilouissiiul des spec- 
tacles. Au nord, e Csl la barrière de 1 Alaï; au sud, le pic Kaut'Iniann 
(7,000 mètres) el le Ki/.i!-Aguin (6,G00 mètres) éuierjjcnt du I rans-Alaï. La 
neiye revêt tout, ii Texception des roches aux parois lisses ou elle ne peut 
s'accrocher. La journée est belle. La plaine s étale ainsi (pi un fleuve entre 
deux berfjes colossales, et elle est si éclatante, si brûlante j)ar reflet i\v la 
réver])ération et du rayonnenu-ut, (pu' 1 on croit uiaiclier dans du solei!, et 
le ciel, au-dessus de nos tètes, est si terne en cnuip.iiaison. <pi on le pren- 
drait pour cette terre {jrisuillée où 1 homme s aj^ile. i!t, ;i nos |)ie(ls, le scin- 
tillement est tel, (pi on dirait (pie de la lumière coule et (pie sur cette lumière 
on a saljlé les étoiles de lii-haut, après les avoii- re'duites, je ne sais j)ar 
quelle mayie, en une poussière de diamants impalpable, aux reflets d or, 
d une vi])ralion incessante et insupportable. 

C'est à travers ce ra\()unement de (eu au soleil, de ;;lace ii l ond)re, (pi il 
nous faut avancer. Tant que nous lonyeons les contreforts de l Alaï, cela ne 
va pas tro|) mal : il n'y a {juère ])lus d un nu-tre de iiei(;e. Mais le moment 
arrive oii il faut a])S()lnment coup(!r, du nord au >nd, par la vallée, où pas 
le moindre sentier n est visible, bien entendu. Nous discutons un instant et 
nous décidons de pi(pier droit sur la rivièi'e de Ki/il-Ait : elle debonche 
dans l Alaï, non loin de la passe (pii monte au Pamir. On ira en tâtonnant, 
en cherchant les places où la nei(]e est le moins prolondc, de iacon (pu* les 
chevaux char{jés ])uissent s'en tirer. 

Nous voilà dans la neige. Sadik va devant. Il se laisse {[nider par son flair 
d homnu' sauvage. Durant une denù-lieure. nous avançons sans (]ue les 
chevaux s abattent, mais soudain celui de Sadik enlouce. ^^al(;r(' 1 habileté 
du cavalier, ses couj)S de fouet, ses efforts, il ne jx'ut ni se relever ni se 
dégager. Sadik lui-même est pris sous la bète conclu-e sur le fLuu- et hale- 
tante. On les aide : les voilà tous les deux sur j)ied. 



LE PAMIU 305 

C/e>t le reconinuMiccnuMit de la sriic île cluilcs et de cull)utt's ilcs jours 
préoriltMits. Sadik et les deux Kirglii/ se relayenl l't preuiiciit la tèle à tour 
de rôle. 

Le ehef de lile oie sa j)elisse, la pose sur sou elieval, qu'il tire par 
la hride, et, de sou lony hàtou, il cherche où il doit aller, à la laçou 
d uu aveu{;le. Et ou le suit. Nous traçons des zigza^js infiuis, (pii allon- 
{;eut l)(>aucoup le ciiemin, et nous ne nous raj)j)rochons qu'insensible- 
uieut du Traus-Alaï, (pu- Ion s'iniaginerail pouvoir atteindre d une 
en|aud)ée. 

Nous avançons tantôt de vin^jt mèlres par minute, tantôt de dix ; ])arfois, 
sur une crête, de soixante uu'lres. Très souvent nous sommes contraints de 
taire halte. 

Personne u eu peut ])!us, tous sont sans souffle, sans force, presque 
complètement aveufjlés ; nous avons des maux de tète, des suffocations ; 
tel est étendu sur le dos, à côté de son cheval sur h; flanc; un autre se 
repose dehout, la tète appuvée sur la selle; celui-ci, eu retard, frappe à 
coups de fouet son pauvre aniuud, à la (|ueue duquel il se cramponne 
comme un novè à iiue amarre. On en ^oit (pii saignent du nez ; les 
chevaux eux-mêmes perdent du sang par les naseaux, le sang gèle, et ils 
reniflent des rubis; ils en ont aussi sur le corps, taché de caillots rouges là 
où de petites veines éclatent. 

Uu cheval a presque disparu dans un trou ; ou le hisse, on le traîne 
comme s'il était mort, avec des cordes qu'on lui a glissées sous le ventre; 
puis c est une sangle (jui rompt et qu on répare. Si un cheval de bât tombe, 
on doit le décharger, et ce n'est pas chose facile de dénouer les cordes du 
côté de l'ombre (à midi, il v a encore — 5"); elles sont couvertes de glace, et 
les mains gourdes sont inhabiles. On coupe donc les cordes, on remet le 
cheval siu" ses jambes, et les coffres ou les ballots sont de nouveau placés en 
palan. Parfois, on doit les porter sur le dos, après avoir déblayé avec les 
pelles, car de tous côtés la neige est profonde de deux mètres. On y plonge 
en entier des bâtons plus hauts qu un homme. 

Après avoir franchi ces pas difficiles, on se repose... On ne sait dans 
(juelle direction louvoyer. Rien qui nous engage à aller dans un sens ou dans 
1 autre. La neige est sans vestiges, bien unie, nous agaçant de sa masse 
vierge, molle et comme indifférente. Elle énerve même les bêtes. Et si, par 
hasard, un loup a laissé sa trace, on la suit aussi longtemps qu'on le peut, 
par indécision, ainsi qu'un fil d'Ariane, dans ce labyrinthe que nous-mêmes 
dessinons. Cette piste nous mène à une impasse, à un trou, veux-je dire, et 
l'on perd pied. On bat eu retraite, ou cherche, et, finalement, on va (piand 

39 



.306 AUX KNDES l' A K TEliliK. 

même du coté du Kizil-Ait; ou so Iraine, c est une liiUe sans uioici coiitif.' 
cette blanche poudre sans consistance. 

La caravane est semée sur la plaine comnu? les /jrains d un chapelet 
dont le fil a été rompu. Les {jrains noirs font un tas là ou un cheval ou 
])ien un homme arrête par sa chute la marche des suivants, tant <pi on n u 
pas repéché ceux (pii se dt'hattent. 

Et cela dure de huit lienres du malin ;i (jnatre henrcs et demie du soir, 
sans preiuire de re])os. Ou void('/,-\ ous (pi ou fasse halte? Nous allons 
jus([u à exlinctiou de ibrces. roule, on partage un peu de |)aiii 




C;impciin'iit sur 1 Al.ii, en face du pic K.uifrni.iiiii. 



avec sa bête, on mauye un abricot sc'ché, du millet (;rilh'' (pi on {frijjnote à 
la poignée et qui donne le jarret d arriver enhn au monticule sur lecpiel on 
campera. 

Avec la pelle on déblaye la nei{}e; puis, les leutres sont étendns, la tente 
dressée, le leu allumé avec de 1 esprit-de-vin . On prt'pare le tlu' et la 
bouillie de millet pour nous et ])our les affamés (pii arrivent les uns aj)rès 
les autres. Les pauvres chevaux, mis à ban après qu on a desserré leiu's 
sangles, s'exténuent encore à creuser du sabot la neige, afin d atteindre la 
mauvaise herbe et les racines peu nourrissantes ensevelies plus bas. 

A la nuit seulement, la caravane entière sera rt-unie. Le soleil vient de 
laisser tomber son disque d Or derrière les montagnes, bien loin, du coti' de 
la France. Nous attendons encore deux ou trois chevaux (pii se traiiu-nt à 
portée de fusil. Vers sept heures, tout le monde a mangé sa bouillie, bu le 



I.F P A MIIl 30 r 

tlii- ; les clicvaux oui dcvori- leur muselle d orjjo, - ils soni accourus ;ui 
premier appel ; — mainleiiani, ilseireul auloiir des trois pelils terires ou 
nous sommes cauipc-s, ou plulol ils ua;;eul auloiu' des ilols ou nous nous 
sommes r('lu(;i('s aliu d ('cliapper ;i liuoudalioti, doul la uapjx' hlalarde 
nous enveloppe. 

La brise souille du sud-sud-i'sl. Les sommets du Tiaus-Alaï se lidtîut do 
nuajfes ; les pics dt'ploienl leurs p;inaclies ; le firmament resj)lendit sur nos 
têtes avec 1 t'clat d uu liruiameul (pii m am.iil jamais servi et tel cpi il sortit 
du chaos. La nei^je s est ('teinte eu meuu' temps (pu' le soleil, la voûte 
hlene parait s arrondir l)ieu plus haut (pie le ciel, au-dessus d(^ ce désert 
])olaire on nos trois petits Icux clifjuotent, dernières étincelles de Temljra- 
semi'ut de la journée. 

A huit heures, il fait :20' de froid. 

19 mars. 

A six heures du umlin, 2V de froid. Nous nous contons (pie nous avons 
mal dormi, (jue nous avions souvent la sensation d étouffer, que les cou- 
vertures nous pesaient, (pic nous souffrons de la téte, (pie les oreilles nous 
cornent j)ar moments, (pie les lèvres nous brûlent, et les yeux, et les 
joues, etc.; bref, (jue les temps sont durs. 

On ne sait comment faire pour dormir. Si I on entasse sur soi les pelisses, 
on a chaud, mais ou est oppressé; si on les écarte, on yrelotte; si l'on met 
le nez à 1 air, il {jele. Aussi, on passe sa nuit à se plonger sous les couver- 
tures et à en sortir pour respirer, ni plus ni moins ([u un canard aperce- 
vant le chasseur (pii le (juette s'enfonce sous les eaux, vient respirer à la 
surface et se cache de nouveau, car 1 ennemi est toujours là. 

Avant (pie le soleil se montre, au jour, tout est calme au campement; 
L's homnuîs, serrés les uns contre les autres sous les feutres, ne bougent pas 
phis (pie les ballots. Les chevaux par groupes, blancs de glace, plantés 
immobiles sur leurs membres, ont 1 air pétrih(''. Ou ne voit plus d'étoiles, et 
le ])avsag{>, lui aus.q, sem])le taillé dans un morceau de camphre, dans un 
gros, gros morceau. Kst-ce (pie nous sommes échoués, comme le Robinson 
des glaces, à 1 entrée d une .. mer Blanche • dont le [)lateau est le chenal ? 
Pas gai, pas gai ! 

Le soleil parait; il monte, il réchauffe, et tout le monde, bétes et gens, 
d(''géle. Les chevaux s agitent, les hommes soulèvent les couvertures, 
peu il peu les conversations s'engagent, et à mesure (pie le mercure s'élève, 
les propos sont plus gais. Avec 10° au soleil, ou entend chantonner. Les 
cordes s'assouplissent, et les préparatifs commencent. 



308 AUX INDES PAR TERRE. 

Nous tâcherons de {gagner la rivière de; Ki/,il-A{jiiin le j)lii> \ite possible, 
dans l'espoir (jue son plancher de {jlace ne sera pas trop couvert de 
neige. 

Nous irons par les crêtes, que nous suivrons autant (pie possible; le sol 
est bossue du côté de la rivière, dont la berge est élevée. 

Après un repas de viande, nous partons à neul heures un «jnai t. Jus(pi au 
Kizil-Aguin, ce sont les mêmes chutes, les mêmes scènes qu hier. 11 est 
trois heui'es quand nous nous laissons glisser par une ravine au niveau de la 
rivière. Sadik, qui est chef dé file, lance son cheval au petit trot pour nous 
montrer que la route est belle. Il y a seulement deux pieds de neige pous- 
siéreuse sur un fond dur ; on se croirait dans un manège. Abdoiurasoul, 
qui nous accompagne aujoui'd'hui, crie à ceux qui ne sont pas descendus : 

Il loul iakchi! ioul iakchi! Beau chemin, beau chemin! •• 

Et il entonne une chanson. G est un poète. 

Cela va bien pendant trois quarts d heure, mais un coude se présente, le 
vent a entassé une telle masse, (pie nous devons prendre à gauche, le long 
des collines. Il faut absolument sortir du Kizil-Aguin. Nous échouons dans 
une première tentative, nous allons un peu plus loin, et cette fois, nous 
(piitlons le lit et les bords de la rivière, après des efforts inouïs. Il est 
cinq heures, le vent souffle de l ouest, glacial. Les efforts nous oui mis en 
sueur. Quand je dis nous, je parle aussi des chevaux, et le frisson est gén('ral. 
Maudit vent ! Il parait (jue c'est une spécialité du Pamir. G est signe (|ue 
nous " brillons , — connue on dit chez nous, — tpie nous a|)prochons. 

Nous montons, nous descendons les collines en suivant la li{jne des faites 
de notre mieux. A six heures et (puu t, nous nous arrêtons dans un bas ou 
soudain nous avons découvert deux chevaux sellés (pii broutaient. Qu Cst-ce 
que cela veut dire? 

Nous sommes intrigués, et cela nous redonne un peu de nerf. Sadik et un 
Kirghiz s'emparent de ces chevaux et les enfourchent; ils iu)us confient les 
leurs, nous nous cachons. Et ils partent à la recherche des propriétaires, 
très heureux de la rencontre; à certaines particularités ils ont reconnu que 
les montures n a])])artenaient j)as à des Kara-Kirghiz de l Alaï. L'aubaine 
est excellente. Trouver, juste à l'entrée de la rivière de Kizil-Art, des honunes 
qui nous aideront de gré ou de force, quelle chance ! 

Nous apercevons les deux éclaireurs regarder de droite, de gauche; ils 
disparaissent, puis reparaissent en haut d une colline, la main sur les veux. 
Rien. Après vingt minutes de recherches, l'un d'eux accourt au galop en 
appelant, il nous fait des signes de bras. Une fois à portée d'être entendu, 
il nous hèle : 



\.E l'AMIlî. 309 

Venez; en face il v a des moulons et des hommes. ■ 
11 montre la diret lion de la ri\iere du Ki/jl-Art. Nous le suivons. 
Là-dessiis arrive Sadik, chassant deux Kir^jhiz devant lui. Ils ne sont ])a!? 

très rassurés, ils font des courbettes hiunhies (|ui expriment leur in(|nietude. 

Ils nous avaient vus venir, et leur j)renùer soin avait ('lé de se cacher. Ils 

n ont donné siyne de vie ()u en apercevant 

leurs chevaux montés par d'autres. Us nous .y^''X-._ ^ l^- 

invitent ii venir à leur Itivouac, (pii est ^\/"V^ ^ 
dans une bonne place , disent-ils. Ils nous i?'^^^^ 
montrent le chemin en traînant la iamhe, et -'^i' ^^,^^^^1 \ 

nous couuuisent a un ravin alirite au vent \ \\ i i ' , 

■ \ ''^ '■ 1 / 

" peiulant la nuit •• , où un troupeau de 

Karn-Kîrgliiz cliiiiois. 

moutons et de chèvres est rassemblé. Un 

HIet de fumée s élève d un feu de crottin. Le sol en est couvert, les deux 
Kir{jhiz en ont fait des tas dans lesquels ils s'enfoncent poiu" dormir sur 
des peaux d arkars. Cet endroit s appelle Ourtak. 

Le propriétaire du (jite nous étend cpielques peaux et nous offre à souper : 
du mouton bouilli dans de 1 eau qui a ])ris un (joùt de crottin très pro- 
noncé, soit <[ue le vent ait saupoudn- d une poussière de fiente la nei;;e 
<pi on a fait fondre, soit que la fumée du feu pénètre dans la cafetière. Car 
c'est dans une cafetière (un koum(jane) que ces gens cuisent leur maujjer. 
Ils n ont pas d autre vaisselle.' Ils tirent les morceaux de viande avec leurs 
doiyls, les déciiirent à belles dents, ét à tour de rôle boivent le bouillon. Il 
n est pas salé. Tandis que nous déjjustons ce mets délicieux, notre amphi- 
trvon nous conte son histoii'e. 

.. J étais allé vendre des moutons à Kach(jar, où, m avait-on dit, on les 
achetait clier, j ai constaté le contraire. J en ai acheté quelques-uns, et je 
suis revenu sur mes pas, par le Markan-Sou. L hiver m a surpris, la nei{;e 
s est mise à tomber. J ai eu mille peines à traverser le Kizil-Art, où j ai 
perdu deux chevaux et tout mon ba{]age. Je me suis arrêté ici, où mes 
moutons et mes chèvres trouvent sous la neifje un peu d herbe de 1 an passé. 
J étais décidé à attendre le beau temps avec mon domestique que voici, car 
nous ne pouvions entreprendre de traverser 1 Alaï et le Taldik. Nous man- 
{jions nos moutons et nos chèvres. ]!^ous n'avons plus un {jrain de sel, nous 
n avons sauvé que ce koiuupane, et il nous reste très peu de pierre pour faire 
du feu. Mais comme le crottin ne manque })as, nous l'entretenons con 
stamment afin de n être j)as obli{|és de 1 allumer chaque jour. Je ne sais pas 
ce (|ue nous serions devenus si vous n'étiez pas arrivés. Si vous le permettez, 
nous partirons demain en suivant le sentier que vous avez tracé, et nous 



310 AUX INDES l'Ali TEIUIE. 

gagnerons le Fer{j;iii;ili . Aux environs dOscli, j ai des coiiiiaissancos, je 
suis un Ousbeg des hords du S\ i-, et mon doniesti(jue est de Sari-Koiil. 

— Quand as-tu traversé le Kizil-Art? 

— Il y il plusieurs semaines. 

— Crois-tu que nous puissions le franehir? 

— Je ne le pense pas, la neige y est très profonde, des chevaux cliargés 
ne passeront pas. " 

Allons, voilii encore une mauvaise nouvelle. Après neuf heures de marche 
exténuante, nous méritions mieux. Mais la place est bonne, il v a des 
moutons, mi peu de mauvaise herbe, de (pioi alimenter un feu. Nous nous 
reposerons une journée, on régalera la troupe avec du mouton et I on 
poxu'suivra la marche après avoir repris des forces. Quant au berger, il ne 
partira qu'en même temj)S que nous, lorscpie nous aurons tiré de lui tout le 
parti qu on j)eut en tirer. Nous le questionnerons; il nous aitlera; nos 
hommes bavarderont avec lui, et cela leur remontera i le moral, les 
distraira. Au reste, il trouve naturel que nous 1 emplovions à nos desseins, car 
il a demandé quand nous lui pen'neltrions de s éloigner. 

Mais nos bagages n'arrivent j)as, et cela se comprend. Nous n'avons j)a> 
de tente, et nous dormirons ii 1 aii .J ai, sur laci oupe tic mon cheval, tout ce 
qu il faut pour dormir, et Menas doit avoir dans son sac de (pioi manger et 
faire du thé. Mais Mt-nas a confié sa besace à un Kirglii/ (pii n est pas 
arrivé, il n'a pas de koumgane, ni sucre ni thé. Cela lui vaut une algarade. 
Car cent fois je lui ai recounnandé d avoir toujours avec lui des vivres pour 
luie journée au moins et du tlu' pour plusieurs jours, ^fais il est imprévov ant . 
Il s'avoue coupable de négligence, et me jure bien il n v seia plus jamais 
pris. 

Nous nous arrangeons du mieux que nous pouvons. Le vent souffle avec 
violence au-dessus de nos têtes, il hurle, de temps à autre il nous effleure 
de ses caresses glaciales. Aussi je prends le parti de me réfugier au milieu 
des moutons et des chèvres. Un bouc, à (pii je trouverai demain la mine 
intelligente, appuie sa tète contre la mienne, je me garde bien de bouger. 
Une brebis se couche sur mes pieds, une autre lèche la {;lace collée à mes 
vêtements, puis s étend tout le long de mon corps. Une chaleur tlélicieuse me 
pénètre, et je m'endors en faisant de beaux rêves. Ils ne durent pas 
longtemps; je suis éveillé par le passage sur mon corps dune partie du 
troupeau (jui a ét(' pris d une des paniques propres à cette gent timide.. les- 
saye en vain de prendre place au milieu d'eux, ils sont en défiance et fuient 
quand j approche. Il ne me reste qu à m accroupir près il un feu sans 
ardeur qui ne suffit pas à me défendre du froid. Et je lutte contre l engour- 



1.L l'.VMIK. :h 1 

(lis?('nu'iit en iiic piomciiaiit . Mes CDiupajjiioiis ni iiiiitciit. H ii \ a |)()iirlaiil 
«|iu> 18 il(';;rcs de Iroitl, mais la luise est ineessaiite. et ceux ([ni ont passé 
sur la place de la ('.umoide au uiois de (K'eeinhre. |)af nu liou \eul. coui- 
prendront tout le désaj;rt'nient de la situalion. Km revanelie, les ( toiles pa- 
raissent plus {jTosses et luuis jettent plus de lumière (pu' chez nous. 



2.0 iiiar.<. 



A si\ lieincs du matin, — 1(J°,5. 

Pépin montre une lace aFFreuse, tuniéfiée, îles lèvres énornu's, aux 




La nuit à Ouitak. 



(jerrures sanguinolentes; il ne peut ouvrir les veux et ne voit plus. Capus 
est boursoiiHé, son nez a les marbrures de la lèpre, il est méconnaissable, 
C'est Je plus liideux des botanistes. Je suis, ])arait-il, -- un peu mieux 
conservé • . 

.. Tu as le cuir plus dur • . dit Ménas, ipii, lui aussi, est clau,- un c tal de 
décomposition assez avancé. 

Nous envovons au-devant des bâts. Ils arrivent ii neuf heures. On dresse 
la tente. Le soleil nous réchauffe. On se reposera aujourd hui et demain, 
tout le monde en a besoin. Au reste, le ])ropriétaire de 1 atar (troupeau) 
persiste dans ses affirmations découra^jeantes. .Selon lui, le Kizil-Art serait 
inhanchissable, et cjuant ii passer par 1 Ak-Baital, il ne faut pas v sonfjer, et 
par le Ran{j-Koul on court le risque de rencontrer des postes chinois tjui nous 
arrêteront. Sadik lui-même abonde dans ce sens, et pourtant, la veille encore, 
il était plein d espoir: il est vrai qu il crovait le Kizil-Art libre. Il ne le serait 



312 AUX INDES PAR TERRE. 

]);is. A ju(j('r d après la l)lancl)eur des crêtes <|iii avoisiiieiit cette passe, cela 
doit être vrai. 

Tovis nos Kir(jliiz ont les yeux malades, ils se plaifjnent du mal de tête; les 
chevaux sont à moitié fourbus. Encore quatre ou cincj journées pareilles, et 
tout le monde sera hors de combat et l'expédition tcrmini-e. Commençons 
par {jarnir les estomacs. Nous achetons deux montons à 1 Onsl)e{| et nous 
réjjalons la troupe, à (pii nous infuserons (hi coiuajjc ])ai- le canal de 
l œsophafje. Le soleil collabore à cette réfection; nous a\ons :}.") bons degrés 
à deux heures; à l'ombre, seulement 4" de froid. 

La journée est charmante et fait oublier la veille. Tons d(''ploient une 
activité comparable à celle de nos pavsans lorsqu ils tuent leiu" porc 
soigneusement engraissé et (pi'ils en célèbrent 1 exécution gaiement. On 
fabrique de la charcuterie. Abdouriasoul, (pii est poète, comme vous savez, 
nous confectionne avec le foie, les ro;;iions et la graisse, une saucisse 
délicieuse. Jamais vous n'avez rien mangé de pareil. 

Les bottes sont graiss('es, les vêtements séchés, les armes fourbies, les che- 
vaux pansés, les selles et les sangles réj)arées; les Kirghiz se rasent la téte, 
on entend des rires, des chansons même. Rachmed fait des plaisanteries que 
les Kirjjhiz trouvent spirituelles, car ils montrent les dents. Il s'est débarrassé 
de sa pelisse, et, serrant sa ceinture, il me montre ipi il a diniinu('- de trois 
pouces au moins en six jours. 11 prend un air (h-solc en constatant sa 
maigreur, et se lamente de la façon la plus coniicpie. 

Les malades pommadent leurs joues de suif, lavent leurs ven\ a 1 eau 
chaude; Satti-Koul, le guide, donne les preuves d une paresse remanjualdc, 
il évite soigneusement la besogne, il est vrai (pi il a les veux gonflés; il se 
tient la téte baissée, dans l attitude d ini homme (pii c lierche (piehjue chose 
à terre, il y cherche 1 occasion de ne rien faire. (Juestionné au sujet de la 
route qui nous attend, il répond invariablement : Dieu seid le sait ! •• 

Deux hommes manquent à l'appel et deux chevaux. Que sont-ils devenus? 
On n'en sait rien. Il nous reste vingt-deux hommes. 

A mesure que le soleil descend, la gaieté s en va. Vonv la nuit, on ras- 
semble les chevaux. Ils sont attachés par le pied ii la longue corde tendue à 
ras de terre avec des piquets de fer. Les h(unmes s entassent autour des 
feux allumés près des bagayes, ils bavardent longtemps, assis sur leurs 
talons, les bras croisés, le corps en avant tendu à la chaleur du fover sans 
flamme. Quelques-uns, plus fatigués, s'étendent tout de suite pour dormir. 
Ils s'allongent téte-béche, les jani])es entrelacées afin de se tenir chaud. Les 
rôdeurs d'Europe qui passent souvent la nuit à la belle étoile ont de sem- 
l)lal)les habitudes. 





40 



i.i: l'AMiiî. 315 

Dan^ le (;r()U|)(' ou se tioiivc Sadik, on sCnlrel iciil à voix basse. .1 envoie 
Menas anx ('coiites. Il nMn|)e sans hruil, et, une lois assez près, il se recro- 
(|ueville dans sa jx'lisse, se rase derrière un sac et tend l'oreille. Il revient 
avec des nouvelles très i iilcressautcs. 

I.e . propiiclaire •■ , Sadik cl les principaux de la Iroupe disculaieiil de 
la conduite à tenir. Ils étaient tous d accord (ju il ne fallait j)as continuer le 
vova{je, (pie c l'tait lolie de vouloir traverser cette neijje, et (pie le mieux 
("tait de retourner sur nos pas. Auparavant, on creuserait des silos à cette 
place et 1 on enterrerait 1 orye et tous les bajja^jes qui ne seraient pas néces- 
saires, et nous iiions à Goultclui ou ;i Oscli attendre la helle saison. Au mois 




Le complot. 

de juillet, nous reviendrions dans FAlaï et nous traverserions le Kizil-Art 
sans effort. Voilà un projet dicté par la prudence et qui témoigne de l'in- 
térêt qu on nous porte, mais il ne cadre pas avec nos plans. Dormons. 
Demain nous aviserons. 

21 mais. 



On se rpj)Osera encore toute la jouriu-e, mais demain, on tachera de 
Irancliir le Ivizil-Ai t d une seule traite, coûte que coûte. Nous laissons les 
Kirgliiz dans 1 espoir (pie nous allons peut-être battre en retraite. Ils passent 
le jour il réparer leur équipement. A leur petit déjeuner •■> , ils mangent les 
têtes, les pieds et les entrailles des moutons cuits à l'étouffée dans un four 
creusé en terre. Nul doute qu ils ne se régalent d un plat succulent. 

Notre campement a l'aspect le plus pittoresque par le beau soleil. Nous 
figurons, à s V incprendi c, uiu' bande de brigands réfugiés en lieu sûr avec 



316 



AUX IJsDES PAI! TKlifîE. 



leur ])uliii et (|ui se préparent à une nouvelle exjx'dilion. Le» jnine> ont tout 
le j)citil)ulair(; désirahle. 

Aujourd'hui, Satti-Koul, le hideux, a des velh'-ités de travail, et fend du 
l)ois d un l)ras nonelialant ; de temps en tenij)s il fait 
une pause afin de ronger un os ampiel il finit p:ir 
ap|)!i(juer un roup de liacliette : c est pour en extraire 
la moelle, (pi'il suce avec un rictus tel, (pu? le j)!us 
induljjent des spectateurs c(juiparerait ce Satti-Koul 
au moins à un (jorille. 

Puis il se rapproclie du reuetsoi{jne les koum{janes 
Lî!i{;nés ou 1 on nu t londie la lU'ijje. Il aime ;i manier 
la poche de bois avec lacpielle il lait j)asser de I un 
il l autn; récipient la neifje londante. 
Mais il tant vous ex])li(pu'r connnent nous nous procuions de I eau. 
C'est simple. Le feu est allunu-, on emplit la marmile de neijje, cpii tond à 
la chaleur, puis on la tire (juand elle se 
congèle en iurivaut ;i 0", et on la nu t 
dans un koumyane où elle devient eau ; 





Satli-Koul aide de cuisine. 



on verse cette eaii dans un kounifjane 
voisin, où elle tiédit, puis dans un autre ' / ^ 

ou elle chauffe, puis dans un autre, ]us- -=xtB^^jC^^ 
(pi au k()um{jaiH3 spc'cial on I on i. lahri- 
(]ue 1 de l eau houillaule jtour le (Ik-. 

Satti-Koul aime beaucoup transvaser cette bouillie avec une cuillei- de bois, 
mais il déteste aller chercher de la nei{jfe propre dans un sac. 

A cause de Taltitude, — nous sommes à environ trois mille trois cents 
mètres, — la viande cuit mal, cl le IIk" n a pas le parfum (pi ou lui trouve 
dans la plaim^. L CbuUition se produit trop vile. 

Demain, nous aurons une jourm c; dc-cisive. 2sous saurons si la porte du 
Pamir est ouverte ou fermée. 

La nuit sera bonne, ciel libre, pas de vent; ii sept heures du soir, 14", 5 
de froid seulement. 

Plusieiu's chevaux, sont aveu{jlés, celui de Pc'pin eiilre autres; son maître 
ne voit pas davanta{}e. Menas constate dans la soirée (pie 1 on nous a volé 
de l orye. Les Kirghizontdù la donner à leurs chevaux, en jeter une partie 
le long de la route, avec Tintention de la prendre en s'en retournant. Ils 
ont aussi jeté du bois. Une fois le Kizil-Art passé, nous réglerons ce 
compte. 



l'.v.Mii; 



22 mars. 

A sept li('ur(\<, IT)", avec un rail)l(' a cul d t'sl. 

I.cs herjjci;; sont kmivonc's. IU se ( (tnlondcnl en salnlalions. Nous faisons 
(•liai;;<T, j)iiis Sadik est prc-xcnn (|uc nous partons pour le Ki/il-Arl, (pi'il 
tant (pio les autres Kir{;lii/. iu)us aident ii traxcrser la passe, sans ipioi il v 
aura des tètes cassées, la sienne la prcuiicrc. puis celles des deux ou trois 




La montée du Kizil-Ait. 

chefs il qui nous nous adressons. Nous ne voulons pas retourner à Ak-Basoga 
avant d avoir constaté ([ue le Kizil-Art est infranchissable et le Pamir pas 
i- {[uéahle • . 

Si ce plateau ressemble à celui de l Alaï, l eutreprisc est au-dessus de 
nos forces. Sadik et les autres écoutent silencieux, sans un geste, sans qu un 
nmscle de leur figure tressaille ; un bref papillotement de paupières est la 
seule marque d émotion. 

" lakchi, bien! •• dit Sadik. Et tous se lèvent et vont inuiiédiatement 
apprêter leurs montures. 

Rachmed fermera la marche, et, le revolver à la main, il obligera ii mar- 
cher (pii voudra fuir. Ménas ira derrière la première l)ande, il reçoit les 
mêmes ordres. Quant à nous, nous partons immédiatement avec Sadik et 



318 AUX I>'DES PAR TEIIHE. 

les Iroiri bomnies à (jui les Kirjjliiz olx'issf.'iit. \ai c.ir.ivaiK,' s (-1)1 aille soiis 
nos yeux, puis nous prenons les (levants, car nous devons tracer la loute. 

A la confluence des rivières Kizil-Afjiiin et Ki/i!-Ait, les amas sont con- 
sidérables, et, ])kis d'une fois, nous reinonlons siii- le- collines (pii bordent 
les beryes. En bas, on se noierait dans deux inèties au inoins de nei{j<; en 
poudre. Enfin, nous découvrons un clienal, et nous voilii sur le Ki/.il-Ait, 
dont nous foulons la {jlace, (jràce an ba!ava{fe incessant du vent elacial du 
nord-est. 

Allons, la route est bonne! Mais des (pie nous 1oni ii()n> a ;;anclie vers la 
passe, nous nous en{ja[;eons dans un ('Iroit (b'fib-, et cel.i clianMc. H \ a 
d'énormes quantités de neifje. ^Naturellement , il esl impossible de suivre la 
route habituelle qui suit le thalweg;. ]?Sons cberclions sur les flancs de la 
vallée les endroits les moins ennei{;és, et tantôt sur la rive droite, tantôt >ur 
la [jaucbe, iu)us avançons comme nous ])ouvons. 

A])rès six heures de marclie, d ascensions pénibles, de descentes, de 
chutes, nous arrivons à un endroit on le val (le\ieul []oi;;e. >'ous n aperce- 
vons pas encore le sommet de la ])asse, et les liommes et les chevaux sont 
étendus comme des a{;onisants sin* une roche j)late. ?\ous sommes tieinjK's 
de sueur, à peine pouvons-nous ouvrir les veux, nous avons mal à la tète et 
la soif nous dévore, nous mauMeons despoienees de nei{|e. 

Sadik me montre du doijjt la masse lilanclie (pii nous barre la route, et 
d'un (]este de téte il me demande : - Continuons-nous? •• 

Je regarde les crou])es blanches, elles s Occiqx-nt bien de nous! Le 
soleil les pare de la couleur rosée (pi on voit aux joues des vierges. Elles le 
sont. 

« Aida! Sadik! En avant, Sadik! ;5 

Sadik porte la main à sa barlje, et, se tournant \ ers la >fe( ipie, il dit ; 

« Bismillah, au nom de Dieu! d un ton d homme (pii se couibe sous une 
fatalité inexorable. Et il part, sondant 1 hermine du Ki/il-Arl de son bâton. 
Puis il tombe, se relève, tombe encore, s éj)uise en efforts ; on le tire du tion, 
et il repart, dès qu il a repris haleine. Les trois Kirglii/ se ])assent le rôle 
de chef de file, parfois ils vont chacun de leur côté cheri lier un (pu-, parlois 
tout le nu)nde cherche. Et derrière les premiers, les autres vont, — glissant, 
culbutant, soufflant. 

D'en haut, des bandes d arkars (nu)utons sauvages) nous regardent lon- 
guement. Notre présence les surprend sans les effi aver. Nous ne leur faisons 
pas l'aumône d'un coup de fusil. 

Enfin, voilà le tas de cornes posé sur un mazar (tombeau) qui manpie le som- 
met du tbalvveg. Nous ne pouvons ])asser par là. Et nous prenons à gauche 



i.E PA.Min. :î2[ 

par It'S crêtes, nous les {jriinpoiis et nous nous laissons ylisser tlo l autre; 
cotr, sur le Pamir. Après dix heures de niarelie, à six luîures un (piart 
du soir, nous sommes camjx's à mi-eote, à i,GOl) mètres environ, avant à 
nos pieds la valU'e de Markan-Sou. 

Encore une journée (pie eeu\ (pii 1 ont vc'cu n'oublieront pas. l'ersonne 
qui ne soit harassé de fatijpic. Mais nous sommes contents du résultat, et h' 
pavsa^je parait a(jréable, même à Rachmed, (pii voudrait v voir nu peu plus 
de monde, car il se plaît en aimable société. 

^ous avons la joie des ciiercheurs lorsqu'ils trouvent, et taudis (pi un ii un 
les chevaux reviennent au bivouac, ou on les attire en leur montrant leur 
tourba (musette) pleine d orge, je me délecte à regarder vers le sud, du cote; 
du lac Kara-Koid. Par-dessus les hauteurs (jui entourent la ])etile plaine de 
Markan-Sou (pie nous dominons, on aperçoit comme un jjrand vide au-dessus 
dmpiel vogue très lentement dans 1 azur un nuage uni(|ue, rond et blanc 
ainsi qu une boule énorme de neige que les divs auraient lancée dans les airs 
et qui, soudainement impondérable, ne descend plus. 

Aussi loin que 1 œil voit, il n v a (pie dos de montagnes (pii ondulent, au- 
dessous de pics les dépassant de la cime comme des sultans debout, tète 
haute, au milieu de la (oule inclinée. 

Nous faisons un copieux repas de riz, de millet et de viande, et, les notes 
prises à la lueur de la l)ougie qu ou a peine à allumer, car elle est {;elée, 
nous parlons des n()tres, de .. chez nous • . Nous sommes gais, il v a une 
détente après tant de peines. 

Pourvu (pie demain la neige diminue! La plaine a bonne mine, et j'ai un 
peu d espoir. Mais dormons. Je n'ose penser à demain, je ne veux pas y 
penser. Tel un homme couché en joue ferme les yeux afin de ne pas voir 
venir le couj). .Si, si,... Dormons. Nous avons escaladé le dernier reinpait 
qui défend le - toit du monde •^ . 




Sadik cuisinier. 



41 



DÉPAHÏ POUn LE KAR\-K.Ol'L. 



CHAPITRE XII 

LE PAMIK (suiTt). 

Au l.TC KaiM-Koul. — Les uns se sauvent, les autres sont renvoyés. Nous restons liuil. — 
l'^ne trace. — Trouvaille. — Salti-Koul nourrice. — Les nrkars innoinbivibles. — Le vent. 
— Le Mous-Koul. — Tempête tlu Kizil-Djek. — L'abandonné. — Le Ranjj-Koul : Kirgliiz, des 
koutasscs. — Paysages. — Pourparlers. — Le mercure gèle. — Nuit polaire. — Teni|)crature 
capricieuse. — On veut nous arrêter. — Nous sommes snr territoire chinois. — - No:is n at- 
tendons pas la permis.-iiou di- Kacli{;ar. — On nous refuse toute a (le. — Comment nous nous 
procurons b' nécessaire. — Départ pour l'Ak-Sou. 

2-3 mars. 

Au levc-il, il .-iix liciiies, — 20°. Pas de vent. A S! |)t heiires, — 24°; à sept 
lieureri et demie, — 22°. 

Le soleil hrille de tout son éclat, il nous i t'rliaulfe ; la journée est superbe. 
La haiide <pii compte les voleurs d orye est réuiiif;; Rachmed leur fait 
les reproches nt'cessaires et leiu' annonce que moitié d Cntre eux retour- 
neront siu" leurs j)as, mais sans qu'on leur donne le papier qu'ils doivent 
apporter à leurs chefs et qui constate que leur conduite n'a pas laissé à 
<lésirer. Les autres porteront au Kara-Koul ce qui reste d'or^jc, ils sou- 
lageront d autant nos chevaux, à qui nous n'allons pas pouvoir distribuer 
les rations copieuses <pie nous avions projeté de leur donner du |()ui' ou on 



324 AUX INDES PAR TERRE. 

les chargerait. Les Kiqjliiz ne disent mot, sacliaiit (]u ils sont dans leur tort 
et ([lie toute résistance serait inutile. Itaclinied et Menas les surveilleront. 
Nous descendons dans la vallée avec 1 appréliensioii de (jcns (|ui se mettent 
à l'eau sans connaître la profondeur de la rivière : ils craignent de tomber 
dans un trou et posent le pied avec précaution. 

Nous allons, et à mesure que nous aA ançons, nous prenons de 1 assurance. 
C'est charmant. A j)eine quatre-vinijts centimètres de neige sur un fond 
solide, une poussière fine, gelée, pas compacte; (u\ dirait la poussière d iine 
grande route, en été : du véritable sucre en poudre. C est charmant, et les 
figures sont moins sond)res, les cavaliers plus droits sur leurs selles, les allures 
plus gaillardes. Par un défilé, nous arrivons à un petit lac que Sadik appelle 
Kizil-Koul. Sa surface dégèle, et cela forme un filet d'eau peu salée; nous en 
buvons une ou deux tasses avec une satisfaction vc-ritablc. F> eau est une si 
bonne cbose ! Tout autour de nous ce sont des collines arrondies et blanches; 
j)ar places, on aj)erçoit le sable des bas-fonds, et souvent arrivent, bondis- 
sants, des troupeaux de moutons sauvages (arkars). Les vieux chefs (pii les 
conduisent nous voient, s'arrêtent sur un sommet, regardent avec défiance, 
et toute la file a Tn il sur nous. Avec leurs fanons pendants, leurs cornes aux 
volutes colossales, les maies se profilent, superbes. Un coiq) de fusil les met 
en déroute, et ils grimpent les pentes les j)lus raides d un beau train . C est une 
cavalcade qui vaut la ])eine d'être vue. Quelles jambes! quels bonds! cpielle 
j)eur! A chaque détour nous apercevons des bandes de ces magnifi(pies 
bêtes; elles broutent dix, quinze, vingt ensemble, ])ioc]iant du pied la neige; 
qui couvre les racines. Nous sortons de hi n'-gion de Ki/cil-Koul ; elle est ma- 
melonnée, on ne se croirait pas en pavs de; niontagnes. 

Au delà de Kizil-Koul, la neige est de nouveau assez profonde, parfois les 
bêtes en ont au ])oitrail. Nous faisons (picbpies chules en traversant le davan 
(passe) par où l ou arrive au bassin du lac Kara-Koul. 1) en haut, nous aper- 
cevons un coin du miroir du lac, au bout de la valb'e (jue descend la rivière 
de Gouk-Seï au temps ou la neige fond. Nous passons ;i travers des blocs de 
roches où quelques lièvres courent, afin de nou^ rappeler (pie nous sommes 
sur le Pamii'-Kargoch (Pamir aux lièvres). Peu à peu nous découvrons le 
Kara-Koul, dont la glace reluit; des montagnes phupu-es de neige l'en- 
tourent. 

Une plaine, large d un kilomètre ou deux, borde le nord-est du lac. On 
voit quelque cbose s'agiter sur le fond sond)re à baïuU's blanclies. Serait-ce 
un troupeau? Sadik et Satti-Koul prétendent que ce sont des moutons, et 
que plus loin ils aperçoivent des oui (tentes de feutre). Ils demandent à 
j)rendre les devants et à s'assiu-er du fait. Ils mettent leurs chevaux au trot. 



LE PAMIR. ' 325 

La j)or>porlivo de trouver do^ lentes nous met de Ixdle Iiiiineur, car pas (1(! 
tentes sans hommes; avee les hommes nous trouverons des lrouj)eaux, du 
hiila{;e, des hétes de somme, des aichis. Kl puis, on voit toujours ses scm- 
hhd)les avec phiisir, 1 homme étant né sociable. Marchons. 

Nous sommes enfin à j)eu près au niveau du lac, et ce tpii île loin nous 
semblait une j)laine assez ])lale en est une très hossillée et sillonnée par les 
lits de sable de rivières taries. 

Sadik a reconnu tout à l'heure le cours du Kara-Art. Sur le sable, des 
traces sont apparentes, le sol est piétiné : des troupeaux d arkars sont passés 




Le Kara-Koul vu de la ^)asse. 



là dans la journée, voilà de leur fiente; des lièvres ont (jalopé ici; des 
oiseaux ont sautillé plus loin ; des rondeurs ont creusé autour des racines, 
mais aucun pied de mouton n'a marqué une empreinte récente. On voit 
bien (pie diîs vaks, des chevaux, un liétail nombreux a vécu à cette place, 
mais à 1 époque on le sol était humide, l'an dernier, à la fonte des neiges, 
car les pas sont profonds, gelés, et le kiziak (bouse) décoloré. 

Nous sommes sin- l'emplacement d'un laïlak (campement d'été) éphé- 
mère des Kara-Kirghiz. Pendant huit heures et demie, nous avons marché; 
il est six heures et demie du soir, il est temps de camper. Nous cherchons 
près du lac ime anse où nous serons à l'abri du vent. levais en avant, en quête 
d un bon bivouac, regardant de droite, de gauche. Ah! voici notre afiaire. 
Mais j'aperçois une bande d arkars qui, eux aussi, m aperçoivent, et tandis 



326 AUX INDES PAR TER HE. 

que je lance mon cheval afin de leur barrer la route, ils détalent du coté de 
la montagne. Impossible de lutter de vitesse avec ces coureurs-là, et j ai 
beau prendre la lan{j(;nte, je les vois passer à trois cents mètres. Un bon 
arkar ])ie!i (jras doit élrc un manycîr délicieux. Cela nous cbanyei'ait ■• . 
Toujours du nioulon, de la bouillie! Kn atlcndaiil la bouillie, nous {|ri{jnf>- 
tons des galettes de pain (|u'on casse avec un niailcaii. Nos bagages ne sont 
j)as arrivés, ni la batterie de cuisine, et je ne sais (juand nous soupei ons. A 
la nuit, Sadik et Satti-Koul reviennent sans avoir trouvé de tentes ni de 
troupeaux. Us avaient été victimes de l'illusion (|ui nait souvent d nu vio- 
lent désir. A neul heures, les bats arrivent au bi\()iiac ou les appellent nos 
teux de kiziak (bouse). A onze lieures et demie, i. ces messieurs sont servis • , la 
bouillie de millet mêlé de riz est cuite, et nous l'assaillons avec entrain. Nous 
avons bon appétit, malgré l'altitude, malgré les .3,000 mètres euviion ou 
llachmed vient de poser notre écuellée ? . 

2'f m.nrs. 

A huit heures, — 20°. 

Les Kirghiz voleurs d'orge sont absents, ils ont fui à la faveur de l o]).s- 
cm ité , hier. Ils ont dû retourner sur leurs pas avant de francliir le 
davan (pii mène au lac. Il nous mancpie plusieurs sacs d orge. Nous suj)j)o- 
sons qu ils les amont jetés dans la neige, et nous envovons Rachmed, tleux 
Kirghiz el les chevaux les moins fatigués recueillir les ('-paves. 

Les Kirghiz de MoUah-Baïas, (pii )U)us ont bien servis, seront renvoyés ce 
soir avec une bonne récom|)cnse et a|)rès mi bon repas. Nous les enq)lovons 
tout le jour à ramasser de la bouse de bétail et à arracher à coups de pio- 
che des racines (pii nous servent à faire du feu. Ils en remplissent des sacs, 
Satti-Koul nous a\aut prc'venus que plus loin nous ne trouverions rien pen- 
dant plusieurs jours ; il appelle ces racines - kiskcnne •■ . 

Nous avons un lion campement, et il est moins chaud au soleil, ipii n est 
pas réver])ér('' par la ncijje, enlevée heureusenu'nt parle vent. A midi, nous 
avons A° de froid ii l ombi-e et seulenient 10 de chaud au soleil. 

Nous profitons de cette excellente tenij^érature pour nous lu'ttover •• 
un peu. Nos chevaux sont à ban; ils ont accaparé les pâtures des aïkars qui 
ont vidé la plaine, et nous n en vovous pas mi seul troupeau cavalcader. 

A trois heures, nos hommes reviemient avec (juatre sacs d orge. Tout 
calcul fait, il noiis en reste pour dix journées de marche. Il nous faudra 
prendre par le Ilaug-Koul, où nous trouverons sûrement des bétes de 
somme, mais sans doute des gêiunns; au lieu d'éviter les lieux habités, 
nous les chercherons. Il nous faut à tovit jU'ix soulager d abord nos chevaux 



LE TAMIU. 329 

et no K's utiliser ([u a la (Ici iiiore extin-uiitc'. Cela va nous créer des dilli- 
cultes. Nous nous en tirerons. 

G est sûr. Dans l après-niidi, nous voyons passer des oiseaux, des alouettes, 
des étourneaux (|ui volent au Hl du vent de sud-ouest. Ils s'abattent, puis 
repartent. Nous avons la visite d un petit ciiardonneret naïf ou affamé (pii 
vient mendier tpudcpu's miettes à 1 entn'e de notre tente. Nous raccueillons 
avec une réelle cordialit»'. Pendant une lieure, nous nous égayons de ses 
mines, de son aplomb, de ses hésitations; il s approclieà portée de lanuiin. 
Dés (pi il a chassé sa faim, il lance un ou deux . |)ituit ! ■ d adieu et s envole. 
Bon vova^je, petit ! 

.Vu-dessus de nos têtes j)assent, très haut, des oiseaux qui poussent des cris 
(pie nous n avons jamais entendus. 

.- Ou est-ce (pie cela? demandons-nous à Salti-Koul. 

— Dournas, fait-Il. 

— Gomment sont faits les dournas? 

— Oiseaux. • 

Il n est pas parlant. Sadik nous expli(jue (pu» c est un oiseau ayant à peu 
près le pluma{je du canard et h peu ])rès la tète du cormoran. Il n'habiterait 
|)as la plaine du Ferganah et se plairait dans les pays froids. Durant l'été, 
les dcjurnas peuj)lent les étangs du Pamir. 

" Est-ce bon à manger? 

— Quand ils sont gras, n 

Sur ce, le chef des Kirghiz qui restent, et dont nous n avons qu à nous 
louer, nous demande si nous voulons lui donner un kaghaz (papier) : il vou- 
drait partir tout de suite, parce qu'il veut profiter du beau temps. Il craint 
qu'une bourrasque ne comble le sentier de 1 Alaï, ipie sa bande serait inca- 
pable de se fraver ii nouveau. 

Nous lui remettons le papier qui constate son dévouement, et une courte 
lettre pour notre Inite et notre ami le général Karalkoff. Nous distribuons 
des cadeaux à ces braves gens, et Baïch, leur jeune chef, qui était agenouillé 
comme les autres, se redresse, s'accroupit, et porte la main à la barbe : tous 
font comme lui, et disent : 

tt Amin ! amin ! Allah akbar! Allah akbar! n (Dieu est grand!) Des serre- 
ments de main à la kirghiz sont échangés, et ils s'en vont. Ils disparais- 
sent vite tlans un bas-fond. Gette s('paration ne laisse pas d'avoir produit 
une impression sur notre troiq^e. Il v a un serrement de cœur, on le voit 
bien au silence subit : nos hommes songent. Nous ne sommes plus que 
huit, et il reste bien du chemin, bien des risques. Tant (pie la compagnie 
a ét('' nombreuse, nos gens n ont pas vu nettement la situation, ils ne pou- 

42 



330 AUX INDES PAR TEIillE. 

valent se recueillir. Ils sojit seuls maiuleuanl , < t la sensation d'isolement, 
d'abandon à eux-mêmes, au milieu d une nature sinistre, leur ride le front. 
Raehmed, (|ui aime fort la société, est le ])lus somhi e. Je l observe. Il reste 
un instant immobile, rejjardant la dernière lueur du soleil, arrachant les 
poils de sa barbe, qu'il coupe avec ses dents : c'est chez lui une mar(|ue de 
préoccupation. Puis, le voilà qui se diri^je vers le sac ii pain; il met une 
galette entre ses dents de loup, boucle le sac, expédie la yalelte en quelques 
bouchées, puis, l'heure étant venue de donner l orye aux chevaux, il prend 
les musettes pleines qu'il leur pendra au cou et s'en va en entonnant une 
chanson dans les notes hautes, vibrantes comme un chant de coq. 11 chasse 
ainsi ses sombres pensées et lance un di (i an hasard, aux dcmains (jui 
menacent d(; leur inconnu. 

Après souper, l{a(limed, (jui éprouve sans doute un h'ijcr besoin de 
s'étourdir, conte a ses coni|)apnons altentils 1 histoire du .. (ils du mar- 
chand)) , au grand ahurissement d Abdourrasoul, à la grande admiration de 
Sadik, qui ne peut retenir des nhan ! v prolongés, des i- hàà ! " llest la, i)ouche 
entr ouverte, 1 œil brillant. Menas, (pii, selon sa coutume, rit aux éclats 
quand son ami en conte de trop fortes, finit par s assoupir. Satti-Koul dort 
profondément, les jand)es croisées, la tète sur la poitrine : il a trop mangé 
de millet. 

25 in.irs. 

A cinq heures du matin, — 28°. 

A sept heures et (puut, on commence à pn-parer le (h'pai t par — 2 4° à 
l'ombre et + 2" au soleil. Pas de vent. 

Nous allons camper au sud-est du Kara-Koid, oii les chevaux trouveront un 
peu d herbe. Nos hommes ont beaucoup de travail pour diviser les iouks o-t 
les charger. Il faut faire des J)allots selon la force des chevaux, les bien 
placer en équilibre; on ne réussit j)as du premier coup. On ne s aperçoit des 
erreurs commises que pendant la marche, et Raehmed seul ( taul réellement 
habile, grâce à une longue expérience, à chaque instant un ballot descend, 
une selle tourne, un coffre se déplace, puis les chevaux s écartent, ne mar- 
chent pas à la file, on doit les ramener dans le bon chemin, et trop souvent 
on s'arrête pour consolider les bats. Nous n avançons qu'avec une extrême 
lenteur, et les ari'êts forcés sont telleinenl fr(''(]uents, (pie Ménas prétend (pie 
le diable s'en mêle. 

Des oiseaux s'abattent non loin de nous; grâce aux ondulations du sol, je 
puis leur envoyer un coup de fusil; j en tue trois. Ce sont des lagopèdes à 
tête orange, à dos cendré. Ce soir, nous les mangerons rôtis. 



I.F. l'AMin. 



Mais lo [juule Satli-Koul, (juc j ai rejoiiil, aiirle son clunal, cl inoiitraiil 
du il()i{;l une trace sur la neiffo : 
" Jan{;i - (r(''C(Mit\ dit-il. 

Ku cllcl, le vent ii a pas eu le temps de rcîdresser des hrius (riier])e (jui 
pointent ;i tiavcMs la neiye. Des pas se dirigent du eot('' du lac, ils viennent 
de la montagne. Allons d al)ord camper, puis nous lâcherons de trouver le 
proj)ri('taire des bas de cuir dont nous voyons l'empreinte. 

Nous lon{jeons nond)re de petits ctang;s (jui sont les lajjinies gelées du 
Kara-Koul. Tout près du lac, il 
v a des collines d une s<)i t(> de 
tourbe (pu' Satti-Koul nomme 
i. paclita-kattin , et ipu; nous 
brûlerons ce soir, dit-il. Des -js^J^ 
mamelons luisent comme des 
bonles de verre, ils (lis|)arais- 
sent sous une croûte de glace 
lisse (I ou s"(-coulent sur le sol 
de minces Hlets d'eau j)lus ou 




Lagopède. 



moins salée (|ui déposent siu' leurs bords des bavures blanches de sel. Ces 
ruisselets ramj)ent sur de la glace aux places à 1 ombi-e et meurent dès que 
le soleil se cache, faute de chaleur : ils se figent, gèlent à vue d'œil, pour 
ainsi dire. 

Nous posons notre bivouac à l'extrémité sud-est du lac, sur le sable, à 
port('e de la tourbe. Nous rendons visite au Kara-Koul et nous constatons 
qu il supporterait des milliers de canons et que des millions de patineurs 
polu raient s v donner rendez-vous sans craindre la moindre fêlure. 

l'epin (îssaye de faire une acjuarelle d un lagopède, mais cela est impos- 
sible ; bien qu il se serve d eau chaude, son papier se couvre de glace là ou 
porte l ombre de sa main. 

Nous mettons nos chevaux à ban, après les avoir entravés, afin qu'ils ne 
s'écartent pas trop, et nous les surveillons aussi bien que I horizon : la 
trace nous préoccupe. Sadik s'en va en reconnaissance. 

Cependant Satti-Koul nous conte qu il a vécu luiit ans au Kara-Koul en 
été, et qu une de ses sœurs est mariée à un Kirghiz duRang-Koul. Je lui 
demande ce qu il pense de la trace que nous avons vue aujourd'hvii et ce 
que cet homme peut bien venir faire ici. 
Je ne sais pas - , répond-il. 

Satti-Koul aime à garder le silence. 

An moment ou le soleil va disparaître, nous apercevons un cavalier qui 



332 AUX INDES PAR TERRE. 

est Sadik, et, à côté de Sadik, (juclque diose de Piaiid cjui se ni(;iit et (jiii 
n'a pas la silhouette d'un homme à clieval. Qu'est-ce? Tous nous écarquilloiis 
les yeux, et Abdouri'asoul, qui les a excellents, dit : C est un ( Ijanicaii . 
Effectivement, c'est un chameau (ju'il tient par la longe. Mais r|ue tient-il 
donc en travers de la selle? Ce n'est pas un mouton : personne ne distinfjue 
rien. 

Sadik se rapproche, nous ne devinons toujours pas. Ilnlin le voila. 11 tire 
une chamelle blanche qvii allonge ses grandes jambes cagneuses en criant, 
en bavant, et son fils, un cluimelet de (puitre jours à peine, est sjir le cou 
du cheval. Satti-Koul le reçoit dans ses bras et immédiatement s institue 




Une capture de Sadik. 

sa nourrice. Le petit vagit. Satti-Koul rit, nous rions, c'est un fou rire 
général. 

a C'est Dieu qui nous envoie le chameau pour porter nos l)agages -■ , dit 
Rachmed. 

Sadik nous expose les résultats de ses recherches. Il a suivi les pas de 
l'homme qui Font mis sur la trace fraîche des chameaux, et, comme il a 
pensé que le chameau serait plus facile à attraper que l'homme, attendu 
que le petit chameau ne serait pas abandonné par sa mère qui irait d un 
pas très lent, il a vite trouvé la chamelle. Il l'a ramenée en pensant cpie 
son propriétaire viendrait la réclamer et que nous en pourrions peut-être 
obtenir des services en échange. Il pense qu'on fera bien d ouvrir 1 œil cette 
nuit. 

On mettra les chevaux à la corde et Ton dormira dune oreille; carie 



LE l'AMir.. ;î:53 

propri('laiio cIo la cliamcllc a dn allc i- prt-vcMiir ilc:^ amis (jiii se licnncnl aux 
environs dans une gor{;e. Il a vu Sadik et s'est caclu-. 

Dt'liiioux, l(>s lagopèdes à la yraisse de mouton, lofis dans la marmite! 

I.a tcmjx l'.ihur a de l)rus(|ues variations. 

A sept heures et «juarl du matin, le thernionièlre à 1 oinlire marquait 

— 2 4°, et an !»oleil + 2°. l'as un souffle de vent. 
A sept heures quarante, - 2:2°; an soleil, + 
A huit heures, — 2!°; an soleil, + 12\ 

A neni heures, - 15°; au soleil, + 23". 

Dans l après-midi, à trois heures, la l)rise du sud-ouest s'élève, et à l'ombre 
il V a — 8°, et seulemcMit + 8°, 9 au soleil. 

A quatre heures, le lheruu)mètre monte à — 14° ii l ombre; il descend à 

— 13° à sept heures et monte à — 10° à huit heures quarante. Voilà bien 
des caprices. Aussi restons-nous emmitouflés, quoi qu il arrive. 

26 mars. 

A cinq heures vin{;t, — 18°. 

Cette nuit, à deux heures, on a mis les chevaux à ban afin qu ils])uissent 
tondre les prés salés. Les hommes ont veillé à tour de rôle jusqu'au jour. 

Le nouveau-n('', emmailloté de feutre, a passé la nuit ;i 1 al)ri de sa mère. 
On l a découvert, maintenant que le soleil luit; il le prend avec plaisir déjà, 
ses bosses naissantes en frissonnent de plaisir, il remue déjà son imperceptible 
queue. Ouand il a la téte baissée, les jambes cachées sous son ventre sans 
poil, il a [)resque l air -d'un phoque au soleil. La mère a des poses languis- 
santes. Elle regarde son fils, le flaire avec tendresse, puis redresse la téte 
avec la fierté d'avoir mis au monde un si beau petit être; elle fei'me les 
yeux. Elle se met sur ses quatre pieds, les écarte, le pis gonflé, et Satti- 
Koul aide au nouveau-né à se dresser sur ses jambes flécliissantes, il le 
mène à la nourrice, et le petit tette ; son nez bouillonne de lait, son cordon 
ombilical flotte, car il traîne le reste du fil qui l'a tiré du néant. 

Mais la moitié des chevaux sont chargés. }sous partons avec eux. Nous 
n'utiliserons pas la chamelle, bien qu'elle nous soit fort utile, et nous ne 
mangerons pas le " chameau de lait , comme le pro[)osait Rachmed, qui se 
régalerait, je crois, de chair humaine. Nous avons tenu conseil à ce sujet, et 
nous nous sommés rendus à 1 avis de Sadik. Selon lui, nous devons éviter de 
nous susciter des ennemis, à moins d'absolue nécessité. Les Kirghiz con- 
sidéreraient l emploi (lu chameau comme un vol, ils sauraient bien qui l a 
commis et tenteraient de se venger. « Sûrement, à notre retour, Abdour- 



334 AUX INDES PAR TEIiliE. 

rasoul et moi, dit Sadik, nous aurions à rendre des comptes. Au reste, la 
héte n'est pas vigoureuse. " C'était lorl Incu raisonne''. 

Nous en avons eu l)i('iit6L la preuve, car ;i peine avions-nous levé le 
camp, cpie deux Kirjjliiz ii clieval, suivis de cliicMis, venaient clierclier les 
égarés et reconnaissaient Alxlourrasoul. 

Nous allons par une steppe rouyeâtre et caillouteuse, ou la neige est rare. 
A mesure que Jious nous éloignons du Kara-Koul, (pii n ( st bientôt plus 
(pi une raie blanche, la plaine se resserre en forme de golfe : nous 
en sortirons par un détroit qu on devine dans la montagne. Cette région 
déserte est tachée de larges jtkupies de neige sur lesquelles de nombreux 
troupeaux d'arkars se détachent. Ils fouillent la neige téle baissée, mais 1 un 
d'eux fait sentinelle. Il nous voit, donne 1 alerte, et toutes les têtes se 
dressent, puis soudain ils se serrent les uns conlrc les autres et s enlèvent en 
bondissant; ils s'arrêtent encore, regardent, et si nous allons sur eux, ils 
partent après covu^te réflexion et prennent le large, les longues et lourdes 
cornes en arrière. Impossible de les apj)rocher, en un clin d o-il ils gagnent 
la montagne. 

En même temps (pie la plaine (hi Kara-Konl linit, les plaques de neige 
disparaissent et les arkars. Le vent d'est souffle avec violence, il se heurte 
aux montagnes nues qui s effritent, il défeile et nous glace. Arrivés au 
mazar d'Ak-Salir, it un saint très vieux n , selon Sadik, ijuc 1 on a honoré en 
entassant sur sa tombe des cornes innombrables d arkars, nous nous trou- 
vons à la confluence de plusieurs vallées très liien ventilées. Nous ne pre- 
nons pas celle deMous-Koul, nous remontons vers le nord-est, et, conlom iiant 
une UTasse aride de pierre, nous arrivons par un assez bon clicniin ;i la nap|)e 
de glace du Mous-Koul, qui porte ce nom (lac de glace) parce que jamais il 
ne dégèle, nous dit Satti-Koul. Le niveau du lac s est élevé, le sentier 
d'(''té disparaît maintenant sous la glace, et cela nous oblige à grimper plus 
haut, au flanc de pentes assez incommodes. Nous campons à 1 endroit le plus 
large de la vallée, au sud de celle d Ak-Baital, au bord du rc'seau de glace 
enveloppant des prés où nous envovons paitre nos chevaux. Nous ne ]tar- 
venons pas à nous abriter du vent, :i (pii 1 on doit 1 absence presque com- 
plète de neige à cette place. Cependant, les couloirs de Kizil-Djek et d'Ak- 
Baital, dont nous vovons l'entrée, sont tout blancs, ainsi (pie les hautcMirs (]ui 
les enseiTent. 

Le Kizil-Djek est limpide, lAk-lîaital, à c6t(',est orageux; une tempête de 
neige en descend, grossit, et devient une masse sombre qui menace de 
nous étouffer. Le vent gêne notre respiration, nous sommes oppressés, on 
a l'impression que cette boule noire va nous écraser; elle roule comme une 



I.i; l'AMlll. 335 

cliost' s(ili(lt\ avec la Iciitciir d un clic doiil la volonté r('{;i(! les moiivciiuMits. 
Mais II' wui soiulaiiKMiu'iil cliaiijjc. une liomhc d air s ahal du nord-ouest 
sur nos (-paules, coiunu' une douclie ;;la( iate, elle dt-hlave la vallée, et d'une 
i'liar{;e lurilionde met en deionle la leni[)(ie d Ak-lkiïlal. .le ne vois |)as ce 
(jue nous \ j;a;;nons, car nous jjreloltons tous, et tous se plaignent d ('tou(ler. 
Puis, vers six heures du soir, le \ent se renverse, et e est d est (ju il nous 
arri\(', |)lus iurieux (|ue jamais. H prend sa revanche sur le vent de nord- 
ouest. Mais nous |)a\()ns ce fracas, ces hatailles, cette gloire, ainsi <|ue nos 
chevaux, (jui clierclient les bonnes places dans les bas-fonds de la pâture 




Kizll • Djck. 



saupoudn'-e de sel. .Te crois (pi ils aimeraient mieux être ailleurs, et nous 
aussi. 

Nous mangeons à la hâte, et, blottis sous nos peaux de mouton, nous fai- 
sant tout j)etits, nous dormons grâce à sept heures de marche, malgré les 
hurlements de la tempête. De temps à autre, les étoulïements nous éveil- 
lent et nous contraignent à nous tenii' un instant sur le séant et sur le dos. 

27 mnis. 

A six heures et demie, — 13\ 

Heureusement, car avec ce vent d'est, plus de froid pourrait nous arrêter. 
Nous partons à neuf heures sur l'est. Nous sommes oldigés de passer sur 



336 AUX INDES 1> A U TEIi:iE. 

la glace, qui est le plancher d'un couloir ou nous sommes dans un joli cou- 
rant d'air. Nos chevaux, (jui marchent avec une grande précaution, s'al)attent 
cependant, et il est très difficile de l(;s recliarger, car ils vacillent sur le» 
janihes. Nous allons plus d une heure sur la glace en nous élevant toujours, 
jusqu'à des falaises de loess, et nous trouvons à cluupie pas de la neige 
entassée dans les bas-fonds ou accotét; aux saillies, et des cornes d arkar, 
du sel sur 1 herbe, avec le vent toujours fouettant la face. Nous foulons 
souvent le sable fin d un cours d Cau ;i sec. Puis un chaînon s enfonce dans 
la vallée ainsi qu'un promontoire. Nous le déj)assons, et la valh'-c s élargit, 
et vei's midi la neige reconinuMicc. Tout disparait sous son manteau blanc. 
De gauche et de droite affluent des vallons, des gorges, et en face nous 
apercevons la passe bien ensellée de Kizil-Djek. On monte, on nir>nte dans 
la neige et le vent iinpitovable, avec des culi)ut('s connue intermèdes, 
obligés de tourner le dos ii la bourrascpic j)our r('j)reM(lre haleine. 

A trois lieures, nous sommes au sonnnet delà passe, à 4,800 mètres envi- 
ron, et le vent, furieux sans doute de notre présomption, .. redouble ses efforts 
et fait si bien ■>■> que nous ])renant à la gorge, comme dit Rachmed, il nou* 
fait monter l'âme à la bouche. Nous suffixjuons litt('ralement, et c'est dans 
notre oreille le ])ruil cpu' feraient des milliers de bavaderes fi'a|)pant leurs 
taml)ourins au ])lus fort de leurs pirouettes. Kl ce maudit vent ipii nous 
tient pour morts sans doute, — muis il se trompe! — nous enveloppe dans 
des tourbillons de nei(;e comme dans un suaire et nous en jette des j)elletées 
à la face ainsi cpi'un fossoyeur enterrant les morts à la hâte, le soir d une 
bataille. Mais nous gagnerons encore celle-ci. Nous profitons de l'instant 
où l'Eole de l'endroit emplit ses outres, pour descendre par des crêtes assez 
raides à Ouzoun-Djilga, oii nous nous arrêtons après huit heures moins 
dix minutes d'une marche j)res(jue funèbre par moments. Nos chevaux 
ont la téte basse, troj) basse; les plus courageux sont les plus malades, 
parce que, a dit un général, u ce sont toujours les mêmes qui se font 
tuer n . 

La bourrastpie continue, et nos inquiétudes ne cessent (pie lorscpie Rach- 
med et Abdourrasoul apparaissent à travers les flocons blancs, ini peu avant 
la nuit. Nous craignions qu'ils ne passassent à côté de nous sans nous voir. 
Abdourrasoid a mal à la tête, il a saigné du nez, et cela l a soulagé. Tous se 
plaigr.eiit de ressentir une vive douleur à la poitrine. Le vieux Sadik se 
couche sans attendre le soup(>r, la l)ouillie de millet, cpi il adore et (|ui ne 
sera ])rête que très tard; voilà une demi-luHire d efforts pour arriver à allu- 
mer le feu dans un trou taillé à la hache : car, par 1 effet de la gelée, le sol 
et la viande elle-même sont durs comme le bois. 




43 



LE l' A M m. 339 

Nous nous endormons au iliant tl.' la IcnijxHe. Les suffocations nous 
éveillent do temps à autio, nous nous v habituons; au reste, notre état ordi- 
naire est d axoir la léte lourde, l) un coup d œil, p ir la port;; d.; la tente, 
j'aperçois un tourbillon dans la nuit noire. C'est une confusion, ce sont des 
scènes de la tin d un monde, lorscpie les forces cosmiques sont déchaînées. 
Perdu, isolé au milieu de ce désordre (jrandiose de la nature, Thouime se 
dit (pi il a de la chance d'être patit, afin de pouvoir facilement se raser, et 
ipi il est un insecte tpii a la vie tlnrc;. 

28 mars. 

Le lever est mauvais. Les hommes s éveillent en se plaignant d avoir eu 
froid la nuit; ils souffrent de la tête, de la poitrine. Ils sont abattus, sans 
énergie. Je dois leur commander de préparer du thé, d allumer le feu. A 
sept heures, il v a encore — IG", avec du vent d ouest, un ciel couvert, 
(piehpies flocons voltigeants. Attendons le soleil, qui les réconfortera, s'il 
daigne j)araitre. Nous ferons une courte étape, d une longueur propor- 
tionnée a la vigueur des .. exécutants . 

Nos chevaux n'en ont guère, ils saignent du nez, on ne les entend pas 
s'ébrouer. Deux ou trois sont là, le dos au vent, sans bouger. L'un d eux, à 
(|ui 1 on montre la musette, ne s avance pas pour qu'on la lui pende au cou. 
S il est aveuglé comme les autres, il n'est pas sourd; il entend le bruit de 
1 orge agitée, sans en être ému. C'est un très mauvais signe. En voilà un 
qui ne fera pas 1 étape. J'en vois deux ou trois qui n'iront pas loin non 
plus. 

Les préparatifs sont faits sans gaieté, sans les quonbets habituels, le 
soleil ('tant toujours caché. Nous partons avec le vent d'ouest dans le dos. 

Descendus du plateau où nous campions, dans la vallée qui serpente vers 
1 est, nous sommes de nouveau dans la neige sans traces. Satti-Koul nous 
j)récède, et comme il a les yeux très malades, il nous conduit parfois en de 
mauvaises places. Sadik le remplace et s'en tire mieux. 

Dans une direction est-est-sud qui est presque la nôtre, nous distinguons 
une cime blanche que nous supposons être le Tagarma (le Moustagata), le 
pic le j)lus élevé du Pamir. C'est grâce au vent qui déchire un instant la 
brume (pie nous l apercevons. Maudit vent qui nous glace ! Notre marche est 
silencieuse, pas un mot n'est échangé. 

Le cheval le plus malade n'a pas été chargé, il nous a suivis un instant, les 
oreilles et la tête basses; il vient de s arrêter, n'en pouvant mais. Nous 
pensions qu'il irait au Rang-Koul, où il v a de l'herbe, paraît-il; là, nous 




340 AUX INDES PAR TERRE. 

l'eussions abandonné, et jjeut-étre aurait-il vécu jus(|u'a la liounc saison et 
il aurait repris des forces. Mais il est ii hout, e t il se laisse dépasser par ses 
conipa^jnons ; il avance, s'arrête, dresse loieille, clierdie à avancer 
encore. Ses pauvres jandies ne le peuvent porter, elles sont raidies par la 
fatigTie, l'épuisement, le froid, et il reste planté sur place; il regarde 

les camarades s'éloigner, il 
^ pleure (](■ faiMc- lieunisse- 

nients d adieu. Nous 1 ahan- 
- ^ donnons eoinnie 1 homme à 

la mer ii (pii il est impossible 
de jeter une hom-e de sauve- 
tage et de (jui on n ose jtoint 
lialci' la mort, (pii est cer- 
taine. J-^t puis, (pii sait ? Les 
hétes tiennent sans doute ii la 
\i(' connue nous : on tient ii 
des riens, par habitude. 

L ahandouuc ii est bientôt 
plus cpi un point noii'. loin 
derrière nous, point noir sur 
la nappe blanche qui l'enveloppera de ses plis, cpiaiid il s étendra engourdi 
par le froid mortel. 

Nous allons à la file dans la vallée, (pii se resserre, (pii s élargit, on des 
gorges aboutissent à {;auclie. Tout est rigide, blanc; de temps à autre des 
cornes d'arkars morts pointent; d'autres arkars, vivants ceux-'.ii, apparais- 
sent au loin, défiants, hors de portée, fantonies insaisissables errant dans 
le cimetière. Rien ne se meut. Seul le vent impitovable de la tempête, tou- 
jours hurlant, fait voltiger la neige gelée, fine, et sans cesse nous en saupou- 
dre. La neige, toujours la neige; jias de végétation, pas de bois pour un 
cure-dent, de la neige. Connue distractions, en clu luinant, des chutes, des 
chevaux qui se battent, qui perdent leurs charges, qui s écartent du chemin, 
qui se sauvent, qu'on recharge, qu'on poursuit. Knfin, par une jietite passe, 
on arrive après cin(| heures et demie de marclie à la vallée d Ichki, dans 
le bassin du Rang-Koul, et nous nous dirigeons sur le sud-est. 

A un endroit nommé Kamara-Tag par Satti-Koul, qui a passé son enfance 
dans cette région, nous nous abritons dans une grotte au bas d un rociier 
qui surplombe; nous sommes à 1 extrémité d'une vallée descendant du noril 
tout droit, et déserte comme vous pouvez bien penser, et Idanche. 

Tandis que nous installons notre campement sur le crottin accumule par 



Clicval abandoniiL'. 



i.i; r AMI II. 3V1 

li's trouj)t';ui\ sous cet auM'iit ikiIiik I, nous avons la visite, de droite, d un 
aiyle sans force et dont le xol est loin d etro sul)linie, |)uis, de {jauclie, de 
sc'iiostre, nous vient un corbeau (ti(|ue (|ui se pose au-dessus de nous et 
croasse. Comme les {jens condanmc's depuis lon>;tem|)s au silence, il('proa\ (! 
le besoin de s cpaiiclier et veut à tout prix euf^ajjer conversaliou. Il pousse 
«les croassements d une {jorfje éraillée par le jeûne. 

Salti-Koul est lieureux de revoir le pavs de ses aïeux (pii portent le n(uu 




Campement «le Kamara-Taj, avant L' Tianjj-Koul. 



«Je tribu d ldiki, emprunté à cette vallée, et il est fier de cette espèce de 
yrotte. 

u ^ est-ce pas (jue voilà une bonne place? dit-il. 

— Yallali ! une bonne place. •• 

Depuis deux semaines, c'est le premier abri (jue nous trouvons, et ce 
sera peut-être le dernier jusque de l autre coté du toit du monde -.i . 

Satti-Koul sourit, il est en verve, car il ajoute, en montrant la direction 
<lu Ilan{j-Koul, du côté d un vide qu on devine au delà du cliainon : 

" Rany-Koul. 

— Tout près? 

— lia! ha! iakim (près). i> 

Là-dessus, il commence à emplir de crottin le pan de sa pelisse, il cher- 



342 AUX INDES PAU TEIUIE. 

clie toujoux's a se rapprocher de lu inarinite dont Sadik a j)ris la direction 
comme étant l ancien. Souvent Sadik rabroue Satti-KonI, et il le jji'0{jne tou- 
jours. Sadik n'aime pas les paresseux, les laiidons cpii ne se plaisent (ju ii 
la cuisine. 

29 mars. 

Nous faisons grasse matinée, le Rany-Koul étant tout près, ^sous pensons 
V trouver des tentes, de l'aide. A huit heures, — 1 V, mais pas de vent, un 
ciel brumeux, tempéi'ature délicieuse. Pas de vent! 

A dix heures, la brume s'efface, le soleil sourit et donne un jteu de force 
à nos hommes chargeant péniblement les bétes. Ce brave soleil est bien 
eml)arrassé : quand il disparait, nous le réclamons, nous sommes tristes, 
mais nous souffrons moins de la réverbération et (hi chaud; revient-il, 
nous oublions la joie qu'il nous apporte et le maudissons, parce (pi il nous 
aveugle; il s en va, nous l'appelons de nos vœux. On n est jamais content. 

Voilà deux degrés de chaud au soleil et les plaisanteries de Rachnied qui 
commencent. 

En deux heures et demie de marche, nous atteignons 1 entrc-e du bassin 
du Rang-Iioul. Nous avons à notre droite la vallée d Ak-Baital, toute blan- 
che. Nous ne voyons pas le lac, qui s'est retiré dans un bas-fond où il passe 
l'hiver transformé en glace; en été, m expli(jue Satti-Koul, il est très grand, 
son niveau s'élève et couvre une bonne partie de cette plaine. 

Nous avons 1 œil ouvert, et Satti-Koul interroge le lointain avec une j)er- 
sistance qui ne lui est pas habituelle, puis il dit : 

« lioutasse, bien. « 

Routasse veut dire yak. S il v a des yaks, nous trouverons des hommes. 
Ce n'est pas une mauvaise nouvelle. Le moral de noire troupe a besoin de 
ce contact. Quoi qu'il arrive, mie rencontre nous distraira. Nos chevaux se 
traînent; le mien, qui a beaucouj) travaillé dans 1 Alaï, est hors de combat. 
Mais nous nous reposerons au Rang-Koul et nous soulagerons nos chevaux, 
grâce aux yaks que Satti-Koul a découverts tout ;i l lieure et aux chanu-aux 
(pie nous croisons. 

Il est vrai qu ils ont bien mauvaise mine; leurs bosses, dont la pointe 
traverse une couverture de feutre, sont petites, maigres. 

Nous louvoyons au milieu de fondrières, d'étangs bordés de roseaux, 
qui sont les lagunes du lac semblables à celles du Kara-Koul. Et après deux 
heures de marche, nous nous arrêtons au milieu de la plaine, à quelque 
cent mètres de la glace du Rang-Ivoul. Des cornes d arkars, du crottin, des 



LE l'AMlU. :i'f3 

traces {jelecs, des traces fraiclies nous (lisent (jne cette région a été visit('e 
en été par îles tron|)("au\ nenilniMix, et (|ne du Ix'tail v erre encore, (|ui 
ronge les raciru s avec les(|uelles nous allons faire un lion teu. 

Je mesure tles cornes dont la coiuhure a un mètre vinjjt-sept de lon{y. 

Pas un homme ne s ajiproclie de notre tente, il doit cependant v en 
avoir (|ui rodent dans les environs; mais ils se caciieront tant qu'ils ne sai:- 
ronl pas (pii nous sommes. Demain, nous enverrons Sadik et Satti-Konl ;i la 
reclierclie d un j;ni(le cpii nous puisse montrer le cliemin du Kandjout, de 
bétes de somme pour les l)a(ja('es, et d abord d un mouton ou d une chèvre. 
Il est hou de manjjer de temj)s en temps d luie hète dont on a vu couler le 
san<;. 

Toute la lourni'c nous avons du soleil; ;i sept heures et demie du soir, le 
therniomètre marque — KJ",."), puis, avec une hrise d ouest, le ciel se couvre 
un j)('u, et vers neuf heures le lh( rmomèlre desceiul à — 13°. Gare la 
nei};e ! 

30 mnrs. 

Il a nei{^;('' dans la miit. Dès leur réveil, Sadik et Satti-Koul v{)nt chercher 
les propriétaires du hctail errant autour du lac. Ils tâcheront de trouver un 
hoiunu' ipii soit allé au Kandjout depuis peu et qui nous renseignera. Nous 
ne savons à (pioi nous en tenir au sujet du Kandjout, ([u on atteindrait en dix 
jours, selon Satti-Koul. Ce pavs est-il indépendant? Est-il soumis à 1 in- 
fluence des Chinois, des Kachmiri, des Anglais ou des Afghans? Pourrait- 
on V arriver sans passer par Ak-Tach, où nous crovons avoir maille à partir 
avec les autorités chinoises? Voilà ce qu il imj)orte de savoir. Nous vou- 
drions aussi éviter le Wakhane, où les Afghans ont des postes qui nous 
l)arreraient la route. 

Hier, Sadik était d avis de nous diriger sur ïagarma, où nous trouve- 
rions tout à profusion et d'où nous atteindrions facilement le Kandjout par 
le Tag-Doumhach-Pamir en sept jom's, dit-il. ^lais nous serions dans une 
région peuplée, et le heg de 1 endroit pomrait assembler une troupe assez 
considérable pour nous faire prisonniers, sans que nous ayons chance de 
résister avec succès. Il nous enverrait à Kachgar, et le vovage finirait là. 

La situation n est pas nette. Il nous tarde de voir revenir nos éclairems 
et d engager conversation avec quelqu'un du Rang-Koul. Nous sommes à 
3,900 mètres environ, le vent s est abattu, et nous respirons mieux que ces 
jours derniers. Les racines, la bouse ne manquent pas, et nous pouvons faire 
fondre beaucoup déneige et gaspiller de l eau à des lavages réitérés. Depuis 



344 AUX INDES PAU TEIiliE. 

quinze jours, nous iTavons pas fait toilette. Je ne veux pas vous parler ver- 
mine. C'est la moindie des choses... Regardons ensemble le pavsage. 

D'un coup d'œil " circulaire ;> nous constatons (pu^ les montafpies for- 
ment un «cercle )> autour de la steppe où nous sommes, et, comme dit Racli- 
med : « On a beau l'egarder, on ne sait pas de quel côté s'en aller. ■• Au sud- 
est, en face de notre tente, se dressent des roches dentelées de (puirtzite 
rayées de neige; vers l'est, des monts ])lanc>, derrière (l(>s colliiiesau jtrc- 
mier plan ; à l'est, la seule porte par laquelle on croit pouvoir sortir : un golfe 
du Rang-Koul à droite ducpu;!, au loin, le ^îoustagata menace le ciel de sa 




Campement sur le Ranji-Koul, en l.u i' du Ta[;arm,i. 



corne d albâtre, mais ce n'est pas une corne aiguë, c est plutôt un ne/, sur le 
dos, aquilin, aplati au bout, tenant à une arcade sourcilière très accentuée, 
au-dessous d'un front si f'uvant qu on ne le voit pas. Tel est à peu près le |ir(i- 
fil de ce colosse du l'aniir. I^errière nous, les montagnes dans la hi innc. A 
l'ouest, des cônes gigantesques d'aspect, ayant au sommet des nuages flot- 
tant comme les banderoles de fumée des volcans. Quand le soleil descend, 
il colore tout cela, et c'est une nature sauvage (pii s eml)ellit soudain avec 
une coquetterie qu'on n'attendait pas d une aussi laide personne. Le 
paysage est indescriptible, ])i/,arre, ma foi; je n entreprend lai j)as de vous le 
dépeindre. D'abord, je ne suis pas taillé pour une pareille tache, et jniis, le 
modèle est capricieux, de seconde en seconde il change d aspect, et le 
paysage chaudement éclairé pâlit, vous glace. Rien qu'à le regarder, j'en serre 
ma pelisse plus près du corps. 



i.K l' VMir.. ;5V") 

Un coU' (If lest, nous disl iiijjnons dcuv liichcs iioii'c>> dans la stoppe, 
nos lioiiinios ipii rovicnncMil : il c-t tcnips, la nnil anivcia lo soUmI 

Ahdoui rasoiil \ iiMit d Cxaniincr des kontasscs ; je lui dciuandc ce (pi il 
pense des ]»etes (pie j ai i c'|;ard('es tout à I heure et qui ne m ont pas produit 
une Ixmne impression, lîiruls nonclialauts, niassils, carres connue; des 
popotaiiies, mais av.M' de lonjjs poils trainani pisipi ;i lerr<> c l une; ipieue 
touthie eomm;^ celle du cheval. Leur u il est sans intelli{|ence, et sans cessa 
ils broutent, ruminent, sans cesse donnent la preuve d une difjestioii 




Routasses (yaks). 



rapide et qu'ils sont bien bœufs, q'.îoiqu'ils lèvent une queue de cheval. Ils 
Jie cessent de grogner. Leurs jambes semblent pourta'nt vigoureuses. 

.Selon Abdourrasoul, la chair du koutasse est bonne, meilleure (pie celle 
<le la vache; son lait est très nourrissant; par le froid, il porte plus lomd 
<ju un cheval de bat et plus vite, mais il lui faut une bonne nourriture. Par 
le chaud, il n'est bon ;i rien. Il est méchant; aussi coupe-t-on la pointe des 
cornes de ceux que I on emj)loie. Gomme particularité de ce signalement 
j)pu flatteur, Abdourrasoul ajoute (pie le koutasse est bête. 

-. Crois-tu (pie ceux-ci puissent nous être utiles ? 

— .Te ne le crois pas, ils n ont j)resque rien ii manyer et sont sans 
forces. 

— Alors ils ne valent jamais lùen, en été à cause de la chaleur, en hiver 
faute de nourriture. 

— Tu as raison. Ce sont de mauvaises bétes de somme; mais comme ils 

4 V 



346 AUX INDES PAR TERRE. 

résistent bien ;ui froid (juaiid les hivers sont très riyourcux et que toute» les 
autres bétes meurent, le Kir(jliiz est bien aise de les avoir jjour ne pas mou- 
rir de faim. » 

En somme, on utiliserait surtout le yak dans ce j)avs comme une con- 
serve alimentaire et n'exiyeant aucune boite en fer-ldanc, puisqu'elle est 
vivante. 

Abdourrasoul conc lut (|ue nous aurions avantajje à nous servir de che- 
vaux ou de chameaux. Il ajoute que les chevaux du Pamir sont tout petits. 

Entre temps, les points noirs se sont approchés; nous reconnaissons nos 
hommes : Fun d'eux est doublé d'un cavalier en croupe. Leur entrée n'est 

pas ])ruyante. Ils mettent pied à terre 
sans dire mot. Le nouveau venu serre 
la m lin d Al)dourrasoul et va s age- 
nouiller à l écart, loin du l'eu. C est un 
petit homme à larjje lace mo{jole et 
j)lus aplatie que celle de nos Kirghiz. 
Le nez est camus, les veux bridés, 
invisibles, les mains et les pieds sont 
très courts. Il sent son Chinois d une 
lieue. 

Qui est-ce? demandé-je à Sadik. 
— Djounia-lJi -, hut-il d un air 
entendu. 

Si je me souviens bien, c est un 
transfuge de l Alai (pii a eu des af- 
faires. 

Je l invite à s aj)procher du feu de 
nos hommes, et la conversation s'engage. Les renseignements sont très 
mauvais concernant la route. " Imj)ossil)le de passer par l Ak-liaital, dit 
Djouma-Bi; impossible de passer par l Ak-Sou, les passes sont fermées 
toutes. " 

Il y a beaucoup de neige avant et après Ak-Tach, où nous rencontrons 
des Teit, du sang de Satti-Koul, à qui je trouve im air guilleret (pii me met 
en défiance. Je crois même que le gredin s est lavé la figure, légèrement. 
Ni lui ni Sadik ne prennent la parole, c'est Djouma-Bi qui réj)ond aux 
questions que je leur pose. On dirait (|u ils lui ont tait la leçon. Ils ne 
nous soufflent mot des Karaouls apostés par les Chinois. Tout cela est 
louche. 

Djouma-Bi connaît bien la route ; avec un bout de l)ois il nous la trace 




Djouina-Hi. 



LE l'A Min. ;5V7 

sur le sol, les (liiiH tions ([u il doimc soiil Iri's cxaclcs. Il sait la roule jns- 
(ju"au Ta{;-Douml)a( li-l'auiir. 

l'.u approcliaul du Kandjout, uous trouverons «les Karaouls ; ils iront 
prévenir les Kandjouti, (|ui \iendront au-de\anl de nous et nous frayeront 
le l'heniin. 

-— Mais tu dis <ju On ne peut passer ni par 1 Ak-lkiital ni par 1 Ak-8ou? 

— Aussi mon avis est (jue vous attendiez ici le beau temps, une quin- 
zaine de jours. 

— Alors, lu ne connais pas d'autre route (pie par 1 .Vk-Baïtal et l'Ak- 
Sou ? 

— ]Son. 

— Pourras-tu nous procurer des chameaux, ou des koutasses, ou des 
chevaux ? 

— l*as maintenant, ils ne pourraient marcher; dans (punze jours ils 
auront de la torec, et vous partirez. 

— Nous ne les emploierions que durant une étape, et cela ne les fati- 
guerait pas. Nous te j)av'erons {jrassement avec des ïambas (lingots d'argent 
(jui ont le cachet de Kachgar). •> 

Djouma-Hi ne dit mot. 

Et les Kandjouti? lui demandons-nous. A ((ui j)ortent-ils le tribut? aux 
Chinois ou aux Kachmiri? 

— Je u en sais rien. Ce sont nos ennemis. Il v a deux ans, ils ont voulu 
nous faire la guerre, mais nous avions beaucoup de koutasses paissant en 
troupeaux. En les vovant, ils ont cru que nous étions très nombreux et 
n'ont osé nous attaquer. Notre tribu avait beaucoup de koutasses, mais nous 
avons perdu pres([ue tout notre bétail, la lune dernière. Nous sommes 
pauvres, 

Mais la nuit s étend. Demain, nous apprendrons du nouveau. Comment 
se fait-il (pie ni l uu ni l autre ne nous parle d un poste chinois qui doit être 
aux environs? 

Le froid va être terrible. Le thermomètre baisse avec une rapidité in- 
(juiétante : à 7 h. 10, il marquait — IG°; à 8 h., il saute à — 21°; à 8 h. 30, 
— 22°; à î) h. 20, — 22",."). Le ciel est étoilé, j)as de vent, la lune est étin- 
celante. Vingt-cinrj minutes ])lus lard, à 9 h. 45, — 26". 

Nos honuues sont toujours autour du feu, qu ils ne peuvent se décider à 
quitter. Rachmed conte une histoire, les autres à tour de rôle posent des 
crottes siu' le feu. La nuit est d une clarté étonnante, le calme de l'atmo- 
sphère est parfait, pas un souffle d air ne le trou])le. Les étoiles scintillent 
aussi nettes (pi on les j)eut voir; 1 œil malade suj)poite à peine l'éclat sans 



;5V8 AUX INDES PAU TElîliE. 

pareil du croissant cl(.' la lune (jui cljlouil : lampadaire illuniinanl une cou- 
pole encore plus « vêtue d'or « que celle de la mosquée t- Tillali Kari n 
de Samarcande. 

Non , jamais la voûte céleste ne m'a paru aussi grande que sur le Pamir ; 
les montafjiies semblent un léjjer tressaillement de la terre, et le feu qui lance 
une cbétive flamme, un inq)erce])tiljle leu follet, et les liommes autour, des 
fjuomes, pas plus gros que des infusoires. Quelle {jrandeur au-dessus! 

A deux heures ^in[;t minutes, la lune clanl toujours si liuiiincnsc qu on 
distingue les objets à lintérieur de la tente, je vais regarderie thermo- 
mètre. Mais ou donc est passé le mercure ? Il est gelé, bien gelé. Craignant 
de me tronq)er, je montre l'instrument à Capus; on allume la lanterne, et 
malgré les manij)ulalions, le mercure reste gros connue mi giain de plomb 
et he\ et bien gelé. C'est le pôle nord. Voila un ])eau poisson d avril, pour 
la veille du l" avril. 

31 m.ii-s. 

Jamais nous n avons doimi d nii sommeil aussi profond; on le peut 
comparer ii la h I hardie des marmottes. Nous ne pouvons picndre la dt-- 
cision de nous mouvoir, et il est dix lienres (piand jious sortons de dessous 
nos couvertures. 

A dix heures, + 12" au soleil, — 20" a l oud)re. 

Nous donnons ici une suite d'observations thermonu-triipies, afin de 
montrer combien le l'amii' est capi icieux : 



HlîUIiES 


OMBllE 


SOLLIL 




10,15 


— 10" 


+ 


10" 




10,30 


^ 18" 


+ 


f 5", 5 


Une h'gère brise E. s'élève. 


10,45 


— 17", 5 




17" 




11,15 


— 15°, 




20" 




1 1,25 


— 15",0 


+ 


17" 




1 1,30 


^ 15", 9 


+ 


10" 


La brise est plusforte. 


1,00 


— Il", 5 




8" 


Brise E. 


4,30 


— 3" 




l",5 


Un nuage passe siu" le soleil. 


5,15 


— 1" 


+ 


2° 


Brise S. 0. 


0,20 


— 0° 






Le ciel se couvre. Brise S. 


0,35 


— 10" 








8,45 


— 15" 








9,00 


— 15", 5 






Ciel brumeux. 



i.K l' A M m. :îv» 

1 1 ici", dans la nuit, l)|()unia-lîi a I(iii;;iiciihmiI cauM' avec Salli-Koul. 
lui (loniKiit ili's nouvelles i\r 1 Alaï et ii (|ui il en doiiiiait du l'auiir. Ils ne 
s élaiiMil pas \ us depuis longtemps. Tous deux sonl de la lauiille des lehki 
l't tle la trilui des Teïls. l)|oMina-i>i a hu lieaueoup de llu", UKiujjc'' une grande 
t|uaiitit(' de bouillie de uiillel. l'eul-elic (pi il sera dispost- ii nous aider, .hî 
lui fais des pro|»ositious. 

Je lui denianile s il a des eliauu'au\ cl des koulasses. Il n-pond alliruiati- 
veineiit. 

- Veu\-lu nous eu louer? 

— Oui. 




Kiig'iiz du llaii[;-KouI. 



— Quel prix par jour et par l)éte? 

— G est qu'ils sont loin d ici, et (pie pour les quérir il faudrait au moins 
une semaine. Je n ai que mes moutons à poi tée. 

— Vends-nous des moutons. 

— Je ])uis vous en vendre un. 

— A a le clierclier, et amène-nous en même temps des Kirgliiz, (jui nous 
loueront des chameaux. 

— Les chameaux valent mieux dans la nei{je; ils ont les jambes plus 
lon{jues. - 

Djouuia-lii et Satti-Koul allaient partir, quand nous voyons trois cavaliers 
s avancer. Ils ne tardent pas à devenir trois piétons, car c'était le mirage 
(pii les gi-andissait. 

Lue fois qu'ils se sont appioeliés, ils diminuent encore de taille, et Péj)in 



350 AUX INDES P A lî TERRE. 

à première vue dit : Ce sont des jeunes {jens. n Mais en (>\iiniinaiit, on 
reconnaît bien deux hommes faits, dont 1 un est un vieillard. Un seul est 
afjé d'une vinjjtaine d'années. Tous trois sont j)res(jue iinherhes, ratatinés, 
minuscules; (juehjues j)oils tombent de leur lèvre supérieure, comme pour 
leur donner une idée vafjue de moustaches. Nous les recevons d une façon 
civile : bouillie, tlié, rien n'est épargné. Et 1 on cause; l un d eux prétend 
<|ue l'on peut passer ])ar l Ak-Sou, que nous v trouverons des Kiryhi/. 

Il nous louera trois chameaux et un cheval, mais jusqu'à Kizil-Ujilyua 
seulement, parce que les hétes sont affaiblies par le jefine de 1 hiver. 

Ces (jens sont bien aimables, en vérit(''. Dans quel but? Ujouma-Hi jurait 
<[u'on ne pouvait passer j)ar l'Ak-Sou. Ceux-ci affirment le contraire. 

Sur ces entrefaites, d autres Ivirjjhi/ arrivent; 1 un d eux monte un cheval 
<|ui est né sui' le l*amir, parait-il. Il n v a pas ;i en doutei-; il est yros comme 
un bon àne et fait j)our les cavaliers de 1 endroit. 

Ces gens restent jusqu à la nuit auprès de notre feu; les plus jeunes aj)- 
portent des racines et du kisiak dans des sacs. Ils auront detpioi se chauffer 
toute la miit, et il nous restera une pro\ ision poui' j)lusieiu s jours. Nous 
<piittons le Rang-Koul demain, et plus loin la neige recommence. 

Rachmed donne une représentation aux badauds du Rang-Koul; i! leur 
conte encore des histoires cpiand je m endors. 

l" avr:i. 

Nous dormons comme des marmottes, et je crois que si nous ne réagissions 
pas contre cette torpeur, nous attendrions le beau tenq)s au Rang-Koul, 
roulés dans nos peaux de mouton. Heureusement, nous avons un but, et 
j invite Rachmed à ])réparer les iouks. A sept heures, le thermomètre niar- 
(jue — 26". C'est vous dire que le froid a été terrible cette nuit. Faute de 
thermomètre uiiniuia, nous j)ouvons vous dire (pu'lk' a ( te- la teinpi-ra- 
ture. Vous ne samiez croire c()nd)ien d instruments on casse. 

A 8 h., — 2;ràrombre, — 14" au soleil. 

A 8 h. 25, — 20" à lOudjre, — 7°, 5 au soleil. 

A 9 h., — 12' à rond)re, — 2" au soleil. 
Ht à neuf heures 40 minutes, (piand nous partons, le froid a augmenté, 
on ne sait pourquoi; il y a — 14". 

Les chameaux ayant été « copieusement • chargés, malgré les réclama- 
tions des propriétaires qui prétendent (pie leurs bétes sont à peine cajiables 
de poi'ter le iouk d un cheval, nous nous dirigeons vers 1 extrémité est du 
bassin. Nous passons sur la glace du lac; ses abords sont crevassés, et au 



l.K l'A M II? :).)[ 

tolul lies (li'prcssions, lanlol il \ aile la {jlacc, laiilot du s'.'l on peut 
prt'iuirt' |H)iii' (lu (;ivr(>. 

Puis on t'st dans la steppe, plus loin le sahle eonnnence, c'est le lit d un 
fours dCau (pii se forme ii la l'onte des iieijjes et se confond avec le lac, 
lorstpi il s élale comme une taclie toujours j)lus grande. 

Mais notre caravane marche avec une lenteur telle, (pi elle doit être 
calcuU-e. Dès le moment où l on 
s est mis à charjjer leurs bètes, 
les Kir{;lii/. ont fait preuxc d une 
mauvaise volontt- Happante, et 
M('nas, (pii nous rejoint au point 
ou nous attendons, nous dit (pi il 
est impossible de les faire avan- 
cer; il me demande s il faut leur 
donner des coups de fouet. Tandis 
(pi il m expose la situation, iu)iis 
vovons (ju ils s airétent. l ii lionuno monte'" sur un chameau les a accostés^ 
et ils causent. 

Cet homme s approche de nous, il se laisse {jlisser à terre, et tenant sou 
chiuneau par la lonjfc, il vient s a^jenouiller à cinq pas de nous et re^jarde. 
.. (Jue veux-tu ? lui deniundons-nous. 

— Je viens vous dire (jue vous ne pouvez aller plus loin, tant rpie vous 
n'aurez pas reçu 1 autorisation du {gouverneur de Kac]i{;:ir. 

— Pourquoi? 

— Parce que je suis le chef des Karaouls, et cpie tel est Tordre. Il v a 
([uehpies années, mon prédécesseur a facilité la route aux Russes, et il a été 
puni, on l a d('porté avec sa famille. 

— Mais nous ne sommes pas des Russes. 

— (Ju étes-vous donc? 

— Des Faran{|nis qui vovajjent poiu' s instruire. Si nous étions soldats,, 
on comprendrait (pu? tu t opposes à notre passage; mais nous sommes des 
hommes de paix, et tu n as pas plus le droit de nous arrêter que les marchands 
qui passent. Au reste, pour te rassurer, nous pouvons te dire que le dao- 
laï ({gouverneur) de Kachgar sait qui nous sommes et ce que nous voulons. 
Le dao-tai ne t a pas donné d ordres à notre sujet, c'est donc que nous ne 
faisons pas mal. Au reste, nous ne nous cachons pas. Nous avons trop de 
hagaf^es pour que tu puisses croire que nous sommes de malhonnêtes gens. 
N'avons-nous pas envovc' chercher des chameaux? Avons-Jious rien volé?" 
Qui se plaint de nous? Nous ne te connaissons pas. Où sont tes papiers? n 




352 AUX INDES V \ W TEI'.RE. 

Il se tait. 

" Accompa(jne-nous jusqu'au bout de Tc'tape ; tu prendras du tlié avec 
nous. Tu manderas du sucre, nous te montrerons nos ka^jliaz '|)a))ier>) avec 
des cachets musuimans, et si tu n'es pas rassuré, nous attendrons les ordres 
du dao-tai, et tu verras <ju il enverra des soldats pour te coujK r la léte 
])arce que tu nous auras arrêtés sans motifs. •^ 

Il se tait. 

Sur ce, notre caravane arrive. Rachmed est furieux, il parle des Kir- 
{jliiz en termes qui ne s'écrivent j)as. Ils ne veulent pas at eélérer l allure 
de leurs chameaux, ils se plaignent constamment, disant qu ils vont les 
décharj^er, que les bêtes ne sont pas en état, et finalement Ilaclimed me 
demaïule s il ne serait pas jjon de les rosser, .le lui recomniande la patience 
jusqu à ce soir. 

Nous poursuivons iu)tre marclu; avec une lenteur désesj)érante. Sadik est 
sondjre, et 1 affreux Satti-Koul a toujours son petit air {juilleret qui ne me dit 
rien qui vaille ; et son cousin Djouma-Bi n'a plus 1 air ujodeste qu il avait 
hier, et S(jn verlx; est plus haut. 

Après tiois heures de marche, Djouma-lîi veut nous iiistalici' au milieu 
de cinc| ou six tentes ou habitent des Karaouls, sous prétexte (jue plus loin 
l'herbe manque. Nous refusons 1 hospitalité cpx il nous offre, et nous allons 
camj)er à deux kilonu-lres de là, sur le sable, au milieu de la plaine, (le 
façon à voir venir de tous côtés. Pour faire ces deux kilomètres |)ai' un beau 
chemin, le vent ayant balaye prescpu' complèlenient la ueiMc, les Kir(;hi/. nu t- 
tent une heure. Ils abiisciil de notre bonté. L exaspérai ion de nos hommes 
est à son comble. 

A peine la tente dressc'c, ;i peine le Icutre ('tali-, le chef des Karaouls 
arrive en conq)a{|nic de I)jouma-Hi et d une dizaine d individus à mine de 
sacripants, dont un, plus petit, est voûté par 1 étude sans doute, car on nous 
le présente comme mi mollah, et c est à lui (pu- nous nu)iitrerons nos 
papiers. Les bétes déchargées sont immédiatement chassées du coti' de la 
montagne. On les retrouvera. 

Nous offrons le thé aux j)rincipaux, y conq)ris le mall)iiti, et ce sont les 
mêmes questions et les mêmes réponses. Quelques-uns d'entre eux ont des 
airs d'insolence. Notre longanimité est si grande! 

Us voudraient bien voir les papiers. Nous déplions un passeport, mon- 
trons au savant le visa de l'erse, puis ime lettre de Mouchir-Daoulet (pre- 
mier ministre du schah) qui nous a servi dans le Ivhorassan. L écrit est en 
langue persane, mais après avoir beaucoup regardé, ànonné, il finit par 
déchif-frer le mot Ivhorassan. Il répète : Ivhorassan, Khorassan • , et ajoute : 



I.F. l' A Ml 11. 303 
.. A'oilà un j)a|)i('r iiiusulmaii. 

- l'.s-tii ronli'iit? (lis-j(> au «licf; va>-tn uiainlciuuil dc-fendre (|u Ou 
nous loue des cliameaiix? Es-tu convaincu de noire lionorahilité? •) 

Le Karaoul-15e{;i |)ai-ail rassuré, il nous promet des clianieaux pour de- 
main. Nous discutons l(>s prix avec Djouma-Bi. On lond)e d accord. Tout 
parait aller très bien. Des amis do Satti-Koul viennent le voir, et, quand ils 
le quittent, ils emportent un paquet de ses liardes. Mauvais signe. Et puis 
ce Satti-Koul a 1 air bien ;;ai. Il se charge de nous procurer des bêtes de 
somme, ( t nous l Cmn on oiis (aire un tour du coté des tentes. Quelques-unes 
sont dissimulées dans les endroits abrités. C'est là qu'il trouvera notre 
aHaire, dit-il. Nous lui adjoignons Sadik, à qui nous recommandons d'ouvrir 
I omI. Et nous nous coucbons. 

2 avril. 

Dés le matin nous trouvons Djouma-Bi, les propriétaires des chameaux 
(pii nous ont servi hier, le Karaoul chef et ses hommes. Satti-Koul et Sadik 
arrivent et nous annoncent qu ils n Ont pu louer que deux chameaux, qu'on 
nous amènera dans un instant. 

Nous ra|)pel()ns au Karaoul chef ses promesses de la veille : tout devait 
être j)r{'l. 11 nous a donc menti. Pourquoi tarde-t-on ii nous amener les 
bétes de somme? Vont-elles arriver? Il nous répond, après un instant de 
réflexion : 

•i Je ne puis donner l'ordre aux Kirghiz de vous fournir les chameaux 
qu'après que moi-même aurai reçu cet ordre du dao-taï de Kachgar. Je ne 
puis tpie vous conseiller d'attendre quinze jours, la saison sera meilleure et 
tous vos désirs seront satisfaits immédiatement. 

Je me tourne vers les Kirghiz, vers Djouma-Hi : 

.. Voulez-vous nous louer des chameaux? 

— Nous ne le pouvons sans un ordre du Karaoul chef. Au reste, tu ferais 
bien de nous paver. Comment veux-tu qu on te serve, toi qui ne nous as pas 
encore donné l'argent que tu dois depuis hier soir? n 

Je m excuse en disant que j'avais 1 intention de paver tout d'une fois, car 
je comptais que lui, Djouma-Bi, nous servirait encore. 

On tire les ïambas de la chaussette qui sert de bourse, car nous avons 
des coutumes pavsannes; on ajuste les balances avec du sable, on taille les 
lingots d'argent, on pèse et on pave. Les créanciers empochent à leur façon ; 
ils déposent jusqu'aux moindres miettes d'argent dans leur ceinture et font 
un nœud. Lii-dessus ils se lèvent et s'en vont en se moquant de nous. Menas 

'.5 



354 AUX INDES PAP, TERRE. 

les rappelle et les invite à Loire une tasse de thé, ils acceptent en rica- 
nant. 

Je me tourne vers le Karaoul chef, je le prie de nous procurer le> « ha- 
meaux promis. Il se tait et se lève ])Our partir avec tout son monde. Je 
dis à Menas de prendre l'un d'eux au collet, de le chasser ii coups de crosse 
du côté de la montayne où il y a des chameaux et de les amener, coûte que 
coûte. 

J'arraclie au chef son liàton, je le rosse ainsi (pu,' monseigneur Djouma- 
Bi, tandis qu'avec les revolvers et les fusils, notre troupe tient les autres 




J.e p.iycment. 



en respect. Le preiuier qui fuira recevra une halle, on les en prévient. Tou- 
jours crossant son indivich", ÎNr('nas s'éloigne. Sadik va le rejoindre avec un 
clieval en main, car il s a;;it d a;;ir vite. Cepeiulant on pr('pare les hallots. 
Ou ne pliera la tente qu au dernier moment; tant qu'on la verra debout, 
ceu\ (pii doivent regardci' de loin croiront (pu* nous ne j)art()us pas, et rien 
ne leur semblera anormal. 

Une demi-heure après, Sadik et Ménas revenaient avec les chameaux. 

Inutile de vous dire que nos gendarmes, qui vovaient les rôles intervertis, 
étaient penauds et silencieux. Ils ne songeaient même pas à vider leur tasse 
de thé. Nous verrons longtemps encore les tlcux ])his rossés d entre eux, 
téte basse, ^ tuant le temps en faisant des petits tas de sable, comme les 
bambins dans le jardin du LuxemI)Ourg. 

Les chameaux là, nous les chargeons vivement, et quand tout le bagage 



LE PAMIli. 35Ô 

a pris uiu' ccrtiiine avance, nous stmliailoiis bonne santc- à ces l)raves gens 
et trottons derrière notre caravane aussi vite (|ue possible. 

Satli-Koul l'st parti avi'i- la mine lon{;ue, et cpiaïul non- le joijjnons, il 
nous annonce (pic 1 on a cnvo\ »' un lionnuc à Tacli-Kour^jane , — son clia- 
niean a marqué cln reste sa trace uni(pie sur la neijje, — et (pic 1 On clici- 
cliera à nous arrêter dans la vallée de 1 Ak-8ou. Nous verrons. 

Kn nous retournant, nous apercevons des hommes se dirigeant vers le 
chef des Karaouls. Ils vont discuter. Cependant nous remontons la vallée de 
Kara-Sou, toujours vers le sud, onde place en place nous trouvons îles bar- 
khanes, des collines de sable (pii se meuvent sous le vent. Vers cinq heures, 
nous cauqions à Clialtpout, dans un bas-fond bien abrité, à l entre-croise- 
ment de plusieurs vallées. Avant d arriver à l étajie, j ai dû abandonner 
mon cheval. 



,1 




Ossements et cornes d'arliar (mouton sauvage). 



CllATTrOU T. 



CHAPITRE XIIl 

LE PAMIR (suite). 

Hostilité «les indij'" lies. — Un ami de SaJlk. — Sur les Lords de l'Ak-Sou ou de l'Oxus. — Nou- 
velles du Kandjout. — Les Kir{>,liiz se sauvent. — Un monument à la mort. — Une apparition. 

— Un naufraj^ '. — Les dettes de Satti-Koul, noti'C {juide. — Sa fuite. — On no veut pas nous 
aider, nous vendre de vivres. — Kolre » frère» A iidouIIali-Klian. — La Pierre J)lanclie. — 
Excès d'obéissance. — Tentes abandonnées. — L'n ann'. — Des ennemis. — Réquisitions. 

— .\u bout de la vallée de l'Ak-Sou. 

2sou» allons, (lier lecteur, |)reci])iter 1 allure de notre récit. Nous abré- 
gerons, nous passerons rapidement sur certaines journées d une monotonie 
grande. Nous ne lâcherons pas la bride à notre j)lume et nous ne jious lais- 
serons pas aller à l c^ijolenient des souvenirs : en Ijavardant avec soi-même 
on l iscpie d être prolixe, on s ('coule avec tant d indidgence! Revenons ;i 
notre sujet. 

•j avril. 

Hier soir, notre feu était entouré d une douzaine de Kirghiz, dont les tentes 
sont posées derri(''re des collines (pii les abritent. Ils s'étaient montrés foit 
aimables, plusieurs avaient reconnu 1 affreux Satti-Koul, l im d eux avait 
même crié la prière près de nous. Et on leur avait offert un thé, et ils nous 
avaient dit tpie le Kandjout était farangiii de|)uis peu, c'est-à-dire anglais. 



358 AUX INDES PAR TERRE. 

Nous n'en serions pas fàcliës. En outre, le bi (le chef; nons avait promis des 
chameaux pour le lendemain, sans faute. 

Au réveil, je constate que nous sommes tous présents, sauf les chameaux 
de la veille et ceux qu'on avait promis. Hier soir, j en ai aperçu errer au has 
de la montagne, ils ne sont plus là. Pas un seul Kiryliiz n est visible, plus de 
badauds, silence complet. 

Dans la nuit, on a fait le vide autour de nous. Le bi prometteur a disparu, 
comme vous pensez bien. J'envoie Ménas à la recherche de l illustre Satti- 
Koul, qui avait demandé la j)ermission d aller en ville chez un parent ou il 
disait pouvoir trouver toutes les bétes de somme lu-cessaires. Voilà deux 
heures qu'il est al)sent, et il ne revient pas. Il est parti avec un anii (pii a, 
comme lui, enfourché un de nos dievaux. Il pourrait se f.iiic cpu' nous ne les 
revissions plus. 

Ménas revient avec un yak qu'il a trouvé paissant, il nous dit rpie .Salti- 
Koul amène un cheval. Je m en vais avec Ménas aux tentes voisines. Tons 
les gens que nous voyons et ;i (pii nous demandons le bi nous répondent 
([u ils ne savent ])as où il est, que, du icste, ils ne sont pas de la localité. 
Nous trouvons un cl)ameau, et lui frère des chameliers d hier nous amène 
deux yaks. Les propriétaires du chameau et (hi vaU (pu- nous avons j)ris 
viennent réclamer leurs bétes, (;t nous les invitons a les charger et à les con- 
duire : ils ont le choix entre des coups de fouet ou de revolver et de 1 argent. 
Dorénavant nous serons obligés de réquisitionner tout le long de la route. 
On ne veut rien nous veu<he, rien nous louer. Ces gens commencent |>ar 
tirer de nous tout ce (pi ils peuvent, puis se refusent à nous rencbc le 
moiiulre seinice. 

Satti-Koul, qui décidément fait j)reuve de uuuivaise volonté, nous arrive 
après trois heures d attente. Rachmed et ses trois compagnons sont d avis 
de le rosser; mais je les eu empêche, car lui seul connait la route, et tant cpu' 
nous ne serons pas arrivés à la vallée de l Oxus (Ak-Sou), nous devons le 
ménager. Il est clair qu il clierche une occasion de se sauver : nous le sur- 
veillerons. 

Nous partons tout de suite, nous traversons le cinpie à 1 ouest duquel nous 
avons ])ivouaqué et nous nous dirigeons vers le sud par la vallée de Cliatt- 
pout, large d'un kilomètre environ et sablonneuse : des pointes de roches de 
micaschiste apj)araissent à lleur de sable. D"al)()r(l, nous contournons tles 
barkhfines de sable qui semblent se diriger vers le nord. L'alternance des 
vents les empêche d'aller trop vite. 

Après trois heures de marche, nous descendons dans un cir([ue par des 
collines de sable enfouies sous la neige, et nous nous dirigeons vers le sud- 



i.i: 1' A M 1 lî. 

ouest, (l;ins une aiil ic \ iillcc ('(;a!('m(Mi( sahlouncusc, hu (;(' de linii cculs à 
mille uu'tres, a\ ce jx'U de uei(;e. Nous lasui\()us (rois heures duraul |us- 
t|u à ICndroil ou e!!e se r('tr('( il cl |)reud le noui de Ko( li-A{juil. \a' vent 
dOuest nous iiu'onnuode lieaucoup. Il est (|ualre lieiu'es et deuiie. Dans la 
valh'e. les sables s aceuinuleiit, surtout ;i j;auelie, e Cst-ii-dire ;i l Oiu'st : ou 
dirait (ju ils veulent (;rini|)er à 1 assaut des nionta;;nes (|ui s elTrilent, tandis 
(|u ils en fondx'ut. 

Avant le eouehei' du soleil, llaeinned ai rive; il uiau{;r('e aj)rès les yaks, (jui 
u ont t|ue du poil, dit-il, c l pas de |aud)es. !ls luarclient très lentenu'ul : 

Nous avons descendu, dis-|e à llaeinned, tu dois être content. 

- — 1) uiu' arscliiue ii jx u près((le soixante-dix centimètres). VA il montre 
la place ou nous hivonacpu'rons, et il teiul le poin{^; vers le vent, à (pii il adresse 
(les injures. .. >[aiulit vent! j en ai encore le ventre plein, et si jeu avais pas 
serré les dents, 1 àme me sortait du corps. Quelle belle place! pas d'herbe, 
pas d Can, du sal)le, et tout autour tle la neif^e. Comme c'est un beau 
laïla{; ! - 

il a soif et mange de la neiye. 

- Dire (pi à 15eï-Kongour (où est sa tribu) il v a de tout maintenant, 
de 1 berbe pour les betes, de l eau, et dans les monta^jnes tant d ail qu un 
lionuue v vivrait un mois et demi sans manjjer autre chose! Quel bon 
pavs ! 

Sadik .. se reconnait ■• , il est veini autrefois de l'Ak-.Sou à cette place; il a 
un ami dans le voisina^je (jui lui a rendu un [jrand service et ([ui sait fabri- 
<juer les canons de fusil. Sur le Païuir, chaque Kir{jhiz a son fusil à mèche. 
Quel service t a rendu cet ami, Sadik? 

— Un jour que j étais allé aux environs du Kara-Koul, dans l intention 
de faire une baranta, j ai rencontré des mf)utons appartenant à des {jens de 
sa tribu et, ma foi, j Cn ai pris ([uelques-uns. Je revenais, en chassant une 
vinjjtaine devant moi, quand j ai été surpris par les {jens à (jui ils apparte- 
naient. Ils m ont pris et amené dans leur aoul ; ils voulaient me faire un 
mauvais juuti, ([uand le Teit qui est ici, — il n v a ([ue des Teit dans cette 
r(''{;iou, — m a reconnu, ^ous avions fait des barantas ensemble du coté du 
Wakliaue, au teuq)s ou je m étais sauvé avec le frère de Batir-Beg, et nous 
avions {jarde l un de l autre un bon souvenir. Il intervint donc en ma 
faveur ( t me fit relâcher. Je vais 1 aller voir, et, quand je l'assurerai que 
vous le paverez bien, il viendra. Je coucherai chez lui, et je vous assure 
que demain matin je serai là avec les koutasses nécessaires, i 

Nous doinious à Sadik quelques pincées de thé destinées à son ami, en 
outre deux morceaux de sucre, et il s eu va. 

46 



362 AUX I^DES l' A R TERIiE. 

Je lui crie de ne pas venir dcniain sans koutasscs. S il n en anicnc; pas, 
a])rès les promesses (ju il vient de laiic, le mieux ])()ur lui sera de ne pas 
revenir. 

(Juand la luiit est noire, ;i neid lieiucs, le vent eesse, le tliermonieti e 
marque — 9°, et nous prenons le frais, nous ouvrons la tente, la tempe-rature 
est délicieuse. Ce matin, à Iniit Ik ures, au hivouae, nousavicjus — 1 4°. Voilà 
l'été. 

4 .ivril. 

Sadik arrive vers se])t lieines et demie avec deux eliameaux, un koutasse 
et tleux Kir{;hiz, le père et le fils, ses amis, (pii sont petits, uiais avec un nez 
très crochu, au milieu d uih- lace mojjole. Nous cl)ar{}('ons les l»etes et nous 
renvoyons alors les chameliers de la veille (|ue nous avions {jardés soigneuse- 
ment à notre disj)()sition, au cas où Sadik n aurait pas réussi. 

Nous partons dans la direction du sud, en suivant le petit ruisseau (pii 
j)asse à 1 ouest de la vallée, soudainement très étroite. En une heure et 
demie, après avoir {jravi un mamelon pieireiix, nous descendons dans la 
vallée enneijjée de l Ak-Sou. Nous sommes dans une planie dcrnuou dix 
verstes de diamètre, ayant ime ceinture de monta/jues hlanches. L li(jri/un 
est moins horné. Noiis perçons à travers la neiye, toujours droit sur le sud. 
VjU approchant du ileuve, la neifje cesse prescpu', nous descendons des ter- 
rasses caillouteuses, traversons le (leuve sur la {jlaceet allons ciunix'r dans le 
lond (l ui) de ses nu'andres, au has de k» l)er;;e. Nous avons marche' ciii(| 
heures et cpiart, surtout ;i pied. 1j Ak-Sou jjcle, hien eMlciidii. a de dix à 
viujjt mètres de larye; son lit, niai(|U(' nellement par les herbes elevc-es, a 
de cent i\ deux cents mètres. Aux grandes eaux il est renipli, d aj)rès Satti- 
Koul. 

De l autre cote du fleuve, nous apercevons deux herjjers arnu-s de hisils, 
avec des moutons. Nous voyons toujoms des moutons avec jjraïul plaisir et 
nous leur <h''péchons Satti-Koul. 

Nous disons à Ménas et à Kachmed ipi ils sont en présence de 1 Amou- 
Darya, celui qu ils ont vu ;i Tchardjoui, ii Chour-Te|)e, dans le Kliiva, et 
cela leur cause une {grande joie. Us saluent TAk-Sou. Hachuied est d avis de 
chercher une place oii la ;;lace ne soit pas ('paisse, de la casser, et de |eter 
à l'eau deux hraïu hes, une j)ièce de monnaie, deux ahricots sèches, etc., et 
de dire a diverses paroles . 

Nous aussi sommes heureux d'être sur les hords de l Ak-Sou ou de 
rOxus. Pour la première fois, nous avons la sejisation d être sur une grande 
route; nous sommes isolés, il est vrai; mais, si l'oji voulait, on pourrait des- 



LE l'AMIU. :]{•,] 

rendre jn:;(|iie le lioUiar;!. An Kara-Konl, ;ui Ranjj-Konl, nous étions 

dans la |)laine anssi, niais on a\ail 1 ini[)ression de ne pouvoir en sortir, 
d èlre tombes dans uwc hassc^-losse. 

sans pei'dre un instant nous eu vo\ ons |)uis(>i' de I eau il 1 alireux oii <|ui 
a ( te lailU' près de la rive pour Ic^s niontons, c! nous eu hinoiis. (1 est une 
vi'i'itaMe eoniniuiuon . 

Au sud-est, nous apercevons la porte d Ak-Taeli, e Cst de l;i ipie le vent 
souille la nuit. Kn lace de 1 entr('e de notre tente, au nord-ouest, voilà la 




Caiiipeincnt sur l'Oxiis. 

j)asse (rAk-l)jil;;ua, d'oii |)ait le chemin d'c'tè du Ran{;-Koul. Autour de nous 
il V a de l l)erl)e pour les chevaux, — de l lierhe de l an dernier, — et des ra- 
cines. Nos chevaux ne recevront <pie très peu d or;;e. A 1 heure où on la leiu* 
distrihne d hahitude, Tun d'eux s approche du feu, tout près, et {jémit un 
hennissement doux, timide, un hennissement d iuterroeation : . Est-ce que 
vous n aile/ pas me suspendre au cou nia musette avec un peu d Or/je de- 
dans, vous (pii hnvez le bon thé de 1 eau de l Ak-Sou? 

— Non, mon ami, retoTUiie gratter le sol du jiied et rogner, du bout des 
dents, les racin('s (|u ont ouhliées les moutons et les kontasses. On te rt'-serve 
ton or;;/* délicieuse du Fereanali pour les jours ou il faudra te charger 
lourd. l'A I ou cliasse le pauvre animal. 



364 



AUX INDES PAR TEIil'.E. 



5 avril. 

Nous apercevons an Jioid-iioi d-esl le dos du TapariiKi, je dis h- dos, 
parce que c'est nous (jui le lui tournerons dor(''navant , et nous ne jtouvons 
que nous en féliciter. 

Nous remontons vers les pays chauds; liier, ii huit heures, il v avait I 4° de 
froid; aujourd hui, à la même heure, 1 1° senlement. 

A dix heures, on part, et par la vallée, dans la nei(j(' proloiide d un dcnii- 




Ali-T;icli (Pierre Llanclie). 

mètre, quelquefois d un mètre, nous allons canq)er ;i I slils-Dalason, nn 
point qui fut visité ])ar les Anjjlais, iu)us dit un vieil lionnnc a nez crochu 
qui se donne comme le l)i de l endroit. Ce clief nous v ient voir, un sac plein 
de racines sur le dos; il s'assied sans dai{;iier le d('char;;ei' et s en fait un dos- 
sier. Il a reconnu tout de suite le beau Satli-Koul, et cela I a l'enchi l.imilier. 
Gomme les cordes de son sac le tiennent renversé en arrière, c est dans une 
attitude fort noble qu'il nous parle. 11 iu)us annonce (pie pins loin la route 
est mauvaise, c[ue tout le bétail est mort cette année, (pi ils n Ont pas un 
chameau ni un vidv en état de faire dix pas, ([uele Kaiuljoul e>t iuch pendaut . 
car voilà ce qui est arrivé dans ce JHiy^- 

Le jeune khan, ayant tué son père, a envoyé des ambassadeurs au dao- 
taï de Kacliyar lui dire : Si j'ai tué mon père, c'est parce (pi il voulait sou- 
mettre notre pays aux Inglis, et (pie je veux que nous soyons les amis de 



LE l' A M I r«. :jr,,-, 

1 ('iii|iirc' (le 'Isiii • ; et les ciivoncs ont dit au dao-laï : Nolic Uiaii nous a 
cliaijjt's (le te (Iciiiaiulcr : — Ai-jc l)ieii lait? •• cl le dao-tai a répondu : 
.. liarik MIali ! hravo! votre uiailre a hien lait, cela est Ires l)ieu. n 

l,;i-dessus, il a doiuu' 1 ordre de traiter ina;;uirK|U(Mueut les {;eus du 
Kandjout, et il les a reuvoy('s avec heaucou]) de iauilnis d aryeiit (linyots) 
et de pièces d ("tolTc. Kt le Kandjout est iiulc'pendant comme j)ar le passé. 
L au (LM iiier, les Injjlis sont passc's par Basai-Gound)az avec des soldats de 
I Inde et des hounues du Kandjout. 

V.n ce nionuMit, il y a des Aljjlians ;i AU-Tacli. Ils viennent de Kac]if;ar, ils 
sont passi's par Nisa-Tacli et ont peidu tous leiu-s chevaux, environ (pia- 




Le Tagarma, vu de l'Oxus. 



rante. Ils attendent le beau temps pour continuer leur route vers le Badak- 
cbane. Cette nouvelle est intc-ressante. 

Le l)i met un terme à son bavardage en nous répétant que les Teit sont 
malheureux cette année, (pie le froid leur a tué presque tout leur bétail, que 
la place oii ils ont leurs tentes est mauvaise, ([u'ils en veulent changer. Aussi 
ils ont envové un des leurs à Tacb-Kourgane se plaindre au beg de leur 
misère. Le beg a bien accueilli leur demande, et il doit ariiver demain ou 
après, avec une escorte de soixante à quatre-vingts soldats, afin de vérifier 
l'exactitude de leurs réclamations. Ceci est dit pour lunis intimider. 

Là-dessus, le bi chuchote longuement avec son cousin Satti-Koul, puis il 
s'en va. Nous n apercevons pas un seul chameau autoiu' de nous, et les deux 
ou trois koutasses qui errent près des tentes du bi se traînent sans force. 
Il est probable (jue les bétes valides ont été cachées en lieu sûr. Deux en- 
fants (lu bi viennent nous voir : un petit garçon et une ])etite fille. 



:îf)G AUX INDES PAU TEHRE. 

La fillette, que suit tiniideinent son frère, nous explique ce qui l u enfja- 
{jée h s'aj)])roc]i('r de nous. 

" J'ai vu la toile de votre tente, je ne savais ce que c'était et j'ai voulu 
savoir ; alors j'ai reconnu une tente, niais toute diCfc-rciite des nôtres, et 
j'ai voulu mieux voir, w 

Menas est occupé à casser du sucre, et les ])etits visiteurs le considèrent 
avec un très vif intérêt; il leur en donne (pielques miettes (pi il les en{|a{je à 
mettre dans leur houclie; ils en Irotlent leur lanjjue et, s étant assurés ainsi 
du l)on {;oùt de cette |)ierre Idanclie, ils en demandent un morceau. Ménas 




Menas et les petits Kii{>liiz. 



fait la sourde oreille et demande à la fillette, cpii a dix ans environ, s il v a 
des chameaux aux environs. I.a (gaillarde, cpii a deiii la mine avisé-e d luie 
(jrande personne, est rusée connut; une sauva{;e qu elle est, et elle tait mie 
réponse évasive : elle ne sait pas, dit-elle. Puis, lasse de re{;artler t^asser 
le sucre et de l'efjartler notre tente, elle donne le sijjnal du dt p. u t ;i son Irere, 
<[ui est heaucoiq) moins hardi tpi elle, mais aussi sale. On les lave le |our de 
leur naissance, et c'est tout. 

Ces enfants ont été profondt-nuMit intéressés, autant tpu' |)ourraient 1 être 
de petits Européens re[;ardant des Estpiiniaux manj^fei- tle la haleine ou des 
Africains croquer des sauterelles. 

Le 6 mars, nous quittons Oustik sans l'aide de personne. Nous avons ren- 
voyé l'ami de Sadik. Tous les Kir{]hiz sont cachés, leurs hétes ont disparUj 
à l'exception de deux ou trois koutasses femelles tjui sont pleines. 



LE P A M I W. 3G7 

IJiMiu'oiip (le iu'i;;(' et l)oaiu'()U|) d ;iik;iis iiit iialilos. Sur la jjlacc de I Ak- 
Sou, nous voNdiis li's traces d un drauu' : du >aii;;, des pic'liiu'inciils, des os 
tiaincs, des di'l)ris de peau; seule la léle est iulaete : c'est un arkar (|ue les 
loups viennent de tl('vt)rer. Nous allons camper à un endroit sans noi(|e, ini 
pàtura(;e ipie Satti-Koul appelle Dja - . Nous v restons le 7, pour refaire les 
chevaux. 

8 avril. 

Nous partons pour Ak-Tacli. 

Nous zij;/.a{juous ilans lu nei{je profonde, en haut des terrasses de l Ak-Sou, 
en nous tenant aussi près que possible des contreforts de la rive droite. 
Nous avons pour j)hare le rocher d Ak-Tach, cpii disparait, ])uis reparait tou- 
jours iiuuiohile et toujours grandissant en lace de nous. 

Soudain, dans une eucoi{]iiure de la vallée, du cote (jue nous suivons, 
nous vovous (pu'hpie chose d extraordinaire, des nuu"s, des coupoles : une 
construction. 

Ou est-ce cpie cela j)eut bien être ? 

Satti-Konl nous rc'pond avec une certaine fierté que ce sont des monu- 
ments elevc's dans le (jrand cimetière des Teit, ii la mémoire des memlires 
de familles illustres et puissantes. Ce sont des me{}ixils de style kiryhiz : des 
cônes posés sur (piatre murs. 

Le seul édifice que 1 homme d ici ait eu le courage de construire est con- 
sacré à la mort. Et cela devait être dans un pays où la vie est une exception 
bizarre, pres(pie inexplicable, où l liomme ne véyète que parce que c'est un 
animal (pii a une fameuse envie de vivre ; ou ])eut-étre que celui du Pamir, 
écrasé par la nature, s est rendu conq)te mieux (pi un autre (pi il était con- 
damné à mort et qu il s est dit : Pourquoi me déplacerais-je pour aller 
moiu ir ailleurs ? 

Les tuuudi sont dirigés du sud-est au nord-est, pour (pie les morts 
aient la face tournée vers la ville sainte. Ils s'allongent autour des quatre 
mausolées en terre, hauts deux fois comme un ouï (tente de feutre) et de- 
plovaut à eux (piatre une façade (jui a bien huit ou dix mètres. Les coupoles 
sont pointues, 1 arcliitectiu-e en est timide, les matériaux ne permettant pas 
1 aiulace : (piehjues cailloux, de la terre, ne sont pas ce cju'il faut pour 
lancer vers le ciel des nefs hardies. Aussi, rien de gothique, rien de fier; le 
vent, du reste, ne le permettrait pas ; il est là pour rappeler aux Pamiriens 
qu ils aient à se terrer. 

Aux (piatre coins du plus {jrand des mausolées, on a figiu'é des pigeons, 
grossièrenu'iit, mais ou voit fpie ce sont des pigeons. Lu neige, entrant j)ar 



3G8 AUX liNDES l' A U TEliliE. 

1.1 porto, a couvoi t l.i loiiilx', sur l.i(|iicllc ou a de-posé des cornes d'arkars : 
les seules fleurs (pi'on puisse eueillii- ici j)our tresser des couronnes. 

Deux toujfs se ])aLuicei)t coninie ces enseignes taillées dans le bois qui 
représentent des {]raj)pes au-dessus de la porte des auheryes. Ces toufjs, faits 
avec des queues de koutasses et des chiffons, sont incrustés de nei{je; elle 
a fondu au soleil, puis {jcU-, et ils senihlenl de niarhre. 

Au bout des toni])es des huinhles, une pierre est fichée en terre; quel- 
ques-unes ont un entourajjc, niais tpii n a rien de sonqitneux ; en Kiiise de 
{jrille de fer, on a plauti' des ])i(piets reli('-s p.ir une corde de laine. 




Cimetière de Kara-Kiijjliiz. 



La nei{><î étant profonde et la mai clie difficile, nous {jajjnons 1 Ak-Sou, cpii 
est proche, et poursuivons notre route sur la ylace. A notre droite, les pentes 
de la ber^je f'alaisée sont presque débarrassées de neiye, et les crevasses 
laissent suinter de minces ruisselets, qui t mtot se glissent sous la {;lace de 
la rivière et tantôt s c'qiandent dessus et gèlent à Tombre; le soleil doit 
recommencer sa besojjne. Quand on passe sur cette glace de formation 
récente, on la fait cratpier, car elle est feuilletc'e, mais on ii enfonce |)as pro- 
fondément et Ton ne coiiit pas le iiioindre diinger de prendre nu bain; la 
voûte qui nous supporte est d une solidité extrême. 

Comme la rivière ne suit pas la ligne droite, qui est le chemin le plus 
court, parait-il, nous grimpons sur la berge à notre droite, puis franchissons 



i.i: l' A Ml 11. 



;5(i!) 



la riviri'c, cl nous soiniiics Iticiili')! au iiiilicu des roches sciiiciil le bas tic 
la nuiiaillc de pierre (|U on a|»i)ellc Ak-'l'acli Pierre Maiiclic). 

Kl au uioiucnt on mon clie\ al clierclie son clieniin dans les d(''cond)res, le 
vent soulrlant j;lacial, j aperçois coninie une sorciei'c eirani enlre des 
uicnliirs. r.ll(> s arrête soudain et me 
regarde sans un ;;('ste. (le doit être la 
fée du Pamir. Ma vue est ariaihlie, 
](> ne (listin;;uc pas d ahord ses traits, 
et ) ai heau ccai'(piillcr les veux, lever 
je ne lui vois pas d-.' 



mes lunette 




l' eniint; kiinliiz du Pamir. 



l-",llc est toute droite, toute jtetilc, 
vêtue de peaux de mouton, mais elle 
a une coillure Manche ipii iudi(pic 
<pi elle a un sexe; elle a deux trous ;i 
la plac(î des veux qui sont des point^ 
sond)res; son nez ii est pas visible, la 
moit l a elhu é sans doute. Est-ce du 
cuii- ou de la jxau (pii couvre sa 
face? Sa houche est cachi'c. 

Klle est immobile. Autour d elle 
{jiseiit des carcasses de chevaux, de 
vastes thorax de chameaux eutr ou- 
verts, des tètes de mouton dont les 
mâchoires sans {jencives montrent les 
dents serrc'cs : tout un charnier est là; 

cl nous \ laissons la vieille toujours immobile. On dirait mie affreuse ouvrière 
de mort momifi('e ;i côté de ses chefs-d œuvre, à (pii elle a mis la dernière 
main; des cadavres avant fait des squelettes. 

Puis, mes lunettes essuvées pour ne plus voir par la buée de 1 imagination, 
et les avant posées sur mou nez, ([ui ne ressemble plus à un ne/,, je re(]arde à 
nouveau. C est une vieille femme kir;;hiz. 

Mon cheval a avancé, et voici des tentes dans les renfoncements, des 
femmes, des hommes, des enfants, des chiens, des chevaux; tous addi- 
tionnés sont bien une trentaine. Oue de monde! Satti-Koul veut nous 
installer au milieu des charniers qui forment les jardins de ces tentes. Mais 
je suis (1 avis d aller plus loin dans la vallée, au bas de la Pierre Ijlanche, 
dans les tourbières oii il v a moins de nei;;e. J avais ;i peine dit à Satti-Koul 
d avancer et de ne point en{]"a{;er de conversaticui avec les curieux ac- 

47 



370 AUX INDES PAIlTEIiRE. 

courus que je nrcntends appeler : .JJradar! bradai' ! c'estrà-dire - frère- 
en persan . 

Je me retourne, je vois un hf)mnie coiffé comme nous du malakaï fca/joule 
en peau de mouton), mais avec une l)elle léte d Al{|lian, aux traits r('{juliers. 
Nous échangeons des politesses. 

" Où allez-vous? dit-il. 

— En Hindoustan. 

— Et vous, d'où venez-vous ? 

— De Kacbj'jar, par Tajjarma, où ] ai perdu pres(pie t(nis nies clievaux 
dans la iiei{je. Il en reste six que vous voyez là-bas. Ils ne sont plus bons a 
rien . 

— Ou allez-vous? 

— A Cal)()ul, par le Badakcbane. .Vemporte du kliaiiie loile gi'ossiére de 
coton) de Kacli^jar et du bany (hascliiscli). Il me reste vinjjl iouks de toile 
et cinq de liacbisch. J ai un conipa(|n()n (pii emporte de la laine <les clievres 
du Tbibet pour la fabrication des cbàlcs lins. 

— Comment se iait-il que nous axez jnis celle roule? 

— C est la jireinière fois (pie nous \ passons en liiver. <Jn.ind ikuis 
sommes ])artis de Kachgar, nous ne crovions |)as hi roule aussi difficile. Mais 
une fois dans la montagne, la neifje était cliacpie ]our de plus en jdiis pro- 
fonde. Et (juand nous sommes arrivés à Ak-Tacb, il nous restait six chevaux, 
et toutes nos marchandises étaient semées le long de la route. Nous avons 
(leinaiidé aux Kiryliiz d Ak-Tacb d aller les cpierir. Ils ont refusé d abor<l. j)uis 
nous avons marcliaiuh' pendani Irois jours, et... 

Mais la place est mauvaise pour tenir conversation, et je souliaite le bon- 
jour à TAlîjhan. Le vent est {;lacial, et jniis )e ne sais à ([ui nous avons 
affaire. Le marchand nous court après et demande à Rachnied si nous avons 
du thé. Il répond naturellement (pie nous n'en avons ]ias. 

Nous dressons notre tente assez loin de la - Piei ic blanclic pour (pi elle 
ne nous écrase pas des miettes (pii s en (K'iacbent. 

Les habitants d'Ak-Tach viennent nous examiner les uns après les autres, 
lieaucouj) reconnaissent Satti-Koul, cpii ne j)arait pas enchaijté de les revoir. 
Plusieurs d'entre eux sont ses créanciers ou ses ennemis. Un vieux des envi- 
rons d'Andaman, qui parait à la téte de ciiKj ou six hommes de sa tribu et (pii 
est leur porte-parole, rappelle à Salli-Koul (h's clioses désagréables. De tous 
côtés, des réclamations pleuvent sur Satti-Koul, (pii nie fait l ellet d être 
tombé dans un guêpier. 

" N'as-tu pas volé autrefois deux chameaux à un tel? Tu n'as jamais pavé 
les juments de celui-ci. Tu as emmené l étalon de celui-là et tu 1 as revendu 



l.E PAMin. 3 7 1 

au l\an{;-Koiil. On dit nuMnc (|iic c c^l loi <jui as >^ pris - la fillo d Un tel à 
Hasai-(W)uiul)az. Etc.. 

Satti-Koul ('coulc la lonjjuc iiomciiclaliii'c de ses méfaits avec 1 iiiipassl- 
l)ilitt' (lu i-('(i(livistc' le plus endurci , cl il! )()il lran(|uill(Mnent une lasse de tlu', 
tandis ([u On lui déroule loul son casier judiciaire, (|ui lui vaudrait en France 
au moins la reU-yation. il ne dai;;ne pas honorer sou accusaleur d un seul 
mot de réponse. C est ii peiiu» s il le regarde sournoisement. 

Kt lors(pie le vieux lui uiontre un des siens et lui dit : 

.. l'eu\-lu nier (pie lu doives au moins un iamha ;i celui-ci? d 

.*^alli-Koul ouvre entin la houclie et r('j)on(l : 

.. Je ne nie j)as cpie nous a\ons un compte à renfler, ^fais il faudrait 
savoir lecpu'l de nous est redeval)le à l autre. Aujourd hui, j ai du travail; 
venez demain, nous prendrons des pierreset nous calculerons; uousverrons 
à fpii il restera des pierres. •^ 

A ce propos, |e dois vous expli([uer comment comptent ces sauvages, et 
vous verrez (pu' nous avons commencé par là et (pie les tables de calcul em- 
plovées depuis peu chez nous partent du même principe, parce que, nous 
le constaterons cent fois, les hommes noirs ou lilancs ou rouges ne peuvent 
faire certaines choses (pie d une certaine façon. Calcul veut dire petite 
pierre, et c'est avec des ]>ierres cpi ont été faites les additions et les soustrac- 
tions le plus commocU'uient avant 1 usage des chiffres. Donc, deux Ivirghiz 
ont un compte à terminer, ils se réunissent devant témoins, et à mesure 
(pie l un avoue une dette, il met à tei're devant son créancier une pierre 
représentant une unité convenue, un mouton ou mi chameau, par exemple. 
Puis un nu'uie individu enlève de chaque tas alternativement une pierre, et 
celui à (pii il en reste est celui à (pii ou doit, (pii est en avoir. Parfois, on 
range parallèlement les pierres, au lieu de les mettre eu tas, et ou voit 
d un couj) d n-il (pie l actif se trouve du coté de celui qui a la plus longue 
ligne. 

Voilà ce que 1 affreux Satti-Koul propose pour demain à ses créanciers. 

Mais un troupeau de moutons passe tout près de notre campement. Et 
vous savez (pi un morceau de viande fraîche est délicieux. Nous mangerons 
la moilic (Ui mouton, l autre moitié sera cuite et conservée, selon la règle 
que nous avons de combler autant que possible les vides qui se font dans 
nos sacs à provisions. 

Pour faire cuire un mouton, il faut l avoir. Ecoutez l histoire de l âchât 
d un mouton. Satti-K.oul counait le berger, il l'apostrophe et lui demande à 
choisir un mouton; Sadik et lui s'emparent du mieux portant, le palpent, 
l'estiment; le berger en réclame trois fois la valeur; puis, après une heure de 



372 AUX INDES PAU TEUliE. 

pourparlers, lorscjuc le iikmcIk' paraît coiiclu, il dit (pic j)rc-cisémeiit ee 
inoutoii-là n'est pas à lui. - Ou est 1(.' pioj)riétaire? — Prés de la tente que 
vous voyez. " — On lièle le propriétaire, il arrive. -Veux-tu vendre ton 
mouton? — Oui. — Combien? — Jeneveiix pas le vendre. Kt il s en va. Puis 
il revient et essaye de reprendre son mouton, mais Puielnned, a (piijefuis 
siyne, tire son eouteau et d'un coup é{jor{|e 1 animal. Fureur du propriétaire, 
discussions, offre d'aryciit; illc prend, le jette, le reprend, s en va sans 
l'emporter. L'Af|j]ian (jni siii \ ient essa\ c dv le calmer ]);u des paroles sensées, 
mais sans résultat. Le j)ropriétaire du moulon s éloiyne à yrands pas avec 
ses amis. - Soyez tranquille, dit Ahdoullali-Klian, — c est le nom du mar- 
cliaiul, — demain matin il viendra clicrclier son arjjent. •• Abdonllali-Klian 
est invité par Ménas à piendic le llie, il accepte; mais c est 1 licure de la 
j)rière, et il demande poliment la permission de faire la petite ablution, selon 
le cheriat ; il ne la fait j)as complète, il frotte de neipc seulement ses mains 
et sa face, et le dessus de ses bottes. 

En prenant le thé, Abdoullah-Khan nous dit ses mallieui s. Il raconte (pie 
les Ivirjjhiz ont abusé de son embarras, (pi ils lui ont refus('' toute aide, dés 
l'abord, tpi Cnsuite ils n Ont consenti à transporter ses marcliandi-o a Ak- 
Tacli (]U à des prix exorbitants, et (pi ils ont maiiiteiui ces prix, lor.-(pi il leur 
a proposé d'aller plus loin. Au reste, il a lait une reconnaissance et constaté 
que la vallée est ensevelie sous la nei{je. Aussi est-il décidé à attendre une 
saison un peu meilleure avant de continuer sa route jus(|u au Wakliane, (jui 
est au pouvoir des Afghans et où il est sûr de trouver des bétes de somme, 
« quoique les geiis de ce pays ne soient pas les meilleurs des Iiommes ■• . 

Nous lui faisons donner un peu de tlu' : depuis huit jours il n en a plus. 
Nous le questionnons au sujet de la route du Kandjoul ; il ne la connait pas- 
bien, il sait qu'une passe près de Basai-Goumbaz v nu'ue, (pie plus loin on a 
encore un autre chemin. 

Au reste, les passes ne man(pu'nt j)as, mais elles sont toutes fermées. Tout 
près de nous s'ouvre celle de IJik-Bel, mais il nous fauilrail de bonnes bétes, 
de bons yuides ])our recommencer les luttes de l Alaï et du Ki/.il-Art. Tout 
cela nous manque. Les bis d'Ak-Tach ont di'jà défendu aux indigènes de rien 
nous fournir. Nous les avons interrogés, et ils ne nous ont répondu (pie men- 
son[>es. Demain ils doivent revenir avec les l'enseiynements (pie nous avons 
demandés, et l'orge et la farine (pie nous achèterions volontiers. On n en a 
jamais trop. Encore mensoiijjes (pie ces promesses. 

Si ces gens étaient convenables, on ne serait point trop mal à Ak-Tach : 
dans les tourbières, des filets d'eau circulent pendant la journée; nos che- 
vaux ont de I herbe peu nourrissante, mais c est de 1 herbe, et le froid a 



i.r. l'AMiu. :5-;î 

(liiuiiiiic sulliicmciit . A scpl licuics \ iii;;l-< iii(| miimlcs du soir, seulciiu'iil 
— 1" (le lioid. L;i |>l;ic(' csl lies homu'. 

Kt puis la iiuiiaillc calcaire d Ak-Tacli tonibc eu lare de nous, oouiuie uu 
tableau inimeuse, assez {jrand inénu' pour ([u Ou puisse graver dessus les 
hauts laits et les dettes de plusieurs dvuasties de Salti-Koul; elle répercute 
les moindres ])niits en les eentuj)laut et vous donne l'illusion d élre ailleurs. 
Le {jrojjnenu'iit d un vak paresseux tiri' par le nez devient les {jro;;nenieuts 
d un troupeau, ( t il eu est de uièuie du Ix-lcnient d ini nioulon, du cri d un 
heryer derrière ses clièvres, d un aboiement de chiens saluant un passant; 
(piebjues souksours, oiseaux aquati<pies qui échappent aux chasseurs en se 
réluj^jiant sous la ylace, tournoient parlois dans les airs, et un de leurs can- 
cans semble une fanfare; le hennissement d un cheval, la gargarisme d'un 
chameau sont terriliauts. La pierre répète aussi les cris des enfants et sou- 
vent les paroles aiguës (pi ('chaiijjc id les lennues se chanuiillant d une tente à 
Tautre. La Pierre blanche a les vibrations d une cathédrale. On l'entend sans 
cesse : (piand elle ne nous grossit pas le bruit des antres, elle fait son tapage 
à elle; après ([u elle a reçu mie comte visite du soleil à sou déclin, elle se 
refroidit raj)idement et laisse tomber les éclats de sa muraille. C est une fu- 
sillade, nu roulement de coups de canon ((ui annoncent (pie le froid et le 
chaud sont des casseurs de pierres toujours au travail, et ([ue jour et juiit ils 
manipulent la montagne. 

Des blocs se détachent, se cassent, se broient, le veut triture les éclats et 
emplit la vallée d une vase bourbeuse ([ue les herbes consolident par places, 
tandis cpie dans d autres elle reste une vase où chevaux et bétail enfoncent, 
et d ou ils se tirent avec peine. Ouand la neige fond, beau charrie ce limon 
vers les vallées. 

La Pierre blanche est bavarde, et on entend à chaque instant des bruits de 
voix ou des chuchotements mvstérieux. 

Le matin, on est éveillé par uu tumulte, on dirait des gens (pii crient, se 
disputent, se menacent, une bagarre dans ujie rue étroite : ce n'est qu'une 
dizaine de chèvres qui chevrotent. 

9 avril. 

Malgré ouj)lutot à cause des promesses de la veille, ce matin nous n'aper- 
cevons pas l'ombre d'un chameau ou d un koutasse. Satti-Koul est j)arti hier 
soir, sous prétexte d'aller coucher à uu aoul ou on lui a j)romis deux cha- 
meaux; par un elTet du hasard assurément, il nuuitait le meilleur de nos 
chevaux; et ui 1 homme ni le cheval ne reviennent. Nous avons beau regar- 
der, pas le moindre Satti-Koul à riioii/on. Il fait beau pourtant, uu peu 



374 AUX INDES l' A U TEIiltK. 

iVoid : — 10° ;i Imit Ikîuics avec xm vont (!(> sud-est, un vent qui va vors les 
sources de TOxus. 

Nous envoyons Sadik chez les his, pour la forme, afin de leur demander 
ce qu'ils ont décidé et afin de les inviter ;i nous faire visite. Mais les his ne 
se rendent pas à noti e invitation, ils se l)oriienl a ( liar(jer Sadik de nous 
dire que dans notr(; intérêt ils vont envover des cavaliers reconnaître (pudle 
est la profondeur de la neiye. Nous attendrons leur retour traiirpiillement, 
et lorsque Ton saui a ;i (pioi s'en tenir concernant la route, ils nous donneront 
des chameaux, des honuues, des vivres, etc. 




La muraille pcml.iiitc, à Ak-Taili. 



" En vérité, disent-ils, les Toura (seifjueurs) auraient {jraïul tort de ne pas 
attendre le beau temps à Ak-Tach et de courir le risque de perdre leurs 
chevaux. » 

Sur ces entrefaites, Abdourrasoul arrive et nous dit (pie nulle part il n a 
trouvé trace de Satti-Koul. l'ersonne ne l a vu. 

Sadik et INIénas montent à cheval et se mettent en quête du disparu. A 
midi, ils reviennent, ils ont trouvé la trace de son cheval près de 1 Ak-Sou, 
mais une trace d'hier, et ils en concluent qu'il s'est sauvé. Satti-Koul a eu 
peur de ses créanciers, et il a mis la clef sous la porte •• . 

Nous restons se])t : la route est facile à suivre jnstpi à la frontière du 
Wakhane; plus loin nous trouverons un yuide, nous le prendrons s il le 
faut, de sorte que, tout bien considéré, la ])erte n'est pas (jrande, car nous 
avons un homme de moins à nourrir. Le mal est que Satti-Koul a pris le 
moins maigre de nos chevaux. 



LE l'AMlU. 37 5 

I/AI;;li;iii \ iciit nous deux de ses mulclicrs rac'C()iiij);i;;ii(Mit ; ce soiil 

(les Aiulidjaiiis, connue on appelle ii Ka( li;;ar les {;ens du Kerjjaiudi . Ceux- 
ci l'ont le métier de trauspoi ter les uiarcliaudises, ils sont uc'-s ;i Oscli, el nous 
leur parlons .. du pa\ s ■• . Si les si\ che\ aux (pii leur resteul valaient mieux, ils 
nous acct)m|)aj;ut'raieul jus(pi"au \Vakliane, mais ils sont trop laihles. Ces 
iioinnu's nous conseillent de parlir pour Audamau, nom qu on donne à la 
r(';;iou des sources de l'Oxus, où les Kirj;lii/ ont un campement d'hiver. Là, 
nous pourrons nous piocurer plus i'acilement des hétes de somme. Les 




Types de Ivlians liiijjliiz. 



Andidjanis •• nous conseillent également de nous défier des gens du 
l'amir, (|ui sont les plus (pands voleurs qu ils aient jamais rencontrés. 

Al)doullal)-Kljan abonde dans ce sens. Il pense que nous trouverons de 

I orge il Andaman ; en tout cas, il y en a dans le Wakliane. Nous lui parlons 
du khan de Kandjout, et il nous le représente comme un mendiant et un bri- 
gand (pii vole et assassine les petits et va mendier aiq)rès des puissants. 
Aux Afghans il dit : - Je suis Afghan, faites-moi un cadeau, u Aux Chinois 
il en dit autant et tend la main, et de même avec les Anglais ou les Kachmiri. 

II est à la disposition du mieux pavant. 

Nous achetons h Abdoullah-Kliau des khames (pièces de toile de Kachgar) 
(pii nous serviront le long de la route. Nous le payons av ec des poil impé- 
riaux, car il connaît l or russe et sa valeur. Il nous procure mi homme (pii va à 
Andaman voir ini malade, et qui nous montrera la route. Le guide est immé- 



37 6 AUX IJNDES l'Ail JEU RE. 

diatement iiivit('' ;i la marmite de Sadik; vers le soir, il emiiiciio à son aoul 
Sadik ainsi (|iie Raclimed et Ahdoiirrasoid, mais en cachette des bis. Quant 
à AbdouUali-Klian, après nous avoir souhaite'' bon vova^je, il reste une partie 
de la nuit ])rès du feu il causer avec Menas de l Af/jlianistan, de l'Uindou- 
stan, du Caucase, de la Perse, de Stamboul, 1 un donnant ii 1 autre des ren- 
seignements sur les pays qu il ne connaît pas. 

Menas bavarde encore de sa grosse voix, «piand les autres rentrent en 
riaiit. 11 parait (pi ils ont passé la soirée avec des dames charmantes et rpi ils 
ont maufjé une ("uorm;; (piantité de viande de chèvre sanvajje. C était très 
bon . 

10 .IViil. 

Ahuitheures, — 10". Vent de sud-est. Un des bis estlii. Kn vovant charjjer 
les chevavix, il s est décidé à s a])procher. G est un ancien chef des Karaouis 
d'Ak-Tach. Si lui était le maître, il nous donnei ait tout ce ipuî nous voudrions, 
mais il n'est pas le maître. On voit bien (pi il n'est ])as au |)()uvoir. Tout 
aimable (ju'il se montre, nous l invitons ;i rclounicr ( lie/ lui . Le con{|é est 
catégorique, et il s (!n va sans rien (bre. Nous ain ions bien ])ii> de force ce 
(pi'il nous fallait, mais nous craiyjions qu on ne fasse un mauvais parti à Sa- 
dik et il Abdourrasoul, cpie nous renverrons de la frontière du Kaiul|out. 
Plus loin, nous ne nous (jénerons pas. 

Nous partons à dix heures en nous tenant sur la berge gauche de l Ak-Sou ; 
la neige est très profonde, et le lit de la rivière en est comble. Parfois <m 
voit beau couler l;i oii le courant est très raj)ide : elle vient des glaciers. 
Dans ces places il n y a point de neige, naturellement, et on se rend couq>te 
de l'épaisseur de la couche blanche; elle est (pu'hpiefois de près de cpuitre 
mètres, y compris la voûte de glace. Cela forme des sortes de cavernes où des 
oiseaux aquatiques se réfugient. Ce sont les " dournas de Satti-Koul, moitié 
cormorans, moitié canards. On peut les manger, nous les avons trouvés 
mangeables. 

Nous faisons souvent route ii ])ied; d(> temps en temps on th-charge les 
chevaux, qui ne peuvent se relever avec leur charge. 

Notre guide se traîne plutôt qu il ne marche; ii chacjue instant il s arrête, 
va à l'écart, s'accroupit dans la nei{;('. Il se relève dès (pie nous approchons. 
11 se tient le ventre, il aune mine d a(;()nisant, de désespéré. Il est malade. 
Il va encore (pielques pas et preiul un parti lu-roïqui*. il prend la corde qui 
lui sert de ceinture, non pas pour se jiendre, — les arbres manquent ici 
pour suspendre le nœud coulant, — mais comme... vomitif. Enfin le voilà 



l.K 1' A M I W. 37 7 

soula{;i'. Il csl pàlo comme un mort. .Mc-iias lui lait conter son histoire. 
C'est l)ien simple. 

.. Avant (le partir ce matin, on a lait cuire trop de houillie de millet, et il 
en restait beaucoup ilans la marmite, et comme 1 .. ata • (le père), c est-à- 
dire Sadik, ne voulait plus en man^jer, il m a dit : Manjje tout ce qui 
" reste •■ , et j'ai man^jt- tout ce cpii restait. (I cUait trop, et j'en suis malade. 
Je me sens mieux. • 




Jeune arltar tué près d'Ak-Tacli. 



Nous rions comme des fous, et le guide, qui ne comprend pas pounpioi 
nous rions, répète : 

.- Puisque 1' u ata -.■> m'a ordonné de tout manger i' , du ton d un homme 
qui veut dire : J'aurais bien voulu vous voir à ma place. Est-ce que je pou- 
vais agir autrement? Et nous rions. Comme il se traîne, je lui dis de monter 
sur le cheval le moins chargé, mais il est trop faible, et Ménas l aide à se 
hisser précisément à côté de la marmite qu'il a vidée par ordre supérieur. 
Le cheval n'est pas très bien chargé, et le Kirghiz fait tourner le bât en se 
cramponnant, et voilà tout à terre. Ménas, furieux, le rosse, je mets le holà, 
le bat est consolidé, et ^lirza-Bi, à qui les coups ont donné de la vigueur, 
s'installe sans accident avec l'aide de Ménas. Une fois là-haut, il se tourne 
vers moi et, avec une figure plus gaie et comique, il me dit : 

'i Tchok iakchi! Très bien! • 

48 



378 AUX INDES PAR TERRE. 

Et nous de rire ii (jorye di'ployeo. Il u d(''jà oublié le» coups de bâton. 
L'émotion Ta remis. 

Des arkars paissent sur les collines, nous leur cnvovons plusieurs coups 
de fusil, à deux cent cinquante mètres environ. Nous en blessons plusieurs, 
comme d'habitude. Grâce à deux chiens, il nous en reste un (|ui s'en allait 
après avoir été percé de trois balles, dont une lui avait casse- I c-paule droite. 
C'est un jeune 01^/5 polii. J ai marclu' ii peu ])res trois cents inctics d une 
marche très rapide, afin d arriver à temps pour emj)ècli( r les ( biens d Cn- 
domma(>er sa peau, et je sens une douleur 1res vive aux lii-oiiches. Je les ai 
solides, et j espère qu'il n'en sera rien. 

Tout le long de la route nous voyons les preuves de l âchai neinent des 
combattants. L'hiver a livré vine terrible bataille aux êtres. Kt de droite, de 
gauche, apparaissent des chevaux, vciilre en 1 aii-, des \al\s juc sipie enfouis, 
dont sevdes les cornes j)ercent le linceul; puis ce sont des (lièvres, des clia- 
meaux, des arkars même que les loups ou les chiens ont dccliirés; les morts 
sont épars sur la plaine et en émer{;ent un coninic des nov('-s (pii ne 

flottent plus, les eaux étant basses. 

Ayant traversé l'Ak-Sou, qui est tantôt visible cl (pii lanlol se (h'robe 
sous la neige, nous nous airètons sur les bords du fleuve, ii Ki/il-Iîabal . H 
est trois heures. Nous sommes iiicoMnnodc's par une ciiaicur (oi ride, ('blouis, 
étourdis. A trois heures et demie, le liiermonu-lre marepu- -{-38°, 5 au soleil; 
à l'ombre, il dégèlerait bientôt si cela dînait, car il \ a + ."V". Mais ii spjtt 
heures, il y a — 3"; à dix heures, — 5", 2. Un beau < i( I et un t( nq)s calme. 

Nous avons abandonné un cbeval c l sa cliarge. 

Il ..Vlll. 

Sept heures trente-cin(|, — 12"; à huit heures, — 0°,5 ; à dix heures cpiinze, 
— 10°, 5, avec brise nord-est. La nuit a été froide. Tout le moiule se plaint 
de maux de tète et d avoir mal doruii. 

Nous partons à dix heures quinze minutes. Toujours de la neige, trop de 
neige. Des chevaux qui s abattent, l'as d habitants. Nous luoiilons sur îles 
collines de la rive gauche, puis devons redescendre; troj) déneige. Notre 
guide veut se sauver, je le remets dans la bonne voie en le coiu liant en 
joue. 

Au bas des collines, des tentes abandonnées au milieu de troupeaux morts. 

J'approche d'une de ces tentes; mon cheval, effrayé, recule, je ne puis le 
faire avancer. Je prends le j)arti de le donner à Pépin, qui vient de faire un 
croquis, car le soleil donne. 



I.K l' A . M II!. 381 

Tout autour de 1 ouï Jculc de Iculrc , il \ a un pai tcrrc (hnil (h s ci-ottcs 
soiif la {;ri'V(>. La tculc est lias.-^c, (•ciiiluic'c de coidcs : c'est la uianific dont 
le |)ro|)i ii'tairc en s'en allant a Ici uu' les pci sicuncs. Mais avant de (uir cette 
lU'Solation, — esl-ce par uio(|U( iie'.' est-ce j)our se conforuier ii uwv coii- 
luine? est-ce pour suivre une superstition — il a passe dans les cordes ser- 
rées contre les ieutrcs et lices aux pi([iu'ts du has des cadavres de chcAres. 
Klles sont nioniiHées par la {fclée, Iciu' peau est tirée sur les os, les veux sont 
caves, dessi'clu's connue ceux des aNcu;;!es, les pattes laidies, plit'cs, et les 
l)OUclies ont des rictus diaborKpu's. Sont-ce ces attitudes qui eu ont ini|)Osé 
aux l)ètes de proie? Klles n ont point louclu' à ces chèvres et à ces houes, 
(pii send)lent morts dans des cou\ ulsions, ou au com's d une action, et dans 
1 éclair d une j)ensee dont ils scuit inipré{jnés encore pour ainsi dire. Égale- 
ment espacés à la circonférence de 1 ouï, les cadavres sont comme des fleu- 
rons sinistres ;i une vilaine couronne. 

Je soulève un pan de feutre, taché en dessus de la fiente hlanche des 
oiseaux de proie, et deux mouches s'échappent en bourdonnant. Depuis long- 
temps nous n avons pas vu d'insectes. xV 1 intérieur sont des treillis détente, 
des leutres, desselles, des peaux, des luUons, tout le molulier d Un nomade. 
On ne voit pas sur le sol inie trace autre que celle des loups. Quehjues 
pierres sont là (pii ont servi aux usages domestiques, d enclume et de nuir- 
teau pour casser les os ;i moelle, écraser les graines, le sel cristallisé, ou qui 
ont supporté la marmite. 

Ouehpies hétes sont mortes de la main de 1 honune, on les l'econnaît 
facilement : elles ont été dépouillées, et leur téte est séparée du tronc. Mais 
les autres sont les victimes du froid ou de la faim ; ceux que la congestion a 
tués ont eiu'oi (' la panse pleine ; (juant aux affamés, ils Tout, au contraire, peu 
gonflée. C ( st la seule partie de la hète que les fauves n'aient j)as mangée; 
ils ont crevé l enveloppe de 1 estomac d'un yak, et les végétaux triturés en 
sortent comme les étoupes d'un sac, à l intérieur des cotes dc'uudées. Un 
houe est étendu, les cornes en arrière, comme s il bondissait : c est le bond 
de la mort. 

L u corbeau s abat au haut d vine roche et croasse; il vient déjeuner sans 
doute. Le soleil lui a cuisiné un manger succulent, et la charogne répand la 
mauvaise odeur la j)lus alléchante; il lui a apprêté également le boire : 
uiu' petite flaque d eau large trois fois comme la main où baigne la jambe 
d un cheval et sur laquelle des mouches d or voltigent. 

Ce tableau est inondé de la lumière du soleil, qui luit pour tous. 



Nous allons toujours sur l ouest , en suivant l Ak-Sou, qui enti-e par 



382 AUX INDES PAU TERRE. 

lin (k'troit dans une vuUc-c évasée on un lac s étale, laivje dune vcrste 
environ. Nous le traversons sur la ylace. Un cheval épuisé s'ahat: on ne ])eut 
le relever, on l aljandoinie. Gapus laisse le sien en elicinin. Nous campons 
à l'extrémité du lac en haut de terrasses caillouteuses ou nous ii arrivons 
qu'avec de grandes difficultés à travers la nei^e amassée. Nous avons marché 
six heures. 

Nous sommes au hoidd iin des grands i c'servoirs de 1 Ak-.'^ou. Nous avons 
monté de deux cents mètres depuis le dcinici- liivouac. Ce soir nous avons 
l impression d être à l étroit, la vallée s étranyle au delà du lac et en deçà, 
et les montafjnes ferment I horizon. Heureusement elles ont des échan- 
crures par où les étoiles apparaissent suhitement comme des (eux de Saint- 
Jean allumés la veille d une fête, en Suisse. Le pavsajye est moins polaire. 

12 .iviil. 

Partis d'Irmenatay à onze heures, par le {jrésil, la nei{}e. Nous nous 
séparons les uns des autres après avoir fianclii l Ak-Sou et jjravi des col- 
lines. La nei{;e tonrhillonne. G est mie tem|)éte (pii se (h'chaine tout d un 
coup. On ne voit jkis la roule. Je suis avec Menas et le{;uide. On descend de 
cheval et on attend une; éclaircie. Mauvais ( iicniin, trop de neifje. Les che- 
vaux s abattent. On doit les décharger. Hommes exténués. Ménas est furieux 
de se sentir faible, il veut aller trop vite et tond)e cssoufTh- à coti' du (juide 
en pâmoison; je porte les charges sur le dos. Nous desceinlons les collines 
et marchons toujours dans la direction ouest-ouest-sud sur la {flace de l Ak- 
Sou, où la neige est moindre. Nous arrivons à ( liiou/.a'.ane et campons sur 
un mamelon. 

Tout le monde est très bas. Saignements de nez, maux de tète, bourdcm- 
nements dans les oreilles. Entendu des cris de souksours, cherché à en 
tirer un, ils passent trop haut. En revanche, je vois le ma{;niH(|ue coucher 
du soleil, (jui ne s'est pas montré de la journée. Les images se colorent le 
plus jjizarremeut du monde, 1 astre éclabousse de sa lumière, de ci. de là, les 
sommets des ])ics, puis il s abime dans une fournaise d or, dont les retlets 
enflamment un instant le ciel. 

La journée n'a pas été gaie et la nuit est triste, les ('toiles sont voilées de 
brume. 

Vers onze heures le ciel se dégage; on doit mal. Des éloultements. 



LE l'AMlR. 



383 



13 nviil. 

I.a ncijic hier loiuluc ii la surface, e?t geh-e ce matin, ( t elle brille comme 
un miroir. Aux brins cl lierbe sont accroclu's des myriades de diamants. 

Hrise ouest-sud; à neiinieures trente, -}- IG" iHi soleil; — 4° à l'ombre. A 
onze lieures, -(- 25°, 2 au soleil; -\- 1",5 à lOnibre. 

Tous les bonunes se |)lai{;neiit du Iroid de la nuit, le feu ne i-liauKc j)as. 




Cnmj) (lu Kizil-Koi oiim. 



disent-ils. Les racines sont mouillées dans la journée par le dé{jel, et on ne 
trouve ])as de bouse à brider. 

Nous allons pendant cinq heures et demie, à peu près le temps que peut 
marcher la troupe affaiblie. Xous campons à Kizil-Koroum, où nous trouvons 
des yourtes. Un nommé Sarik-Makmed nous vend un mouton. 11 a habité 
autrefois l'Alaï, et nous l'apprivoisons assez facilement. 

Il nous donnera deux chameaux, un cheval. C'est tout ce qui lui reste, 
1 hiver a tout tué. Il jure bien de ne plus venir hiverner à cette place. 11 
invite nos hommes à festoyer chez lui. Voilà enfin un ami. Il habite la rive 
{fauche de l'Ak-Sou, ainsi que quatre ou cinq hommes de sa trilni, et est au 
plus mal avec six ou sept hommes qui ont leurs tentes sur la rive droite. Son 
fils, à{;é de dix à onze ans, reçoit un petit cadeau. Il paraît l'aimer tendre- 
ment, il lui attache son malakaï, lui serre sa pelisse et l'embrasse en nous 
disant : 



384 AUX INDES PAT. TEHRE. 

il Voyez-vous, c'est le dernier. Puis : i: Retourne ;i la lente, n)on en- 
fant, le soleil va se coucher, tu aurais froid. ■ Kt s(! lonrnaiit vers nous, il 
répète : C'est le dernier. « 

L'amour j^aternel est vivace sous tous les climats, ici même, en d<''j)it des 
{•laciers que nous apercevons au sud-sud-ouest; il en suinte la première eau 
de l'Oxus. 

IV avril. 

Repos et réyal. Abdourrasoul fal)ri(pie de la saucisse. Quel artiste! 

Nous partirons demain avec les chameaux de Sarik-Makmed. Je n'ai 
pas peur des Chinois n , dit-il. Si j'av ais de lOr^^e, je vous en donnerais. 
Mon frère nous montrera le chemin. Quand les Cliinois viendront, je me 
sauverai. A Ak-Tach, | ai un ami (pii me préviendra. 

Nous renvoyons Mirza-Ri, notre ;;ui(h', (pii reçoit plusieurs kliames 
(pièces de toile) et lui peu de sucre. Il est très content. Nous hii rappelons 
son indi(jestion. 

" Que voulez-vous? s'écrie-t-il eu souriant, le pcre ^.Sadik m axait 
ordonné de tout manger. » 

l.j ;nril. 

Grâce à Sarik-Makmed, on nous amène cinq yaks et un chameau. Il 
neige. Nous allons à Mous-Kalé, à deux heures de là. Il v a un aoul de 
Kirghiz. Ils se rassemblent, tiennent conseil; leur chef, un hounne iiui)erl)e, 
(pii ressemble à Louis XI très vieux, ne veut se mêler de rien, et retourne à 
sa tente, sur la rive droite de l'Ak-Sou. 

Je fais des j)ropositious à 1 assemblée des Kiighiz. hupossible de s'en- 
tendre. Nous prenons des renseignements sur le cheniin du Kandjout. Une 
femme qui a été quatre ans esclave dans ce pav» conseille de passcM' par 
Ïach-Kouprouk . 

Il a fallu des menaces de mort pour obtenir un guide et deux cha- 
meaux. 

10 .ivrii. 

Nous partons à onze heures et demie dans la neige et parla neige (jui 
tombe. Je vais avec le vieux, qui nous montre la route. Nous descendons 
dans la plaine. Il veut me mener à une tente ou iu)us trouverons des 
hommes et des koutasses. Après deux heures de marche, il veut <[ue nous 
fassions halte près de la tente en question, dans un marais. Nous avons 
payé h l'avance l'étape, et avec des menaces je l'oblige à la prolong(>r. Je 



LK l'A M II!. 385 

lui piTiuls >()n rhoval, qui est alerte, (]uoi([U(î luiuuscule, et je lui j)asse le 
inieu, (|ui tire la jambe. Le vieux ne jiourra se sauver. A coups de 
fouet, je le uu'ue rcjoiudre la caiavaiie «[ui est restée au flanc des collines, 
ou le clieuiiu est j)lus lacile. Menas est avec moi, je lui ordonne (rem- 
mener deux koutasses assez vigoureux (jui sont là. Les propriétaires cour- 
ront après; ils viendront à notre bivouac, et i on s'entendra. 

Le vieux n'a pas l'air rassuré, et il parle d'un ton pleureur à Sadik, ijui 
me regarde du coin de l'œil et rit sous cape. Abdourrasoul plaisante 




Aux sources de l'Oxus. 



le baba 'grand-père) et l'appelle - seigneur •■ , parce qu'il monte mon 
clieval. 

Nous bivoua(|uons au flanc des hauteurs, à Tchilab, près de la première 
source qui alimente l Oxus, quand elle coule. Ménas a été rejoint par le pro- 
priétaire des koutasses qu'il emmenait. Nous lui faisons des propositions bril- 
lantes, mais il nous fournira trois koutasses, deux moutons, et nous mon- 
trera le chemin jusqu'au Kandjout. Il tombe d'accord quant aux moutons et 
aux koutasses, mais au mot de Kandjout il proteste. « Les Kandjouti sont des 
brigands, des voleurs; coupez-moi tout de suite la tête. J'aime mieux cela que 
d aller chez ces gens-là. J irai juscpi à Langar, si vous voulez, et là, nous trou- 
verons des Wakhi qui gardent des troupeaux, n 

Entendu. Il n ira que jusqu'à Langar. Nous lui payons d'avance les mou- 

49 



380 AUX l?sDES l'Ai'. TERRE. 

tons et moitié de la location des koutasses. Mais il est piéveiiii (jiie s il ne 
tient pas sa |)arole, il fera bien de se sauver et d'emmener ses tentes et ses 
troupeaux, car nous le ])Ourchasserons et nous lui enverrons des coups 
de fusil. 

Du reste, nous entravons les hétes de ceux qui ont transporté nos 
bagages aujourdlmi; cette nuit, nous ferons l)onne garde, et nous ne 
rendrons la liberté à nos auxiliaires que lorsque nous en aurons d'autres 
])Our les remplacer. Il va sans dire (jiie nous les traiterons le mieux du 
monde. 

Le baba reçoit un ])on cadeau, on le fait bien dîner, il est rassuré. On 
lui donne du sucre. Le voilà jovcux et dans les meilleures dispositions. Il 
nous ])romet un guide dont il dit le nom; c est, j)arait-il, un - divana ■• . 
nom (pi on donne ici aux derviches. Avant de retourner coucher a la mai- 
son, car il a des habitudes bourgeoises et serait désolé de dc-coucher, le 
baba nous gratifie d un " Allah Okbar! " qu il pousse comme un véritable 
souj)ir de soulagement. Il n'est pas fâché de quitter notre conq)agnie. Avec 
lui partent le Kirghiz vendeur de moutons et Ménas, qui enfourche un vak 
pour la circonstance, et dont la ])elisse et 1 immense bonnet turcoman font 
cju'il se confond avec sa monture; on ne lui voit j)as les jand)es, il a l air 
d'un centauie d un nouveau genre, et rieii n est plus drolc (|ne de voii- ce 
centaure remuer sa cpieue touffue. 

Ménas emporte une tasse pour boire du lait caillé (pi on hii a promis et 
dont il a soif depuis quelques jours, car son estomac est délabi c'. et le millet . 
le riz, même la viande qu'il aime beaucoup, lui répugnent. 

De notre tente, posée à quatre mille mètres environ, nous ajierccvons dans 
le bas la pointe du lac gelé de Tchakmatin-Konl, et au delà les stries d un 
glacier. Nous sommes à l extrémité ouest du petit Pamir et au bout de la 
vallée où l'Ak-Sou s'alimente à mi immense réservoir de glace, en attendant 
que fonde l énorme quantité de neige entassée sur le toit du monde ■ . Pépin 
trouve que « ce toit-là a une rude gouttière « , et nous sommes parfaitement 
de son avis. 

Une partie de luitrc ])esogne est faite; la neige paraît moins dense vers 
l'ouest, et nous campons sur une rocaille qui en est débarrassée. Nous 
humons l'odeur des armoises, plantes de steppe par excellence, dont nos 
chevaux se régalent et qui nous remémorent maint autre bivouac. Ces 
armoises nous sem])lent un envoi de la vallée du Pand|-Darva, d Ou iu)us 
irons au Kandjout et, en tout cas, aux Indes; des plantes (pii sentent, c est 
la vie : dans la steppe, nous trouvions qu'elles exhalaient une odeur insup- 
portable; aujourd hui, nous leur trouvons un parfum. 



LE l'AMlH. -.ii^i 

RiU'Iiiiu'd. i|iu' Ic^ armoises mettent en yaieté et (|ui lait rire les Kirgliiz, 
éprouve le hesoin tle venir nous dire : 

.. Voilà (|uarante-(leux jours que nous avons ([uitté Osch . ' 

Il seul (jue c est le commencement de la fin . Espéronc-le. En tout cas, 
c est la Hn de la vallée de 1 Ak-Sou : sa monotonie est d('|)rimante, et personne 
li en veut plus. On aime le changement. 




Menas sur le yalc. 



\ ■ 

»4 




1. 1 clacieh de tcuilad. 



CHAPITRE XIV 

VERS LE KANDJOUT. 

Les outlaws. — Un exilé. — Waklmne-Daiv.i. — Lang.Tr. — Types waklils. — Les Kiiijliiz veulent 
se sauver. — Diplomatie. — Non; partons pour le Kaniljout avec des Wakliis. — Diftii ul- 
tés : les provisions diininuent; les Wakln's se sauvent. — Reconnaissance sans succès. ■ — Il faut 
retourner à Lan{;ar. — Alxlouliali-Klian réparait. — !Xous envovons cherclier les bagajjes 
abandonnés et Menas qui les jrarde. — Ex'^ences des Kirgliiz. — Les Cliinois, à nos trousses, 
arrivent trop tard. — Un saint. 

17 aviil. 

Il neige. A neuf heures, — 1°. 

A dix heures, Menas arrive chassant un koutasse devant hii. Derrière, 
suivent plusieurs Kir^hiz avec des moutons et d autres koutasses. 

Les Kir^hiz ont tenu parole, niais « pas sans peine», nous conte 
Menas, car celui qui avait traité avec nous hier voulait rendre l arfjent 
reçu, ne rien vendre, ne rien louer. Il a fallu des promesses, des menaces, 
et l'engagement de lui donner tleux kliames de plus pour le faire revenir de 
son entêtement. En cette circonstance, sa femme, parait-il, nous a servis par 
son éloquence. Elle voulait avoir de la toile à tout prix et accahlait son mari 
d injures parce qu il laissait échapper une belle occasion. 



390 AUX INDES PAR TERIîE. 

« Était-elle jolie, Menas ? 

— Jolie?... Laide comme le dialile liii-iiiciiie : pas de dent», pas de che- 
veux, ridée, sale et criarde. 

— Elle t a jjien reçu, je suppose? 

— Pour me coucher, elle m a donné deux peaux d arkars. 

— Et le diner? 

— Très simple. Elle a pétri de la farine, en a fait des houlettes, puis le* 
a jetées dans le chaudron d'eau chaude. L eau a houilli, et 1 on a retiré les 
houlettes, qu'on a mandées avec un peu de sel. Ce matin, elle a versé de la 
farine dans le même chaudron, mis de l'eau, elle a pris un hàton et a 
tourné, retourné, puis elle a salé. El voila la cuisine laite. .1 ai manyé heu- 
reusement un peu de lait caillé. 

— vSais-tu d'oii vient cette farine? 

— Du Wakhane, où ils vont la chercher. Je les ai entendus dire «pie leur 
provision est épuisée. Ils onl eu 1 air de se faire prier |)our porter nos 
bagages, mais c'était pour (piOn les ])ave plus cher, car ils sont obligés de 
partir ])ar le même chemin (pic nons jus(pi à Langar. 

— Et le guide? 

— Il vient à cheval. Il sera là tout à 1 heure. • 

Les moutons arrivent. Ils sont immédiatement dépecés par le vendeur 
lui-même, qui manie le couteau avec une habileté extraordinaire. C est un 
petit homme sans barl)e, brèche-dciil , il lui reste une 
canine ihi liant; il a un nez en pied dépôt, lii de 
ceux (pii 1 aident est de haute taille, Idond, avec l œil 
assez grand. Un troisième, cpioitpie vétu à la kirghiz, 
n'en a aucunement le tvpe. Il m'adresse la parole 
eu persan. Je l'examine, quoique le fait de parler 
persan ne soit pas chose extraordinaire chez les gens 
de ce bout du Pamir; presque tous le parlent ou le 
comprennent plus ou moins bien. Beaucoup d entre 
eux entendent même le dialecte wakhi. 
^' Cela s'explique. Us ont des relations avec les cara- 

Ka,n-Kir;,l,lz chinois. ....nigj.g ^^^j ^.^^t^ ^u été, du Kachgar au Hadakchane. 

Ce sont généralement des Afghans qui parlent j)ersaM. L) autre part, ils 
sont dans la complète dépendance du Wakhane, qui est leur grenier, eux- 
mêmes ne cultivant pas la terre. Ce pays leur fournit de la farine ou du blé; 
ils les payent avec des feutres, des peaux, parfois avec la toile (]u ils reçoi- 
vent pour prix des koutasses ou des chameaux loués aux marchands. 
Or, les Wakhis ne sont pas très riches, et ils donnent leurs filles à bon 




VEUS l.K KAMi.IOl T, 



391 




mairlu-; It's Kiifjlii/. 1rs i pousciil cl appiviiiiciil leur lan^juc. De ( cs croi- 
sonuMils. il n-sulto de? l)loii(ls de haute taille, avec des yeux re!ati\ eniciil 
^jrauds. et de petits honiiues (pii ont jtai lois, eonmu; 
oelui-t i. nu loii;^; ne/ eu pied de dont la forme 
j. est aucunement mo^jole. 

Kt, connue nous nous le souuues dit souvent, 
il huit avoir tué vraiment père et mère pour rester 
sur le Pamir; aussi u"est-il i)as rare cpie ceux ipii 
I hahitent aient lue (pu'hpi un dans les l)ays voi- 
,sins ou commis une mauvaise action. Ohligés de 
fuir, ils s'en viennent droit au Pamir, où I on n'est 
j)as pointilleux; ils hivernent dans les recoins de ' - o 

h\ vallée de lAk-Sou. Lorstiue la belle saison arrive, , 

• l'cimne kaia-kujjliiz chinoise. 

et avec elle les ajjents chinois d un côté et de 

1 autre les Ivaiuljouti, les Affjhans ou les Kirghiz des tribus puissantes de la 
vallée, les plus compromis gagnent les hauteurs de l'Alitcliour, ou le centre 
du toit du nu)nde - , à hi façon des arkars, qui vivent autant que possible 
sur les hauteurs inaccessibles, par crainte des chasseurs, et qui grimpent 
toujours plus haut, à mesure que la neige fondant plus bas, les sentiers 
deviennent praticables. 

C est sans doute ini uiolil du genre (jue je viens de dire, ii un accident ^; , 
<'omnu' disent les Corses, (pii a conduit dans le pavs d'Andaman ce jeune 
i)onune à mine énergique, <jui ne ressemble pas à un Kirghiz, par la rai- 
son (ju il est Afghan, ^ous lui parlons d Abdourrhaman , de Aioub, de 
Yakoub, etc.; il les connaît tous. Il parle en bons termes de Yakoub, 
qu'il n'oubliera jamais, car il a mangé son pain. Lui, par exemple, 
ne souhaite qu une chose : cpiitter ce pavs, ])ien qu il v ait pris femme et 
qu il ait un eidant. Il nous offre une tasse pleine de kaïmak (crème); 
la proj)reté relative de la tasse suffirait à prouver ([u il n'est j)as d'ici. 
Ses longs doigts disent également son origine, aussi bien que sa figure 
en lame de sabre. Nous lui faisons un petit cadeau. Il nous annonce que 
notre guide sera son beau-père, un iclian • , ajoule-t-il, c est-à-dire un 
personnage à qui sa piété et ses mœurs honnêtes valent un renom de 
sainteté. 

Les manières convenaldes de cet Afghan, son parler distingué, la 
reconnaissance qu il dit avoir pour son ancien chef, le désir qu ila d habiter 
ailleurs et son besoin d être mieux, en font un individu supérieur à ceux qui 
I entourent, et nous ne sommes point choqués de ce (pi il nous appelle 
frères. ¥A nous éprouvons a le rencontrer un plaisir analogue à celui 



392 AUX INDES PAR TEIUiE. 

qu'on ressent lorsqu'il l élranfier, en plein ennui, on lomhe inopinément 
dans un compatriote et qu on trouve ;i (jui causer. 

L'homme aux deux moutons, qui nous loue aussi trois koutasses, connaît 
le laid Satti-Koul. Il aurait l)ien voulu le voir ])Our lui rc'clamer le pi ix de 
quatre moutons vendus depuis longtemps. Ce Satti-Koul estcrihléde dettes, 
et nous comprenons qu'il ait juyé à propos de décamper. 

18 avril. 

De ïcbilal), nous nous en allons par un sentier qu on tract; aux flancs des 
collines rocailleuses. Puis, ayant laissé à notre droite la IJirkoutdja la place 
aux Aigles), luie roche qui surplombe avec des grottes où 1 on s'abrite, nous 
descendons sur la glace d'un réservoir du bras de l Ak-.Sou (Oxus) qui s en va 
vers l'ouest. La ligne de partage des eaux, à quatre mille d(;ux cents mètres 
dans la vallée, est francliie. 

Nous allons à travers la neige, faisant luir des louj)s j)eu elfarouchés. 
Ayant dépassé Rabat, indi(pu'' par (piatre murs de terre, et toujours 
pataugeant dans la neige qui dégèle, nous arrivons à Basaï-Goumbaz, que 
les Kirghiz appellent Basaï-Bi. G est un méguil (mausolée) de forme ordi- 
naire : quatre murs en carré que surmonte un eone. (Jnehpu's tombes sont 
auprès, dans le bas; rectangles aAec une j)ierre à elia(pie coin. A gauche, 
est la montée blanche qui mène à la passe d Akjir. 

Notre guide, l ichan ou le « pir , descend de cheval et recite une 
pi'ière devant les tombes. Sa prière dite, il nous apprend <[ne ce monu- 
ment a été élevé à la nu'nioire de Kirglii/ tués par les Kandjouti dans un 
combat. 

a Quand cela est-il arrivé? 

— Il y longtemps. " 

« Longtemps n , telle est la date qu on vous donne des événements dans 
ce pays et un peu partout en Asie. 

La vallée de l'Ak-Sou se ressente, des broussailles percent la neige. Le sol 
change d'aspect : la rive gaiiche est blanche, elle regarde le nord ; mais 
la rive droite est falaisée; on distingue du loess, du granit, du grès rouge, 
du schiste. Le paysage est gai; les crevasses sont pleines de neige, sans 
doute, mais on aperçoit la terre. Ici, elle a écarté son suaire comme pour 
une résurrection. 

Tantôt nous descendons sur la glace de la rivière, tantôt nous nous fau- 
filons à travers les roches jusqu à ce que nous fassions halte au fond d un 
ravin dans la gorge d'Ak-Beles. 



VERS LE KANDJOUT. 

Le vont de ,-^u(l-oiu'^t souille avec \ iolciice, ( t nous nous rasons de nolro 
mieux. 

Nous trouvons lieaueou|) de raeiiu's et nous faisons de helltis flandx'es, 
{jràee au souille du vent. Les koulasses n'arrivent (ju ii six heures du soir. 
Ouel hou eanipeuu'ut ! Au bas, de Teau (jui coule; la rivièic a (K'-yelé un 
peu. On voit un mince ruisseau serpenter à travers la {;lace et la neiye. 
Ouel j)laisir de voir fuir l'eau belle et limpide comme un reyard d'enfant et 
de 1 enteiulre nuirniurei ! 




Vallée de I'0xu3 occidental (nord-est). 



Aussi Abdourrasoul chante de sa plus l)elle voix une épopée, et la rivière 
1 accompafjne de son bruissement. Le {jrand Kirjjhiz blond, (pii est aussi un 
artiste, dit à son tour un chant célébrant les exploits d'un chef fameux par 
ses barantas. La mehxlie du ])arde est monotone, triste, et les phrases très 
brèves finissent subitement par une modidalion bizarre qui semble le ràle 
d'un homme hors d haleine ou dissimulant un ho(piet. A 1 altitude où vivent 
les (jens de la contrée d'Andaman, on comprend tpie le souffle manque aux 
chanteurs. On ne s étonne pas non plus (|ue leurs chants soient plaintifs : 
est-il un pavs plus triste? et peut-il éclore quelque chose de gai dans l'ima- 
gination de poètes grelottants et affamés? 

J écoute avec plaisir, jus(pi au bout, la lamentation du grand 1)1om(1. 



50 



394 



AUX I^DES PAR T Eli ME. 



15 avril. 

Nous suivons lii livc droilc du \Vukljaue-Dai\ u, de 1 Ak-Sou ^Uxus^ occi- 
dental; ce n'est pas sans peine, et c'est en continuant à risquer de nous casser 
le cou, que nous jji iuîpons les rocliers; puis nous descendons tians la vallée 
de Mirza-Mourad, ou nous perdons de vue 1 Ak-Sou, (pic des hauteurs à 
yauche nous cachent. 

On sort de la vallée spon^jieuse et renij)li(' de fondrières de Mirza-Mourad 




V'allôe lie I Omis oci uh.'iu.il (ost). 



par un défilé cpii débouche dans la vallée de Langar-Sou. l'ne énorme pierre 
est ])osée dans le lit de la rivière, sur une éininence. 
" C'est le Tchatir-Tach (pierre-tente) , dit le yuide. 

Et pour preuve qu'elle niéi ite ce nom, au pied, nous trouvons des traces 
de canipenient et du crottin ; on s est mis à 1 ahri de sa niasse; on a allumé 
des feux dont les flammes ont tracé des raies noires le lony de la solitle 
paroi. Tout jirès, il y a de 1 herbe sur les mottes inéjjales d une sorte de tour- 
bière avant dans ses creux de la nei{;e, et arrosée par des ruisseaux (pii s en- 
tremêlent. Ils suintent nombreux du flanc de la berye. 

Dans les îlots enlacés par la rivière, et où l'on arrive par d innombrables 
})etits ponts de nei^je et de ylace sous lesquels on ententl 1 eau bruire, il v a 
des broussailles, plus que des broussailles, une véritable véjjétation, des 
buissons hauts de pi'esque deux mètres. Et tout étant relatif, Pépin, qui 
raffole des forêts en sa qualité de pavsagiste, s écrie : 



VKIÎ s l.K K AND .10 11. ;}!).-) 

Voilii tloiic ciiliii (les l)(»is ! ■• 
Nous iiioiitoiis la l)('r>;(' dioilc, c[ dans le liant , sur un |)lat('aii, nous drcon- 
vrons au moins deux cents Coûtasses {jardi's pai' des cliions et une di/aine de 
bergers. 

Nous redescendons camper dans le delta d'une {;or{;e où le sentier passe. 
Nous envoyons le - pir en ambassade. Il commencera par demander du lai- 
tage, il aiuioncera notre arrivée avec les précautions dij)lomati(pu's néces- 
saires, il tâchera de nouer des relations avec ces gens. Il importe de ne pas 




Laiigar. 



les effrayer, de ne leur rien demander, pour (pi ils ne se sauvent pas dans 
la nuit, ce tpii ne ferait pas notre affaire. 

Nous sommes sur le territoire af(;lian, le ^Vakllane avant été annexé der- 
nièrement par Al)dourrl)aman-Ivhan. Juscpi ii présent, nous n'avons pas ren 
contré le ])oste afghan cpie l'on nous avait dit être établi sinon à Ak-Beles, 
<ln moins ii Langar sûrement. 

Les Kirghiz arrivent, s'installent à coté de notre tente. Le soir même, ils 
nous annoncent qu ils ne veulent pas aller plus loin, sous prétexte (pie leurs 
koutasses n en peuvent plus. L'un d'eux a été ])avé à l'avance pour trois 
journées de marche, et il n'en a fourni (pie deux. Naturellement, il ne parle 
pas de reml)oursement, et il veut retourner sur ses j)as comme les autres. 

Ils ont été pavés ;i I avance et ne voient aucun inconvénient a déguerpir. 



39G AUX INDES PAR TERRE 

C'est ce qu'ils doivent faire cette nuit, iniiis nous veillerons. Nous les en{ju- 
{jeons à entraver leuis bêtes connue les nôtres, car la nei;;e tombe : elles 
pourraient s'é{]arer, et les loups les manderaient ou (|uel<|iie pillard s en 
em palperait. 

Le pir revient et nous annonce rpi'il n'a trouvé personne dans les ahi is 
que les bergers liabitent dans la valb-e; ils se sont ('loiffiiés, et tous sont sur 
le plateau. Leur cbef va venir, car le pir lui a dit (pie nous avions des 
kbames, des ])ièces de toile. 

En haut de la berjje apparaît un petit homme velu de peaux de mouton, 
avec une barbe rousse hirsute très fournie. On le salue, on 1 invite à ap|)ro- 
cher du feu; il ne comprend ni le turc ni le persan, il faut 1 intermédiaire 
du pir pour lui faire comprendre qu il peut venir boire ime tasse de thé. 11 
se décide à descendre, mais lentement; il n Cst pas rassuré. Il se place 
auprès du pii-. 

Le nouveau venu a les traits réjjuliers, la face peu large, com])arée à celle 
des Kirghiz; les yeux clairs, autant qu on peut ju|;er à travers la broussaille 
de ses sourcils et de son bonnet. 11 est chaussé <le peaux de chèvre. Aucun 
des nôtres ne conq)rend un mot de ce qu'il dit, Rachmed seul v démêle 
(piehjue chose et prétend que ce lan{;age a des ressemblances avec celui (jue 
j)arlent les Ya;;Maous (pii habitent, à lOui st du l'aïuir. les montagnes du 
Kohistan. 

Ce petit vieux trapu, qu à la rigueur on j)ourrait prendre pour un berger 
des Ardennes du huitième siècle, est bientôt rejoint |)ar une baiule de ses 
congénères de types variés. L'un est grand, — c est le seul, — ('lancH-, avec 
une petite tête, nez droit, une barbe noire fournie, des veux noirs de forme 
européenne, des mains longues : il me rappelle certains 
Roumains de ma connaissance. Tous sont j)etits, maigres, 
avec le front très bas, étroit, avec des traits fins; des 
allures farouches de chiens-loups, devrais sauvages, mais 
|)lus nerveux que les gens du Pamir. 

Le plus jeune d'entre eux, âgé de dix-huit ans envi- 
ron, imberl)e, a de huigues mèches d un blond roux, 
(pii tombent de son bomiet jusque sur les éj)aules; il a 
de petits yeux bleus, un nez long et droit, la lèvre supé- 
rieure courte découvrant de iielites dents assez bonnes; 

Berger walilianais. 

il a le uieutou rond, son profil est celui d un Romain, 
d'un de ceux qui gardaient les troupeaux dans la campagne romaine au 
temps d Adrien. Il n'eût pas semblé un intrus chez les aimables com])a- 
gnons de Romulus ou de Rémus. 




V KHS l.K K AM),10rT. :î!)7 

l'ariiii ces Wakliis, les poiuinoltes peu saillantes et les {jraïuls yeiiv sont 
l'exceptidn. ?sous les vovoiis avec plaisir, ils aiiiionceiit le voisinage do 
l Iliiulou-Kdiu l), (le 1 Imlc. 

Nous vous laisoiis {^jiàce des pourparlers, des discussions, des promesses, 
des uu'uaces, des {jestes, du hroidialia ([ui dura pendant deux jours avant 
d Obtenir que ces Wakliis nous fournissent les koutasses nécessaires. Depuis 
lon{;tenips nous n avions pas entendu autant de bruit; (]uel flux de ])aroles, 
et en cin<[ lan{;ues, s il vous plait! Quelle tour de Babel! 

11 faut de la patience pour trafiquer ou traiter de quoi que ce soit avec 
des Wakliis et des Kir{;lii/. du Pamir! Iina;;iiiez-vous les premiers Grecs 
venant olfrii' leurs produits aux {jeiis de la (laroime ou les inarcliands car- 
llia{;iiiois bar(;ui{;naiit avec des Phéniciens. 

Nous concluons finalement marché. Ils transporteront nos ba^ja^jes 
dans la direction du Kandjout, par le chemin du Tacli-Kouprouk. Nous leur 
pavons à 1 avance moitié en iambas (lin(j;ots d'argent), moitié en toile, trois 
jours de marche. 

Tout d aliord, je crovais bien que nous n'aboutirions pas; ils avaient 
éloijfiié leurs troupeaux de koutasses et avaient fait comme les préparatifs 
d'un dc'part. Mais, grâce au pir, qui parle bien leur langue et qui leur inspire 
confiance, ils se sont apprivoisés, et puis les Kirghiz d Andaman, que nous 
avions loués, avaient essayé vainement de fuir pendant la nuit; tout le 
jour, on les surveillait. Nous leur avions dit formellement que nous leur 
enverrions des coups de fusil à la moindre tentative d'évasion. Nous avions 
ajouté que le seul moven qu'ils avaient de se libérer, puisqu ils refusaient 
obstinément d aller plus loin, était de décider ces Wakliis à prendre leur 
place. Ils s'étaient rapidement pénétrés du sérieux de nos menaces, et, se 
sentant ])ien j)ris, ils avaient accepté avec empressement la proposition (jue 
nous leur faisions, de séduire les Wakliis. G était vraiment fort intéressant 
de voir les mines des Kirghiz, chantant nos louanges sur tous les tons et 
jurant qu ils iraient au bout du monde avec nous s'ils avaient de meilleures 
bétes et pas l)esoiii d aller quérir de la farine pour leurs familles afïamées. 

D'après Kirghiz et Wakhis, trois jours de marche doivent nous suffire 
pour atteindre la frontière du Kandjout. Puis, nous traverserons une passe, 
et en trois jours nous serons à Miskar, un village où nous aurons tout à 
profusion. 

Aussitôt les Wakhis pavés, nous partons, malgré la neige et 1 heure 
avancée : il est une heure cinq lorsque nous commençons à grim])er la berge 
gauche du Langar-.Sou. Par une descente rapide de l'autre côté, nous tom- 
bons dans la vallée de 1 Ak-.Sou, et, à ce moment même, la neige cesse. 



398 AUX JKDES PAU TEHRE. 

le ciel apparait d'azur, le soleil nous réchauffe. A iio^ pieds, l lierhe 
<le 1 aimée (de rannée, remarquez bien) passe ses pointes vertes ii travers 
le sol, et nos chevaux ne peuvent l'ésister au désir d en tondre (piehpies 
brins. Si on les laissait faire, ils n'iraient pas plus loin. Cornnu; il fait 
chaud! On attache sa ])elisse roulée sur la selle. Ce n'est j)as tout : dans la 
vallée, il y a des bocayes de saules hauts de quatre mètres au moins. Kn 
voilà au moins (piarante d un seul tas, et nous chevauchons dans les sen- 
tiers de la foret (!); à chaque pas, ce sont des rosiers sauvages garnis d une 
infinité d'épines. 

Passant à chaque instant d'un bord ii I autre de la rivière, nous faisf)ns 



Vallée de Tacli-Koiiprouk. 

halte à Beikara, j)rès de masures de pierres sèches. }sous avons marché 
d'abord sur l'est, puis sur le sud-est. 

On aperçoit l étranglement de la vallée ;i une heure de la; c est lii qu elle 
prend le nom de Tach-Kou])i <)ul< et <pu' la ucijje recomnicnce, cai- tout v 
est blanc. 

De Beikara, nous sommes arrivés, en une Iicurc, ;i la ;;or;;(' d ou soit le 
Siah-Al) (l Eau noire) des Wakliis. Impossible de la tiaveiscr, il est des 
places où un cheval ne passerait pas. Sur la rive ilroite, des crevasses cou- 
pent la route; reste la rive gauche, moins à pic, mais où la neige est accu- 
mulée. Elle fond, elle est parfois profonde de deux mètres; comment nous 
l'avons traversée, je ne veux pas vous le dire. Il nous a hûUi plus de six 
heures pour arriver au Tach-Kou})rouk, au pont ilc pierre' ipii est très 

' Est-ce celui de Maico Polo, à qui les caravaniers en auront dit uu mot lor5(ju il passa ou 
■cainpa près de Langar? 




VrnS I.i: K AN DJOl'T. 3!)i> 

solidt' cl iloiil l;i coiislniclioii ii a lien coùU' aux liomincs. l'ii l)l()c ciiornu', 
roulant îles liautcurs, s l'st al)attu préciséiiienl dans la crevasse, (|ui l a 
piiH'i' (le ses parois pour ainsi dire; il v est resté, et I ou passe dessus; dans 
le tond, V ■ l'au noin» - , le Siali-Al), nuijjit avec fureur, s efforçant d<; se 
liinei-, il travers la roclie, un chemin plus lar{;e. 

La |ournce a vlv très [X'nihle. Les lioninics sont exli'iuu-s. Les Wakhis, et 
un Kir{;lii/ tpii nous accouipajjue avec un koutasse, paraissent nu'contents. 

La nuit est supcrix'. Les trois étoiles de la ikdaïu'p Tarasonn) ])rillent 




TaLli-Kou|iiouk. 



au ras de la niontajjiie; Vénus, juste au sommet d un pic, est le [)lus joli 
point sur un i (jue nous ayons jamais vu. 

22 avril. 

Le Kir{jliiz s'est sauvé dans la nuit. Les Wakhis refusent d aller plus 
loin. Il faut les battre, les promesses ne produisant aucun effet. L'un d'eux 
se couche à terre et dit qu'il se tuera si on le frappe. C'est la première fois 
que j'entends parler suicide par ici. Voyant que nous ne leur cédons pas, 
ils se décident à nuucher, aj)rés avoir accablé le pir de malédictions. Ils lui 
reprochent, avec une véritable raxje, de les avoir embarqués dans cette 
{jalére. Le pir ne leiu' réprtnd mot. Il prend les devants et cherche un 
sentier. 



400 AUX INDES l'Ai! TERRE, 

Nous marchons plus de dix heures pour avancer de cinq à six verstes. Les 
cliutes, les doî^frin^jokidcs sont innomhrahles. A chaque instant il faut 
[)orter les bajjayes à dos tl homme. Gomment ne nous cassons-nous pas le 
cou cent fois? Je n'en sais rien. Il v a certainement un Dieu pour 
voyageurs. 

A sept heures du soir, nous campons sur un contrefort oii il v a du Iclii- 
baque, une herbe que les chevaux aiment et dont on fait du feu : a cote, 
nous avons des saules gros comme le bras. Nous avons marché vers le sud- 
est, tantôt sur les crêtes, tantôt descendant dans le lit d un torrent, tantôt 
taillant à la hache des j)laces pour le j)i<'d des chevaux dans la glace 
lisse comme un miroir qui recouvre la neige, accrocln-e à des pentes trop 
en pente. Pour faire passer un clieval, un homme le tient j)ar la corde, 
non par la bride, cela le générait, il faut <pie \e cheval j)uisse regarder; un 
autre par la queue; un troisième par son étrier ou s(m bat, du coté de la 
hauteur; un quatrième, du côté du vide, 1 arc-boute, s arc-boutant lui-même 
sur son bâton. Les koutasses marchent avec une sûreté de pied extraordinaire. 

Il ne fait pas très froid. Ce matin, ii neuf heures, — - 8". Ce soir, à la 
même berne, — 5". 

23 .mil. 

Notre première pensée, en nous éveillant, est pour les Wakhis. Se sont-ils 
sauvés cette nuit? Nous ne le craignions guère et nous ne les avions j)as 
gardés. Ils étaient p\t<''iuiés, et, tout sauvages (pi ils sont, ils ne pouvaient 
faire de nuit le chemin (ju ils avaient eu peine à faire de jour. 

Au contraire, ce matin, ils sont très doux. Us veulent bien marcher 
encore un jour, mais nous allons les payer à l'avance. On les pave pour la 
seconde fois. 

Nous suivons toujours la rive droite à travers les éboulis des roches 
schisteuses. Nous traçons un sentier, un hl au flanc des jx'utes. La rive 
gauche est toujours abrupte. 

Nous descendons dans mi ravin, nous remontons, gagnons les crêtes; on 
tombe, on se relève, les chevaux s'abattent, on les relève. De temps à autre, 
on aperçoit des chèvres sauvages, un loup cpii les guette. Des culbutes suc- 
cèdent aux culbutes, la chaleur devient torride; à (puitre heures, nous avons 
34°, 5 au soleil; le matin, on avait, à huit heures, — 8°, 5, et les koutasses 
ahanent, tirent la langue, deviennent méchants. 

Eu voulant retenir un cheval (pii glissait lentement, car il se cramponnait 
de son mieux, Sadik glisse, et, toujours sur le séant, il descend jusqu'au bas 
avec la rapidité d'un l)olide; il roule trois ou cpuitre fois siu- lui-même 




LXF. CHUTE DE SADIR. 



51 



VERS I.K KAND.IOrr. V03 

<'l s iii ictc dans lii ncifjo accnimilt-c sur tiiic plalc-loi inc. Il ne se lait aucun 
mal. Il rcnionto en riant. I.c pir, (|ui le regarde, a un souiirc et une lacoii 
loi t (Il (')!(> (le rc'pt'ter. : .. Avoua, Sadik! .Vvoua, Sadik! Oui. Sadik! ()ui, 
Sadik! 

Les seuls incidents conii(|ues que nous ayons sont de ce {jenre. 
Nous arrivons enfin à des collines pierreuses et rondes, et nous campons 
;i nala-(îui/ine, au bas d une (jorye descendant de 1 est. 

Au sud, n(uis avons des cinies nei{>euses d une l)lanciii'ur inunacuh'e. 




Passage de Bala-Guizine. 

Jamais voile de vier{je ne lut plus blanc. ]^ous avons marché vers le sud-est. 

La j)rovision de pain faite à Osch est épuisée, elle a duré cinquante jours, 
et Sadik fabrique de larges {jalettes j)our plusieurs jours. Bétes et gens sont 
exténués. Les Wakhis manifestent l intention de s en retourner. 



24 avril. 

Nous avançons vers le sud-est en passant sur la {jlace. La vallée s élarjjit, 
ce n'est j)lus luie {^or{}e à une heure de Bala-Guizine. 

Il y a devant nous un davan, c'est-à-dire une passe facile. Mais c est une 
fausse passe, car, 1 avant franchie, nous retombons dans la même vallée. 
Devant nous \\u ravin barre le chemin aux chevaux. Nous cherchons lony- 



A 01 AUX INDES PAU TERRE. 

temps le moyoMi de le liaiichir. Kiifiii, on trouve, et nous voila de 1 autre 
côté, sans accident et toujours- sur la rive droite. 

Vers le soir, le pir et Sadik, que nous avions envoyés en reconnaissance, 
reviennent et disent (jue la vallée aboutit à un cul-de-sac où la neifje est 
accumulée en masse si considérable qu'il est impossible de la francliir. 
C'est très grave. Les bétes n'en peuvent plus, et les hommes ne valent pas 
mieux. J'irai voir demain, et nous déciderons le retour sur nos pas, peut- 
être. Nous campons à un endroit que le pir appelle Zarsotle. 

Les Wakbis ont lait pi'euve d'une mauvaise volonté très grande tout le 
long du jour. Nous avons de la viande qui commence à se (jâter, et nous 
man(>eons surtout du terek (millet). 

25 .iviil. 

La neifje a tombé dans la nuit. Le vent du nord-ouest souffle avec vio- 
lence. C'est une tempête qui se ])réj)are. 

Nos Wakbis se sont sauvés dans la nuit, emmenant leurs koutasses et 
laissant leurs deux chiens. Nous envovons Abdourrasoid et M('nas ;i leurs 
trousses. Ils reviennent sans les avoir vus. D'après les traces, ils ont cin*! ou 
six heures d'avance, il est impossible de les joindre. 

Le pir, Rachmed et moi, nous allons reconnaître la route du cote du Kand- 
jout. 

S il nous est impossiljle de |)asser, nous laisserons nos ba^^a^jes à Zarsotte 
avec Ménas, à (pii nous donnerons sept jours de millet, de farine, et un « heval. 
Nous irons à Langar et nous aviserons à nous procurer vivres et bêtes de 
somme par tous les moyens possibles. Lorsqu une caravane passera, nous 
lui emprunterons le nécessaire ou nous le lui prendrons, en cas de refus, 
sauf à indemniser. 

Si nous trouvons le moyen de passer, nous abandonnons nos bayafjes à 
la fjarde de Dieu, nous allons tous à pied au Kandjout, et nous v racolons des 
porteurs et des koutasses qui viendront quérir à Zarsotte ce que nous v 
avons laissé. Si les affaires tournent mal, nous n avons plus besoin de 
bagages. 

Nous prenons les outils indisjiensables : une liaclie pour tailler la glace, 
une pioche, une pelle de bois, deux chevaux, et j)()ur eux les six poignées 
d'orge que nous j)ossédons encore, et nous partons, le bâton à la nuiin. 

Tantôt le long des pentes, sur la glace, tantôt sur les crêtes rocheuses, où 
la neige est entassée, nous allons trois heures et demie, jusqu'au point on 
deux cours d'eau se joignent pom* former la rivière. L un descend du nord- 



VEUS I.E KANDJOTT. W).") 

r>t par mu- tics clroilc valK-c (jui dcvicMil une ;;<>r(;<', 1 autre viciil du sud- 
est. 

Nous arrivous, par uiu' |)(Mit<> abrupto et doux mètres de nei{je dans le fond, 
à un uiauu'lou ipii sépare les deux hras; auprès, s élèvent des eolouutîs 
liantes d Cnviroii dix iiiètr(>s portant des blocs au sommet : curieux pliéiu;- 
mène d érosion, l'ii liaiil, nous lion vous une nei{;e fort épaisse que les che- 
vaux ne peuvent traverser. Nous les ineiions ;i une place alirilt'e ou ils 
trouveront un peu d Iierhe, et nous poursuivons notre route, c'est-à-dire 
(jue nous la clierclioiis. I-^ii bas, impossible de se risquer, la nei{;e est trop 
profonde ; (piaiid elle c(>sse, c Cst au bord de 1 abime. Nous primj)ons sur 
nue espèce de plateau, puis sur un eboulis de roches, à (puilre pattes, puis 
sur une crête, mais c'est toujours un chemin impraticable, même pour 
des hommes. Nous sommes sur la rive <|auelie de la rivière descendant du 
nord-est. Sur la rive droite, nous vovons peu de neijje, mais comment \ 
arriver? Il faudrait voler par-dessus la {Jor(je au fond de laquelle nous 
vovons couler beau par les ouvertures de la glace. 

An fond, un j)eu plus haut, on distinfjue comme les plis d un placier 
entre des murailles de rochers i\ pic. C est là qu est la passe, selon le pir; 
elle fait un coude vers est-est-sud, autant (pie 1 ou peut jnjjer à travers la 
neige qui commence à voltiger. Le pir, (pii a la légèret(' de 1 oiseau, nous 
devance; il fait halte un instant sur une pointe de roche, et, se tournant vers 
nous, il crie : 

.. Je vais aller aussi longtemps que j aurai de force. Si je ne reviens jias, 
c est cpie la route est bonne. Mettez un peu de pain dans mon sr.c, (jue vous 
laisserez là on sont les chevaux. l'iacez mon manteau à l abri et de manière ' 
<|ue le vent ne 1 emporte pas. 

Rachmed parvient à grand peine jus((ii au pir; il lui donne des abricots, 
un peu de pain, et il reA'ient avec le manteau que l excellent homme a ôté 
afin d être moins lourd sur la neige et moins fatigué. 

Kn un clin d (eil le pir a disparu. I^a neige voltige plus épaisse, lèvent est 
plus fort. L'infatigable marcheur, que nous suivons de Id-il du haut des 
roches, rejiarait de 1 autre côté de la gorge sur la rive droite; nous le vovons 
glisser, tomb 'r dans la neige, et nous ne vovons j)lus rien. Soudain le vent 
souffle avec la j)!us grande violence, et nous sommes au milieu d'une 
tempête épouvantable. Des rafales de neige nous enveloppent, on ne voit 
pas à dix ])as. Nous ii avons que le temps de gagner un abri, car le vent 
nous jetterait bas. 

Rachmed est persuadé que le pir ne reviendra plus, qu'il est enseveli 
dans la neige, et en manière d Oraison funèbre il dit : 



406 AUX l^DES PAR TERRE. 

" C'était lin l)ravf; liomme. » 

Il murmure en outre une sorte de prière où se distinrjuent les mots d Alluli 
et de Mahomet. Nous restons là, accroupis sous nos manteaux ; la tempête 
hurle toujours. Pourvu qu il ne soit pas arrivé malheur au hrave pir! 

A cinq heures du soir, ne voyant rien revenir, nous décidons de letour- 
ner sur nos pas. De temps en temps nous ajjpelons, nous ne retrou- 
vons j)as nos traces. La foice du vent nous empêche de respirer et de 
voir. Enfin, voilà nos chevaux ! Nous leur donnons les six dernières poifjnées 
d'or(]e, un peu d'herhe coupée au camj)ement, que nous avons apportée 




Sur le clieiniii du Kandjout. 



dans un sac, et nous nous en retournons lentement, Ilachmed criant à 
chaque instant à la façon kir^jhiz : Pir 060! Pir oôô! Une fois dans la 
vallée de Zarsotte, nous avons le vent debout, cl il nous est impossible de 
marcher quinze pas sans nous arrêter pour lui tourner le dos et reprendre 
haleine. Nous étouffons, nous sommes sans forces. Sur les crêtes, nous levons 
des perdrix-empereurs, comme on les appelle dans le Turkestan. On les 
entend rappeler. 

« Ces bétes-là ont 1 àme plus forte que nous, dit Rachmed, elles n'étouf- 
fent pas. 11 

Souvent nous taillons des places à la hache pour les chevaux et pour 
nous. Nous avons de la fjiace sous nos cliaussures qui ont été mouillées, et 
notre marche n'est pas sûre. 



V F. P. S I . V. K A M) .1 O IT T. 407 
^fiiiulit M'iit t|ui nous av('u;;lc et nous t pouuionc ! 

A la uuil, 1(> l)i'a\(' pii' nous ri'|oiul. l! s assied, iu)us Iccoumous d uuo 
|)eli#so, car il a très chaud. Il nous cout;' ([uc 1 ou ne peut passer sur la 
iieij^jc. Kllch)nd, elle ne supporte plus ; au-dessous, l eau coule; plusieurs 
fois il a cru ne pouvoir s Cu tirer, mais avec l aide de; Dieu il eu est sorti et 
a |)u revenir sur ses pas. Nulle part il u a vu de sentier pour les ])étes. Selon 
lui, il est trop tard pour ])asser, ou trop tôt pour qui voudrait suivre cette 
route (piaud uiéiue. Il lui iaudiait attendre la toute complète des neifjes. 

Nous arrivons à lU'uFlieures ilu soir, très fatigués tous les trois. La leuipélc; 
continue toute la nuit. Nous consolidons les pi([uels de tente. Nous nous 
endormons en pensant (pi il faut renoncer au Kandjout. Denuiiu, nous par- 
tirons pour Lan{]ar. 

Après avoir di'truit li-s ol)|els (pii n (-taieiit pas indispensables, ne con- 
servant (pu' trois cantines, les vivres et la literie , nous partons ])oiu" 
Laugar le 2G avril. Menas reste près des cantiues. Il se nourrira de farine et 
de millet. Nous u avons plus de viande, plus de sel, depuis trois jours. Le 
poisson salé faisant partie de la réserve avec la viande fumée, nous n'y 
toucherons pas avant (jue toute la farine soit nuuigée, et il faudrait que 
nous sovous dans 1 impossibilité complète de nous procurer des vivres. 
Nous uianjjeons de; la farine à la graisse. 

Le 28 au soir, nous sommes à Lanjjar, où nous n apercevons pas une 
funu-e, j)as un koutasse. Les Wakliis se sont enfuis. 

Chemin faisant, nous avons retrouvé les cadavres des chevaux que nous 
avions abandonnés en allant ; les loups en avaient dévoré deux, et près 
(1 un troisième nous avons vu les traces d un félin de la taille d une ])an- 
tlière; nous avons perdu encore deux chevaux. Celui de Pépin s'étant cassé 
les reins, son maitre lui a logé une balle dans la tète. Rachmed l'a dépouillé 
en partie, afin d avoir du cuir pour nous fabri(pier des chaussures à la 
mode de son pavs. 

Tandis que nous dressons iious-mémes notre tente, nous envovous le pir, 
Sadik et Rachmed en recoiuiaissance. Le pir les prendra ])ar la ])ersuasion, 
s il le j)eut; les autres les prendront par 1 argent, ou de force. Ils reviennent 
sans avoir rien trouvé. 

Demain, dès 1 aube, le pir partira pour Andanian, il tachera de ramener 
des Kirghiz avec des koutasses; en tout cas, il nous rapportera la viande de 
deux uujutons cl un peu de se!, s il en trouve. Nous attendrons son retour; 
la première caravane (pii passera, nous 1 arrêterons : tel est le programme. 



408 



AUX INDES PAU TEURE. 



29 ..Mil. 

La neige tom])e, le vent souffle d'ouest, encore la tempête. Nous sommes 
sons notre tente. Soudain, les eliiens aboient. Qu'v a-t-il? Ahdounasoul 
prétend qu'il a distingué un cliameau en liant de la Ix-rge. ^ous voilà sur le 
(pii-vive. J'envoie Raclinicd, (pii prend son icvolvcr et s«»n sal)re. Je Ini 
recommande, si ce sont des marcliands, de leur diic (pic nous voulons leur 
acheter des khames (de la toile de Kacligar). 11 ne larde pas à revenir, il 
descend la falaise, ou jilutol il se laisse tomber le long, pour arriver p'iis 
vite. 

Il C'est l'Alglian Abdoullali-Kliaii (pi Allah nous envoie. Il va venir nous 
voir. î) 

Voyez comme tout est bien coinliiiu' dans notre vovage ! Que nous 
arrivions un ]our jilus tard à Laiigar, et AbdouUali-Klian était jiassé. A 
(juelle extrémité aurions-nous été réduits? Car Abdoullah-Klian , (pii 
arrive quelques minutes ajucs Rachmed, nous donne des renseignements 
(pii prouvent (pu; sûrement le pir ne ramènera pas de koutasses ni de 
Kirghiz. 

Après qu il a fait sa prière, rom|m le pain et bu la tasse de tlu- (pie lutus 
])OUVons encore lui offrir, l'Afghan nous conte ce (pii suit : 

Il Aussitôt que vous avez eu quitté Ak-Tach, les Kirghiz se sont rassem- 
blés et ont tenu conseil. Ils voulaient vous atla(pier, vous tuer et vous 
tiepouiller de ce (pie vous possédiez. Ils pensaient taire o-uvre agrc-able aux 
Chinois, et se partager un bon hnliii. Tout le monde (iail d accord lii- 
dessus. Mais la discussion fut animée tpiand on examina (piels procédés 
seraient les meilleurs pour vous attacjner. Les jeunes ('taieiit pleins d ar- 
deur, mais un vieux, qui avait vu vos armes, leur ht des objections fort 
sensées : — Ces gens, dit-il, ont des armes redoutables, ils sont sur leurs 
gardes, nous ne pouvons les attaquer de front, ni dans la pmrnée. l'endant 
la nuit, ils vous entendront peut-être, et immédiatement ils tireront sur 
vous sans hésiter. Aller leur prendre leurs chevaux est chose assez facile, 
mais ils reviendront les chercher, vous serez obligés de vous l)attre. Ce 
sont des Baliadours " , des hommes courageux, et avant que vous les avez 
tous tués, ils auront abattu plus d'un des nôtres. N ai-je pas raison? — Cela 
est vrai, firent les Aksakals. Et le projet de vous attacpier fut aban- 
donné. 

« Le jour même où l'on annonçait à Ak-Tach que vous aviez quitté 
Kizil-Khorouin et que vous deviez être à la tète de l'Oxus ou sur le terri- 




52 



VERS LE KA>'DJOUT. 411 

toire af{;liaii, deux Gliinois à <(ueuos, représentants du tlao-tai ' , arrivèrent 
avec lies cavaliers armés. 

.- Us rasseniMèrent les l)is et leur reprochèrent de vous avoir laissés passer, 
mais ceux-ci s excusèrent en disant <[ue vous aviez beaucoup de fusils 
petits et farauds, <pii contiennent des cartouches innombrables, et (pie vous 
n aviez fait (pie passer. I^es Chinois ont mandé auprès d eux les Kiryhiz 
d Andaman (jui vous avaient aid('s, mais ils ne sont point venus. Tout 
d abord, les Chinois voulaient vous donner la chasse, mais on leui' a dit que 
vous étiez déjà sur le territoire afyhan, et (pie 1 ('mir de Caboul serait 
mécontent si on violait les frontièr.îs de ses Etats. Et ils sont restés à Ak- 




Yak sans cornes et chameau ilu Pamir. 



Tacli. Il est ensuite venu un grand chef qui a envoyé des lettres et l'ordre 
de faire venir des cavaliers de Tach-Kouryane. Il a pris les noms de ceux 
qui vous ont aidés, et on va les punir. 

" Chemin faisant, j'ai vu les cadavres d;'s chevaux que vous avez aban- 
donnés, et j'ai appris que Sarik-^NIakmed a pris la fuite dès qu il a su 1 arrivée 
des Chinois. « 

Nous demandons à Abdoullah-Khan s'il a rencontré le pir. 
Je ne l'ai pas vu, dit-il, mais il nous a bien vus, soyez-en sûrs. Il s'est 
caché pour qu'on ne sache où il est. " 

Nous disons à Abdoullah-Khan quelle est notre situation et s il peut 
nous sous-louer queltpies-unes de ses bêtes de somme afin d'aller quérir 
nos coffres et Ménas. Nous voudrions passer marché aujourd hui, de faf'on 
que dès demain les koutasses partent pour Tach-Kouprouk. 

Abdoullah-Khan nous dit ([ue son intention étant do congédier les Kir- 

' ]Xom Ju chef civil de Kachyar. 



412 AUX l.NDES l'Ait TEllItE. 

{jliiz (jui rexj)loiteii(, la c liose est facile. Il se cliarye de nous (aire trans- 
poi'ter nos baga^jes à Sarlnul, il va y envoyer un piéton demander des 
bêtes et des hommes, et nous partirons ensemble. 

Tout de suite nous envoyons vers les Kir{jliiz Menas et Sadik avec Abdoul- 
lab-Khan. Après des discussions infinies, les Kir{jbiz consentent à aller à 
Tacb-Konproidc avec cinq koutasses, qu'on leur pavera environ cent francs de 
location chacun. On a beau leur dire (pie deux konlasses suffiraient, ils n en 
veulent pas démordre. Et nous passons par leurs a olonlc's. Ils cninicncnt 
les koutasses inutiles à nous-mêmes, parce qu'ils les chargeront de bois de 
saule destiné à la construction de leurs tentes : ils se sentent maitres de la 
situation et nous font payer cher le plaisir qu'ils ont d élre utiles h des 
j'jens qu'ils aiment beaucoup . Telle est la réponse d un (oipiin a <pii je 
demande pourquoi il nous écorche d une aussi belle façon. 11 ajoute (pie 
a si nous étions d'aiitres personnajjes, leurs prix seraient encore plus 
élevés 1' . Quelle amabilité! 

Ils s'en vont avec Sadik, le 30 avril, et nous les attendons jns(pi au -i mai, 
passant notre temps à deviser, à regarder tomber la neige et à digérer notre 
u tchousma 11 , c'est-à-dire de la bouillie (l(> farine cuile <hin> la graisse, à 
laquelle il manque du sel malheureusement. Les estomacs se ressentent 
d'un manque de condiment, et les gencives sont en mauvais état. 

•) mai. 

L'aboiement de nos chiens nous annonce 1 arrivée d un noble clianger. 

C'est le ])ir (pii a ient ;i pied, traînant son cheval par la iu idc. Le brave 
homme se laisse choir plutôt qu'il ne s'assied près du feu. Il est accueilli 
par les bénédictions de toute la troupe. Rachmed lui fait fête. On décharge 
son cheval, qui est ])lus étique que le cheval le j)lus étique. D'un sac on tire 
deux movitons taillés en morceaux; une petite outre contient du lait caillé; 
enfin, l excellent pir, déliant sa ceinture, nous présente un morceau de sel 
d'une demi-livre environ. G est 1 abondance. 

Il nous explique pourcpioi il ne nous amène pas de koutasses. 

" Aussitôt que les Kirghiz ont su mon retour, ils se sont assemblés près 
de ma tente en grand nombre. Les uns voulaient savoir ce qui vous était 
advenu, les autres, que la crainte des Chinois rendait méc hants, voulaient 
me maltraiter. Le vieux bi que vous avez vu à Moulkali m a reproché amè- 
rement de vous avoir montré le chemin. Il conseillait aux siens de me lier 
avec des cordes, de me placer sur un yak et de me livrer aux Chinois. Je 
leur ai exposé que j'étais Nour-Djane le divana (derviche), que mon devoir 



VERS I.K KANDJOl ï. V 1 :} 

l'tait (K' picU'i" aille à loul lioiimu' i|iii me le ilciiiaiulail , cl (ju en Iravaillanl 
pour vou^ j avai< travailli' pour Allah. 

Un furieux ni a erié : Tu as rvyn de 1 ar;;enl, lu les as servis, tu t'es 
u vendu et tu les aimes plus cpu' nous. • .le lui ai répondu : .- Dieu sait 
u que je n ai jamais demandé de salaire aux Faran^juis; et ce (pi ils niOnl 
donné, je 1 ai accepté pour mes enfants. J'avais des partisans, uu)U 
(jcndre est survenu ; c est un Af(]lian, comme vous savez ; il a pris ma défense 
courayeuseuuMit , et mes ennemis, se vovant les |)lus laihles, se sou! retirés. 
Nous avons tut- ileux de mes moutons, et je suis venu. Vous me permettrez de 
repartir tout de suite, car les Chinois approchent, mes chevaux sont mai(;res, 
mon bétail est sans forces, et il me sera peut-être difficile de fuir. Les cir- 
constances sont difficiles, les Chinois sont cruels, et ma présence au milieu 
des miens est indispensable. J'ai hâte de partir. Avec l aide de Dieu, tout 
s ai ran{jéra. 

Nous lui donnons le cadeau qu'il a bien mérité, Ilachmed lui fait cuire 
lin peu de viande, Abdourrasoul lui tend une tasse de thé. Il maufje aussi 
vite que le lui permet sa mâchoire dé{;arnie. Il se lève, serre sa ceinture, 
j)lace son sac sur son cheval, et, s a])proc hant de nous après avoir écouté nos 
remerciements, impassible, il porte la main à la l)arbe, dit : Allah est grand! 
iu)s hommes lui serrent les mains, il enfourche son cheval et s en va. 

Dans le même moment, du côté oj)j)osé, en haut de la berge, apparaissent 
des koutasses; on appelle, et nous vovons le gros bonnet de Ménas dégrin- 
goler la pente avec son maître. Il est bientôt là. Il se précipite comme un 
affamé sur le lait caillé que lui présente son ami Rachmed, et, entre deux 
bouchées, il nous conte qu il ne s'est pas ennuyé, qu il ramène un cheval que 
nous avions abandonné, que le sien est tombé dans un précipice et qu'il l'a 
tué. Il est très content de nous revoir. Il demande des nouvelles du pir, on 
le lui montre qui s éloigne, brandillant ses jambes maigres et excitant du 
talon sa monture; elle va d une lenteur désespérante. Ménas lui crie un 
adieu, l'autre se retourne et salue d'un geste, puis disparaît bientôt derrière 
le Tcliatir-Tach (pierre-tente). 

Quelle curieuse physionomie que celle de cet honnête homme au milieu 
de tant de gredins ! Qu'il est laid, et quelle bonne figure! Nous nous 
rappellerons longtemps sa tête en forme de toupie, large du haut, le 
front bombé, pommettes saillantes; étroite du bas, avec des joues caves et 
un petit menton carré; et les minuscules yeux gris qui brillent intelli- 
gents dans les orbites profondes, et son nez mince d'oiseau de proie 
s'abaissant vers la bouche pincée. 

Quel marcheur, malgré soixante ans passés ! Quelle légèreté ! Là où nous 



414 AUX INDES PAI! TERRE. 

enfonçons, lui sem])le glisser sur la nei{jo. Ce n esl pas remhonpoint qui 
l'incommode : il pèse a peine cent livres, quoique d'une bonne taille. 

Jamais il n'a demandé un morceau de pain, jamais il n'a réclamé une 
bonne place près du feu, jamais il n'a prof^éré ime plainte. C'est que Nonr- 
Djane a bien des fautes à expier, (|u'il a commises dans sa jeunesse. 

Il n'a pas toujours été un homme craignant Dieu. On lui attribue toutes 
sortes de crimes, d iiiiionibraljlcs l)arantas (expéditions de pilla/je); on 
conte que, lorsqu'il était jcîunt!, nul n'était plus redouté sur le Pamir. Il 
apparaissait, disparaissait comme par enchantement, aussi insaisissable 
que le vent. Ses vengeances étaient terribles et ses menaces jamais vaines; 




Le pir. 

bref, selon la lunicur, Nour-Djane aurait été le plus grand des criminels 
jvisqu'au jour ou il ht une conversion éclatante. 

Il y a de cela une vingtaijie d années, il eut un songe : il était tombé 
dans une rivière torrentueuse, les vagues le roulaient, il s efforçait de nager 
vers la rive, mais les vagues furieuses le plongeaient au fond des gouffres, 
et chaque fois qu'il s'élevait à la surface des eaux, il vovait la rive plus 
éloignée. Longtemps les flots le roulèrent ainsi, et, lorsque la rive fut 
effacée, il eut le sentiment d'être perdu sans espoir, car le torrent s'était 
élargi en une mer démontée, la lame était immense et la nuit noire. 

Nour-Djane tint ce songe pour un avertissement du ciel, et il résolut 
d'employer sa vie à bien faire. Il dit les ciiKj prières régulièrement, prit 
le bâton de derviche et s'en fut à Kliodjend, où il demanda les bons con- 
seils de mollahs fameux, de pirs n illustres. Chaque année, il va dans cette 
ville écouter la lecture des livres pieux. Les gens du Pamir, de l Alaï, du 



VERS LE KANDJOUT. V15 

^Vak.llan(^ le coiiiiais^oiil , ( t il leur sci I d iiilcniu-diaiic l()rs(|u ils ont des 
différends, il porte d un aoid ;i 1 aulic les propositions; il prie près des 
iiouveaii-nés et sur les morts. Ou le respecte partout, car il ne son^^e (|u'à 
faire le bien. Et on 1 appelle Nour-Djane-Divana, le derviche, le (ou, tant 
tle l)onté ne pouvant être cpie la niarqiu' d une cervelle détraquée; d'autres 
1 appellent Nour-Djane-Kalifa, lekalile; ceux-là lui donnent un surnom jjlo- 
rieux. Aux veux du plus grand iu)ml)re, c est un saint, ;i nos yeux aussi, et 
vous j)artagere/. cet avis, lecteur. 

iSous ne 1 avons jamais pris en Ha[;rant délit de mensonge, toujours il a 
tenu la j)arole (pi il avait donnc-e, et, tant (pi il a ])u, il a soulagé ses compa- 
gnons. C est un saint. 

Lorsque j'arrivais avec lui j)rès de Lanjjar, nous avons été rejoints |)ar 
des Kirghiz. L un d eux lui demanda s il avait un paj)ier du dao-tai pour 
oser nous nu)nlrcr la route sans un ordre de Kachgar. Nour-Djane répondit 
franchement non, et 1 autre lui avant dit qu il ris(piait sa tête, il répondit : 

- Je ne crains pas les Chinois, je ne crains que de mal faire, et 
Allah ! • 

Partout on trouve des braves gens, pas beaucoup. Aussi vous ai-je parlé 
de celui-ci. 




Eachmed. 




CAMPEMEST PRÈS DE LASCAR. 



CHAPITRE XV 

ARUÉTÉS DANS LE TCHATUAL. 

Nous partons pour le Wakliane. — Marcliands cartliajjinois. — Sadik et Abdourrasoul nous 
quittent. — Les Af(;lians veulent nous retenir à Sarliad. — Nous traversons l'Hindou-Kouch 
sans {juide. — Rencontre des Tcliatralis. — Cette fois, on nous arrête. — Nous sommes à 
bout de ressources. — Les Tcliatralis. — Pourparlers. — Le f;ouvernement anjjlo-indien 
intervient. — Quarante-neuf jours à Mastoudj. — On nous relâche. — Hayward. — Retour rapide. 

Les hommes et les ht'tes de somme qu'Abdoullah-Khan a demandés sont 
arrivés deSarliad à Lanyar. Nous allons partir pour la frontière afghane, nous 
gagnerons la passe de Baroguil et nous entrerons dans le Tchatral ; si cela 
est possible, nous prendrons par le glacier de Darcot pour arriver à Yassin, 
puis au Kachmir. Nous pensons en avoir fini avec la neige, et l'assurance que 
plus loin nous aurons du bois, de beau, du chaud, nous réjouit. Peu nous 
importent les hommes, nous sommes décidés à tout ; ceux à qui nous aurons 
affaire seront surpris de nous voir, comme cela est arrivé aux gens du 
Pamir, et nous passerons au travers ainsi que des loups hérissant leur poil, 
menaçant de leurs crocs, passent au travers d'une bande de chiens. 

Nous avons transporté nos bagages avec les chevaux des Wakhis au cam- 
pement d'AbdouUah-Khan, posé à la sortie d'une gorge. Il y a une véritable 

5.3 



418 AUX I>DES PAR TERRE. 

animation ; des feux s'élèvent des l)uissons, ou la nuée des Wakhis {jite au- 
dessous de nous; des chevaux, des yaks sont au pi(|uet ou paissent. Ces 
{jens, d'aspect européen, vêtus de bure, sont très locpiaces, et ils ont une 
gaieté bruyante. Ils se préparent ;i partir demain et ils font du bruit; nous 
n'en avons pas entendu depuis longtemps, et cela ne nous déplaît j)as. 

Nous sommes naturellement l'objet d une vive curiosité de la j)arl de ces 
indigènes que conduisent de grands vieillards à l)arbe blanche et à longue 
robe : ces chefs, à l'air de sages, de pasteurs de peuples, sont les j)lus retors 
des hommes. Leur mauvaise foi est extraordinaire; les serments leur tombent 
de la bouche comme de simples n bonjours ; cinq minutes après, ils nient 
effrontément ce qu'ils ont affirmé en invoquant les noms de Dieu et du 
Pi'ophète. Ils jouent les rôles les plus divers, passant du tragi(|ue au 
comique, du comique au larmovant. On veut les faire tuer; on veut les 
faire mourir ; nous les aimons, n'est-ce pas? Ils nous aiment, etc. •• Autour 
des barbes blanches, cinquante individus hurlent, g^esticulent, bavardent; 
l'un intervient et coiq)e la parole à l orateur, l apostrophanl, lui repro- 
chant de sacrifier les intérêts des siens, de ne j)as songer aux familles à 
nourrir, aux difficultés de la route; " il oublie donc (pi à tel endroit le 
sentier est à pic, que plus loin l'eau est profonde, (pi'ailleurs on riscpie de 
périr sous des avalanches de neige? Imaginez tous les mensonges imagi- 
nables : ces gens les débitent avec un aplomb qui tient du prodige, dans 
le but de faire payer plus cher leurs services et ]>eut-être aussi j)ar passe- 
temps ; songez qu'ils viennent de sommeiller tout 1 hiver dans leurs masures 
sans distraction aucune, sans le moindre incident. L occasion est l)elle de se 
délier la langue, de faire l important et de dire de belles paroles, à la façon 
des héros d'Homère. Ils ont de l'imagination, et ils s'en donnent du plaisir 
d'égrener fiévreusement leurs longs chapelets de mots. 

Ajoutez qu'ils mêlent l'utile à l'agréable : ils savent à leur discrétion 
les Afghans aussi bien que les l'aranguis, et ils ne négligent rien pour les 
tondre ras. 

Au milieu de ces gens qui se démènent, Abdoullah-Khan, assis sur ses 
talons, est aussi calme qu un martvr en butte aux insultes d une po|)ulace 
furieuse. Il répond à tous avec la même tranquillité, rarement il s enq)orte; 
il fait ferme à tous les orateurs, il réfute tous les arguments, et cela pentlant 
des heures. Il ne se décide à l)attre en retraite que lorsque ses adversaires 
coupent court à la discussion ])ar des demandes exorl)itantes et ipi ils dis- 
putent entre eux. Alors il se lève, revient vers nous en disant : - Des sauvages, 
des sauvages! Que voulez-vous? " avec un haussement d'épaules résigné. 

Le seul compagnon d Abdoullah-Khan, un nommé Achmet-Khan, a le tcm- 



ARRÉTliS DANS LE TCIIATUAL. 419 

pôraiiKMil ('omj)l('t'.Miu'nl oppose-; il ne |);irail |);is ik- pour la discussion cl il 
la luit, s eu rcuieltaul à sou auii du soiu de persuader les Wakhis. Tant ipie 
durent {cs palabres, ces or;;ies d ('-locpuMU'e, il se tient à l écart, il reste 
accoudé à ses hallots, le hounet enfoncé; ses veux brillent, son ne/ crochu 
se dilate, il secoue ses lar^^es épaules, il montre ses dents blanches dans 
des accès de colère, et sans cesse remuant les lèvres, il murmure dans sa 




Waliliis. 



langue des injures et des menaces. En voilà un (pii regrette de n'être pas le 
|)lus fort. Ah ! s'il les tenait à sa discrétion, ces Wakhis ! Achmet-Khan u a 
pas l air commode. Et il me semble être le tvpe des rudes marchands de 
l'antiquité, des énergiques trafiquants carthaginois, de ceux (jui faisaient le 
tour de l'Afrique ou s'enfonçaient dans les déserts, allant troquer leurs mar- 
chandises, sabre au côté. A mener cette vie, ils apprenaient 1 art de lutter 
contre les hommes, l'art de les persuader, et leur audace était démesurée, 
ils osaient tout entreprendre. Ayant été souvent à la merci de leurs sau- 
vages clients, (pii parfois les pillaient impitoyablement, ils étaient à leur 



420 AUX INDES PAT. TERRE. 

tour impitoyables lors(jii'ils le pouvaient sans léser leurs intérêts. Rap- 
portant dans leur patrie les (pialités dévelo])pées par la prati<|ue des barbares, 
ils s'en servaient pour diriger les affaires pid)ii(pies, ils lançaient parfois 
leurs com})atriotes dans des aventures; mais 1 habitude du {)ain, la préoc- 
cupation de la caisse les empécbaieiit de voir loin, et la crainte de ne pas 
« faire les frais « les paralysait, débandait leur éneryie, tandis (jue les 
Romains, ayant des visées plus hautes ou des habitudes moins mescpiines. . . 
Revenons à notre sujet. 

.l'allais oublier de vous dire (pie Sadiket Abdourrasoul nous ont (piittés le 
3 mai. Ils emportent sur un cheval du millet, de la farine; ils ont lait cuire 
du pain pour ])lusieurs jours. Ils ont coupt- d ('-normes bâtons qui valent 
mieux (pi un sabre entre leurs mains. Nous ne les vovons pa- pailir >an< 
inquiétude; ils aiuont de la peine à traverser le Pamir sans accident. 

Sadik a eu autrefois des "affaires" avec les Wakliis; c est une bonne 
raison pour qu'il ne retourne pas chez lui par le Wakhaneet le Radakchane. 
Ces deux hommes nous ont honnêtement et courageusement servis. Leur 
conduite mérite tous les éloyes 

Le i mai, dans l'après-midi, après une discussion qui (bue depuis le lever 
du soleil, les Wakhis chargent marchandises et bayayes, et se mettent en 
marche. Dans l'après-midi du 7 mai, nons ariivons à Sarhad, la nei{;e 
tombant fondue. 

La route que nous avons suivie est charmante, après le Pamir et Tach- 
Kouprouk. Cependant, pins d un vova{;eur la trouverait affreuse : ce ne 
sont (pie m()nt(''es et descentes; on suit des sentiers pendant d nue rdche ii 
l'autre ainsi que des fils télégra])hiques, ils sont larges comme la main ; à 
[jauche, on a le vide. Mais des saules, des bouleaux, des genévriers égavent 
les hauteurs; — la dernière fois que nous avons vu des genévriers, nous 
étions à Ak-Basoga, dans le Ferganah ; — des passereaux aux couleurs 
éclatantes chantent sur les branches. Puis, nous avons traversé doii/.e fois 
le Wakhane-Darya (l'Ak-Sou occidental), et rien n était pittoresque comme 
le passage des gués, les yaks nageant, les hommes nus les excitant, et rien 
n'était frais comme les bains (pie nous prenions. Puis nous sommes alb-s 
sur la rive gauche, puis revenus sur la rive droite, et la vallée étant devenue 
gorge, nous avons passé tout en haut. Il a fait beau le i, et les autres jours 
il a neigé le soir, mais on avait du bois à profusion. 

Gha(piejour, les Afghans ont eu des discussions avec les Wakhis. <pii 

' Sailik et AlKlouriasoul ont été arrêtés par les Kii|;liiz cliinols, et ce n'est qa';i la fin de juillet 
<|u ils ont jm aniver aux premières tentes iln Ferjjanali. Ils étaient dénués île tout. 



ARRÊTÉS DANS LE TCIIATKAL. *23 

refusaient d aller plus loin, et tin entendait les clanieuis de 1 a(;()ra. Ces 
yredins obtenaient finalement des karhasses (pièees de toile) en plus, Ah- 
douUali-Klian finissait par les maudire; (juant à Achmet-Klian, il les aurait 
tués; s il n avait pas eu du haschisch, il aurait abandonné sa toile et serait 
allé à Kila-Pandj chercher d autres bétes et surtout d autres hommes. 

Nous n avons pas rencontré de villajjes. Nos campements sont à Sanjj- 
Kouk, lochkh, au bord de torrents. 

Avant Sarhad, la vallée du Wakliane-Darva devient plus lar^je, la mon- 
tagne est ondulée comme à [ approche d une plaine, nous avons bonne 
route sur des collines; mais pour couper au plus coiut, nous déjjrinjjolons 
la berye, le cheval {^lissant de ses quatre pieds, et nous suivons le lit de la 
rivière, n enfourchant les bétes que pour traverser les mailles d eau qui 
barrent le chemin. 

Les Wakhis parlant persan cpii me tiennent compafjnie rient do bon 
cœur, car je leur dis que les cinquante pièces de toile qu'ils avaient extor- 
cpiées ce matin avaient raccourci la route d'une journée. Ils juraient par 
Allah et Mahomet (pi il fallait deux {jrandes journées de marche pour aller 
du dernier campement à Sarhad. Et voilà qu'ils me montrent déjà de la 
main la petite plaine ou l on ne distingue que des tas gris et qu'ils répètent : 
K Sarhad ! Sarhad ! ;) 

Nous avançons, grimpons la berge, et nous voyons des masures de pierre à 
l'instar de celles du Kohistan, des murs en carrés, des toits ])lats, des étables 
dans les encoignures des cours, et devant les portes des femmes maigres, 
brunes, aux traits réguliers et assez fins. Les bruits d'un village s'élèvent : 
cris d enfants, beuglements, aboiements de chiens. De ci, delà, les pentes 
sont marquées des rectangles des champs cultivés qu'entourent des brous- 
sailles laissées en guise de haies. Des canaux d irrigation sont creusés. Les 
demeures sont éparses, souvent adossées à un l'ocher, qui sert non seulement 
de mur, mais de toit, grâce à un auvent naturel. 

Les pierres ont la teinte sombre des schistes, la terre est noire; les vête- 
ments des habitants sont de bure gi'ise, et on ne les distingue pas dès 
l'abord. Aussi, à distance, ces maisons semblent abandonnées. Celles cpii 
sont sur les hauteurs, avec leurs angles aigus, ont l'apparence de forteresses 
dans la neige. Quelques saules blancs accrochent seuls la lumière, et le 
tableau est moins sombre. Les plaques de neige sont rares. 

Nous campons dans une prairie humide, où 1 herbe de l'année, verte et 
fraîche, est pour nos bétes un délicieux régal. Ilnous restehuitchevaux, mais 
ceux-là iront loin encore, si nous leur donnons de l'orge. Les Wakhis nous 
la vendent un prix exorbitant : un cheval coûte dix francs par jour à nourrir. 



424 



AUX INDES PAR TERRE. 



Nous sommes contents trétre à .Sail)acl. Au sud, nous vovons les mon- 
tagnes s'ouvrir sur la rive gauche du Wakhane-Darva. On va par la au 
Baroguil, et de l'autre cote'", Teau coule vers l lnde. Or, comme dit le 
proverbe : 

Ilindouslnn Goulistan, 
Turkestan Gouri--tan. 

et L'Hindoustan est un parterre de fleurs, le Turkestan un cimetière, 

Si la neige cessait de tomber, nous 
serions bien dans la prairie de Sarliad. 
L'eau est bonne; dans le marais les bé- 
cassines ne manquent pas, et elles sont 
succulentes. 

Abdoidlali-Khan vientcamper non loin 
de nous. Aclimet-Klian arrivera demain 
avec le restant des marchandises. Des 
koutasses sont tombés à l'eau. Il a fallu 
repêcher leurs charges; les Wakhis ont 
refusé d'aller plus loin s ils ne recevaient 
pas une indemnité pour leurs peines , et il y a du retard. 




Wakhis. 



Le 8 mai, (piand nous nous réveillons, la neige tondje, mais j)eu drue ; 
elle fond à mesure. Il ne fait pas froid; nous sommes à 3,400 mètres 
environ. A dix heures, je regarde le thermomètre : + .">". Le printemps com- 
mence pour nous. Tout va bien marcher, pensez-vous, ils vont se reposer 
trancpiillement, et quand eux-mêmes et leurs chevaux seront en état, ils 
(ranchiront l Ilindou-Kouch tranquillement, et tranquillement descendront 
vers l Ilindoustan-Goulistan . Pas du tout. 

Voilà que Rachmed vient dire qu ilvaun chef afghan dans le village, (\\ie 
ce clief, un dalibachi (chef de dix), une façon de Ijrigadier, le ukukIc près 
de lui afin de le questionner. Défense est faite à Rachmed de se rendre à cet 
ordre, et nous disons à celui qui l a aj)porté de retourner près de son chef 
et de 1 inviter de notre part à nous venir voir. 

Le dahljachi arrive : petit homme maigre, avant l uniforme afghan, et 
suivi d un estafier armé d un énorme fusil. Les vénérables vieillards de 
Sarhad les accompagnent. Ils s'approchent, nous saluent; nous invitons le 
dahbachi à s'asseoir sur un feutre qu'on étend devant 1 entrée de notre tente. 
AbdouUali-Klian prend place à côté de lui. Et les questions pleuvent. D on 
venons-nous? Qui sommes-nous? Que sommes-nous? Quel est notre but? etc. 



Anr,i;ïi;s i>ans i.e Tr.ii ath ai.. 425 

La c oiivci talion a lii'ii en persan, Uacliincd ti aduil, ol j ai jjiaïulciiiciit le 
clo j)i('|)aror les ri''j)()nsc>s. Kllo^ satisfont en apparence le dalihaclii, 
(pii protli;;ne li's niarcpies d approhat ion avei' une verilal)!e (li;;iiile. Nous 
Ini exposons ipie nous avons trouvé fermées les j)asses d Akd|ir, de Taeli- 
Konprouk, et (pie force nous a ete de venir ;i Sniliad, d Ou nous irons an 
Tclialral par le l>aro;;uil. 

.. Ivlioul)! Ivlieilé kliouhl Klieilé klioul) ! Ivliouh! •■ (Bien! Très hieu ! Très 
l)ien ! Bien !) répète-t-il en balançant gravement le haut du corps et en tenant 
la main sur le (jenou de manière que le hras fonue une anse jjraudiose. 

Il dit eti'c ;i nos ordres; nous pouvons deniander tout ce dont nous 
avons besoin; il va prendre immédiatement les mesures pour que rien ne 
nous mancpu'. Inunédiatement nous recevrons vivres, chevaux, koutasses, 
yuide. 11 fume un yhalvan et boit lentement sa tasse de thé. Il a le sa])re 
sur les genoux dans une attitude tout à fait {juerrière. Ce brijjadier est un 
joli jeune honuue, au nez busquc', aux veux l)leus, cernés de souruui ^anti- 
moine), à tète lon{]ue d'Afj^han. La tasse de tlu- bue, il se lève, répète qn il 
est notre esclave et s'en va. 

Naturellement, on ne nous envoie rien; (piand nous voulons faire des 
provisions on iu)us les refuse : défense expresse a été faite aux ha])itants 
de nous rien fournir. Un courrier va à Kila-Panxlj demander du renfort, 
le plan est de Jious faire attendre et de nous obliger ensuite à re])rousser 
chemin quand les soldats seront arrivés. 

Achmct-Khan nous conseille de j)artir. Le conseil est inutile, nous savons 
à quoi nous en tenir au sujet des Afghans. Nous ne voulons pas d'un nou- 
veau Chour-Tepe. Nous allons laisser reposer les cJievaux, nous achèterons 
de la farine à tout prix, en cachette, la nuit, et (piaud nous en aurons pour 
huit jours, nous })artirons. Nous nous passerons de guides. 

Nous nous débarrassons des objets inutiles, nous nourrissons spéciale- 
ment deux de nos chevaux, (pii porteront les coffres. Nous ne gardons qu un 
(piai t de charge pour chacun des autres chevaux et nous nous tenons sur nos 
gardes. AbdouUah-Khan et Achmet n'osent pas se compromettre, car ils 
craignent une répression. On leur a exj)liqué que nous sommes ])ien les 
mêmes personnes qui se sont fait arrêter ii C!iour-Tepe, — quoique nous 
avant affirmé ne pas connaître ces gens-là. — L émir est en jeu, et ils sont 
circonspects. 

Nous attendons jusqu au 1 1 mai les ordres de Kila-Pandj, (pie le dalibachi 
a avoué lui être indispensables pour qu'il puisse agir. Nous avons attendu 
en réalité que nos chevaux aient repris (pielque peu de force. Nous avons 
huit jours de farine. C est tout ce (pi il nous faut. Abdoullah-Khan nous a 



426 AUX INDES PAR TERRE. 

explique la roule a suivre, sur lo sahle, avec le doiyt. t. Vous irez tout droit, 
vous touruerez à droite, vous j)reiidrez le sentier à pauclie, et plus loin vous 
rhorclierez. » 

A midi juste, nous j)artons; on ne voit pas un seul Waklii. Les niareliands 
afylians nous aident ii charjjer nos chevaux, et quand tout est prêt, on al)al 
la tente, on la roule, et eu avant! Le dahl)achi vient nous supplier de rester, 
d'attendre. Je l invitv à aller conter ses sornettes ailleurs. 

Abdoullali-Klian nous acconq)a(jne justpi au {;ué. Nous l;; traversons avec 




Ciinetièie et maisons à SarlKicl. 

un cheval, qui l'ait la navette d'un bord à 1 autre. Nous disons un dernier 
adieu à nos deux amis sur la rive. Allah okhar! Allah est yrand ! En avant! 
Nous partons gaiement. 

Nous avons marché six jours avant d'arriver au premier villa{;e du 
Tchatral. 

Le premier jour, la route a été bonne. La vallée monte vers le sud, puis 
vers le sud-ouest. 

Le deuxième jour, elle se resserre. Nous allons toujours sur le sud-ouest, 
par des sentiers au flanc des roches. La neijje recommence, et jious tâton- 
nons pour ti'averser les londriéres et la neige profonde qui couvre la passe. 
Eu même temps que j'aperçois des loups qui fuient à ma vue, j arrive au 
partage des eaux, à 3,700 mètres environ. Je crie la bonne nouvelle à la 



AUlïKTKS DANS l.F. Tr.ilATUAI.. V27 

tr()ii|>',> ([iii suit . Voilà de 1 eau ([iii s Cii \ a ;i 1 Indus. I jiliii ! nous dcsccndous 
c{ campons sur une croupe ;i distance de la nei;;e et des (ondi ieres. 

I,e troisième jour, nous nous (rompons de roule; nous avons pris la rive; 
droite de 1 Arkiioune (pii coule de I est ;i 1 ouest, et nous aboutissons à uncî 
muraille (K; pi(Mro inlVanchissahle. Nous relouriioiis sur nos pas. 

Le ([uatrième jour, nous franchissons 1 Arkiionuo à {jué, nous d('passons 
un premier {jlacier snperhe, nous franchissons d(; nouveau l'Arkhoune, nous 
suivons hi corde de l are (pie la rivière décrit. I*ar des collines coiivei'tes de 
{{enèvriers, nous aboutissons de nouveau à la valh'c?, ([ui est large de six à 
huit cents mètres, où la rivière se ramifie ;i I iidini. On peut la iu)inmer la 
vallée des {jlaciers; nous en apercevons trois, cpii montrent leurs cornes 
blanches à {jaiiclie. 

Avant traverse" plusieurs ibis les bras de la rivière, nous allons camjx'r 
dans un petit bois ou nos chevaux trouvent de 1 herbe et nous du bois à 
discrétion. ]Sous avons aussi de l eau à discrétiou et très fraiche ; nous en 
buvons beaucoup, jjràce à notre bouillie de farine à la [jraisse, sans sel. Per- 
sonne n"en{]raisse. Nous sommes sales, dé{juenillés, avec des bottes écnlées. 
Nous sommes très bien dans ce bois. Pas d hoiumes qui vous ennuient. 
(Juel([ues fauves qui rôdent, que nos chiens nous annoncent. Les estomacs, 
sauf le mien, sont détraqués. Péj)in et Ménas ont des vomissements. Les 
autres se ])laifjnent. 

Notre campement est charmant! On entend même un moustique, le pre- 
mier depuis loufjlenqis. Il ne neige pas. Une chenille me tombe sur la figure. 
C est 1 été! c est 1 été! La veille, il gelait encore ; la nuit, à onze heures, 
thermomètre mar<[uait — 1°,5. 

Le cinquième jour, avant compté le sixième glacier à gauche de la valh'C 
et aperçu le septième un peu plus loin, avant louvové à tiavers les bocages, 
les ilôts de la rivière cpie nous passons huit ou neuf fois à gi^ié, nous pre- 
nons enfin un sentier de la rive droite qui nous mène à une foret vierge ou 
nous campons. Le vent souffle, les branches s entrechoquent, se froissent, 
jiarlent. Cela tient comj)agnie, on est étonné de ne pas entendre grincer la 
girouette sur le toit du voisin. 

Nous n avons plus de farine que pour un jour, et encore elle est gàt('e. 
Demain nous arriverons sans doute à un village. Hier, on a vu la marque 
d un pied nu sur le sable de la rive. En allant devant, reconnaître la route 
jus(pi a une heure du campement, j ai vu les traces récentes de bivouacs : 
les indigènes sont venus faire du bois dans cette foret. Ils ont équarri des 
])Outrelles pour leurs constructions, car dans les clairières des écailles jon- 
chaient le sol. Nous allons revoir des hommes. Le sixième jour, nous nous 



428 



AUX INDES PAU TERRE. 



réveillons paiement. Le temps est siipeihe. Ja\ ualiue sourit, il v a des 
])our[jeons, des fleui'ettes, im régal pour 1 o'il après laiil de semaines de 
neige éblouissante. Des pies crient. 

On quitte le bois, où des lièvres a])paraissent dans le fourré inextricable, 
on passe dans un véritable j)arc avec des pelouses vertes entourées de gra- 
vier, on traverse des torrents bondissant sur les roches ou se faufilant au 
milieu de Ijocages, puis s'étale une steppe où les insectes Ijourdonnent, puis 
on aperçoit mie maison à la pointe d un j)romontoiie élevé avançant dans 
la vallée, puis, dans un })ré vert, voilà des chevaux (pii paissent, mais ])as un 
homme n'est visible. 

Il y a deux juments grasses aux crou])es rondes, et trois étalons maigres 
qui hennissent en défiant les nôtres. Les juments grasses indiquent le bon, 
et les étalons maigres le mauvais. 

On traverse un hameau dont les masures sont abandonnées. Puis on 
descend dans le lit de la rivière, qui soudain s'est rétréci et qui est semé de 
blocs. Je vais devant, le fusil sur l'épaule, mon cheval derrière, je cherche 
mon chemin, ini regard à mes pieds, un regard devant, derrière, vers les 
hauteurs. Les hommes ne sont pas loin. Nous allons voir quel accueil ils 
vont nous faire. 

Sommes-nous au ])out de nos peines? 

J'entends crier à gauche, à trois cents mètres environ, et sur les promon- 
toires qui avancent dans la vallée, on répète le cri, on m'annonce, on nous 
attend, et je démêle, au milieu des pierres, des hommes (pii s'agitent. Kn 

voici un (pii descend en cou- 
rant d une roclie et (pie suit 
un garçon. Il a le fusil sur 
l épaidc. Il m appelle, je con- 
tinue ma route comme si je 
n'avais rien vu ni entendu. 
L iionime me joint. Curieux 
iiuHxidu : taille niovenne, 
tète de Tzigane, barbe teinte, 
veux noirs agrandis par le 
sourma, cheveux longs, ras- 
semblés dans un bonnet de 
pécheur napolitain en bure grisâtre, un sabre au Ixmt d un liaudi ier, coninu' 
les soldats de la première République, un fusil à mèche, un couteau à la 
ceinture, les jiieds entourés de lanières de cuir. 

L'enfant a dovize ou treize ans, il est blond, il a les veux bleus ; ses cheveux. 




Les premiers TcliatralJs. 



ARRÉTKS DANS LE TCIIATHAL. 429 

couprs à l;i cliicii sur le lioiil, (onilx'nt sui' les ('paulcs. Il n a pour loul 
vëteiucut nu uiautcau dr laiiu» hlanclic, il est pieds nus. Il scrl d iiiler- 
pi'ète au plus à{;(', traduisant ses paroles en un mauvais j)ersan. 

Il nie demande où jt; vais, (pii \e suis, et si je ne suis pas Ourousse (Russe), 
ainsi <pie sont venus l annoncer des Wakliis envoyés par des Afghans. Je 
lui dis (pie nous ne sommes pas Ourousses, mais Faranjjuis. Si vous êtes 
Farauj^fuis, vous pouvez avancer, car les Farangxiis sont kheilé doust d (très 
amis) d Aman-el-Moulk, noire métar (prince). Mais nous n(î sommes pas 
amis des Ourousses, ni des Chinois, ni des Afghans, et nous avons ordre île 
les empêcher de passer, même par la force. ^ 

Je lui réponds : 

Il Nous ne sommes ni Ourousses, ni Afghans, ni Chinois, mais Faranguis. 

— Faranguis-In{]lis? 

— Non, Faraii;;uis purement et simplement, c'est-à-dire kheilé doust" 
des Inglis, et la preuve, c est tpie nous nous dirifjeous vers 1 Ilindoustan; notre 
plus {jrand désir est d arriver à Guil^iiit et de voir des Inylis. Nous avons 
perdu nos chon aux et leiu's charges dans la neige, les Chinois ne sont pas nos 
amis, puis(pi ils ont voulu nous tuer, ni les Afghans, puisqu'ils ont voulu nous 
arrêter et (pie nous nous sommes sauvés de chez eux sans pouvoir en oljtenir 
une aide ipielconipie. Fn règle générale, on ne va pas rendre visite à des 
ennemis en aussi j)etit nond^'e <pie nous sommes. Avec moi, il vient encore 
deux Faranguis et deux serviteurs. Cela fait donc cinq. Il faut avoir l'assu- 
rance d'être bien reçus et nourris réellement d'excellentes intentions pour 
venir vous voir avec aussi peu d escorte, -i 

Cet homme simple parait frappé de ce (pie je lui dis ; il discute un instant 
avec l'enfant, qui parait de bon conseil, et il décide de partir à l'avance 
annoncer notre arrivée à son maître qui attend, à quelques journées de là. Il 
crie, des hommes descendent des hauteurs, 1 un d eux montre le chemin. 

Notre petite troupe est rassemblée, et nous nous dirigeons de concert vers 
Top-Khana, le premier hameau sur la rive droite de la rivière d'Arkhoune. 
Nous v arrivons le soir, avant rencontré en chemin un chef de Karaoul qui 
pose les mêmes questions et à (pii nous faisons les mêmes réponses rpi à 
notre premier interlocuteur. 

Le 17 mai, nous cpiittons Top-Khana, habité par des Wakhis (|ui ont fui 
leur pavs lorsque les Afghans s'en sont emparés. Les habitants nous louent 
six ânes pour notre l)agage, <pii est réduit à fort peu de chose. Nous partons 
gaiement, après nous être régalés d'une omelette, de quelques poules, minus- 
cules du reste, et d'une vaste écuellée de lait caillé. Nous apercevons des 
moutons <[u\ pèsent bien huit ou dix livres, le bétail est à })roportion, les 



430 AUX INDES P A lî TERRE. 

vaches {grosses comme des veaux, les ânes |)etits, mais très robustes. Les 
chevaux sont importés, ils viennent du Badakchane. Ils sont rares dans ce 
pays. 

Nous lonfjeons la rive fjauche de la l ivière et nons arrivons à un Ijois 
charmant, avec des clairières où il v a de 1 lierbe. Nous nous arrêtons, la 
journée est splendide, nos chevaux se réyalent, et nous ('•])rouvons un 
véritable plaisir à être étendus sur l'herbe, et nous nous disons que dans un 
mois, en uiarchant lùen, nous serons à Kachmir. Le vovajje est fini, l'ère des 
difficultés est close, à moins (pie ces Tchatralis ne nous tracassent. 

Soudain un clieval revient près de nous avec des si{jnes d'inquiétude. Il v 
a lui fauve aux environs, ou des hommes. Nos chevaux, vrais sauvayes, ont 
l'habitude de pointer les oreilles chaque fois (ju ils aperçoivent on entendent 
(pielque chose d'insolite, à tpiehpie distance que ce soit : ils valent des 
chiens de {jarde. Ht la preuve, c'est que soudainement des hommes appa- 
raissent. On dirait des chouans, avec letu's baudriers, leurs tresses de cheveux, 
leur face rasée. Mais ils ont les yeux ajjrandis j)ar 1 antimoine et des !)oii- 
cliers de cuir à clous luisants, des couteaux à la ceinture, beaucoup d aimes : 
des personnages d'opéra-comique, des Tziganes costumés en brigands, 
montrant des dents blanches. Leur chef, à cheval, possède un express- 
rifle et un revolver. Il se donne comme le fils d un personnage influent, il a 
ordre de nous empêcher de passer. Nous lui denumdons s il v a «piehpi un 
sachant lire le persan dans sa trouj)e, il nous n'-pond ipie non, et nous hii 
disons que c'est très fâcheux, car nous avons des paj)iers très int<'ressants 
que nous lui ferions voir un j)eu ; mais nous allons nous rendre auprès de 
son père, qui verra du ])remier coup (jue nous sommes d honnêtes gens. 
Nous lui donnons une foule de bonnes raisons de croire ce que nous avançons. 
Il tient conseil avec les siens et consent à nous laisser poursuivre notre 
cliemin, d'autant plus (pie nous lui avons (h'clarc' tiès nettement (pie nous 
ne retournerions pas d une semelle en arrière. A propos de semelles, je dois 
vous dire que ce que nous avions aux pieds ne méritait pas ce nom. Notre 
costume n'était pas fait non })lus ])Our donner de nous-mêmes une grande 
idée, mais nos armes et notre attitude pouvaient du moins inspirer le respect. 
Nous n'étions pas beaux : nos mains et nos figures étaient gercées, elles 
désenflaient et leur ])eau s écaillait; ce mélange de rougeur et de hàle 
ressemblait à une lèpre. 

Le pis était que nous n'avions pas de roupies, rien que de 1 or et fort peu, 
et c'était le côté faible de notre argumentation, car le jeune homme com- 
mandant cette bande disait très justement : Si vous êtes Faranguis, vous avez 
des roupies. " Donnez-nous des roupies. C est le trait ethnographicpie à 



AUUÈTKS DANS l.K TC. Il A T H A L. 431 

quoi los Tcliatralis recoiiiiaisseiit les raraii{;iiis-ln{;lis. Nous 1 avons tleviné 
tout lie suite et nous nous en sommes parfaitement assurés plus tard. 2Sous 
avons eanij)e ce soir-là à Diharija, dans une clairière, les Tchatralis 
hivouatpianl tout près. Les Wakliis de Top-Kliaua nous recommandèrent de 
nous délier, alleuilu ipie ces Tchatralis étaient 
des lourhes et des bandits, et ceux-ci plus ban- 
dits (jue les autres. Nous n avions pas besoin 
de c;'t avis amical j)our être sur nos gardes. 

Le lendemain 18 mai, suivant toujours la 
live {jauche, tantôt dans le Ht de la rivière, 
tantôt sur la ber{je, nous sommes arrivés à un 
hippodrome avant Derbend, où se trouvait, au 
milieu d un cercle de guerriers , le père du 
jeune chef. Il était surmonté d un parasol, et 
des moustaches énormes lui coupaient la figure, 
d ou pendait inie barbe en pointe. Cet homme, 
avec une dignité sans pareille, nous posa des 
questions qu on nous avait posées la veille , 
aux(pu'lles nous répondîmes comme la veille. Il nous donna à entendre 
<pi il attendait des cadeaux, des rouj)ies d abord. Nous lui donnâmes à 
entendre que nous avions la coutume de faire des cadeaux à nos amis, et 
que, jusipi à présent, nous ne savions à qui nous avions affaire. Là-des- 
sus, nous allâmes, nous cinq, au milieu d une cinquantaine de ces gens, 
jusqu au j)ied de la forteresse, où nous partageâmes un repas frugal servi 
dans le creux d un bouclier, repas consistant en excellent pain et en abricots 
sans novaux, et en novaux d abricots formant un plat à j)art. Vous vovez 
(pie 1 on nous réconfortait. Entre temps, on nous accabla des mêmes ques- 
tions fastidieuses, auxquelles nous répondions sans nous contredire le inoins 
du monde. Le curieux de 1 affaire était que 1 interprète du chef parlait par- 
faitement le turc, qu il avait appris à Samarcande, où il avait vécu une 
quinzaine d années eu qualité d esclave, avant été vendu fort jeune, ainsi 
que cela se fait maintenant encore, à un pèlerin qui passait, lequel l'avait 
amené à Ivachgar, cédé à un Kokandais ([ui 1 avait revendu à un Samar- 
candais. Ce Tchatrali avait recouvré la liberté lors de 1 arrivée des Russes, 
qui renvovèrent les esclaves. Il connaissait bien des gens que connaissait 
aussi Rachmed. Cela n'avança pas nos affaires, car 1 interprète (pii servait 
d intermédiaire quand nous faisions nos achats à grand renfort de paroles, 
nous témoigna son estime en nous dérobant des pièces de toile. 

Le soir, nous campons à Paour, sur la rive droite. Nous sommes dans 




432 AUX INDES l' A U TEUUE. 

un {juéret, on a eu peur (|uc nous usions 1 lieilx; l)ala\ ('c, je crois, au 
l)oi(] d un ruisseau (|ui se tortille co([uetteiïient sur (h; menues pierres 
bien nettes. Les petits carrés de terre cultivée sont entourés de sen- 
tiei's d'une propreté exquise, boidés de saules, de liaies, de petits nuirs de 
pierres. Les canaux d'irrijjation, très minces, descendant des torrents qu'ils 
saignent, arrivent an d(;lta d'un aiilre loricnt ou l on sème. Ces canaux 
sont frangés d herbe, parfois d arl)uste3, et ils tracent des raies vertes à 
travers ces pentes nues jusqu'aux hameaux très j)ropres : on dirait (pie les 
habitants ont épousseté la montagne. J'ai rarement vu prendre j)!us soin 
de la teri e. Mais ils labourent juste ce ([u il leur faut j)our vivre, ils sont 
paresseux. 

Leurs principales occupations sont de peigner leurs longs cheveux, de 
s'arracher les poils du nez, de se teindre h; bord des veux, de se regarder 
dans de petites glaces rondes et de se pouiller les uns les autres, le plus âgé 
])assil, un plus jeune actif. Ils paraissent de mœurs douces, très polis, très 
égalitaires; une hiérarchie ne semble ])as nettement établie, du moins entre 
les hommes armés (pii nous font escorte. — On dirait des camarades. 

Vis-à-vis de nous ils sont i» peu j)iès convenables, une fois leurs menaces 
faites, qu ils semblent réciter comme une leçon. un d eux avant adressé à 
Ménas des paroles grossières, je recommandai à Ménas de lui appliquer une 
belle correction, ce qui fut lait de main de maître, à 1 ébahissement de 1 au- 
ditoire. Cet " à ])as les j)alles -i éner{;i(pie jeta un certain froid dans une 
bande assez insolente, et nous Aalul la consiileralion (pie notre pitenx 
aspect ne nous attirait ])as, non plus (pu> notre petit uond)re. 

Malgré les courriers envovés [)ar le métar d;; Tcliatral et son fils de Mas- 
toudj, nous avons poursuivi notre route. On voulait (pie nous retournions 
sur nos pas, et à chaque instant un cavalier arrivait (pii nous aj)portait mie 
nouvelle invitation à ne })as avancer. Plus de vingt fois la troupe des p(»r- 
teurs s'arrêta, plus de vingt lois elle mit bas ses charges par ordre snpi'i ieui', 
autant de fois nous eûmes à subir le même interrogatoire que le |our de 
notre première rencontre, et toujours je secouai la tète et persistai dans 
mon idée première. Nous n avions (pie l idée daller en avant. On est 
vite décidé (juand on ne songe (ju à une chose. On se débarrassait 
des importuns aiubassadeurs par des menaces, ])ar des moipuMies. par des 
plaisanteries, par des colères, par des mutismes d on rien ne pouvait me 
faire sortir. De sorte (pi'après ces encpiétes multiples, les Tchatralis ne 
savaient plus que penser des intrus (pii leur arrivaient par le IJaroguil et 
qu'on les avait chargés de contraindre à rebrousser chemin. Et c était là 



A I! lîKTKS DANS l.K 1 C. Il A T II A I.. 433 

notre suj)i'i ioriU' sur ces harhiucs : nous sa\ ions ce (juc nous voulions, et 
eux ne savaient (|ue faire. 

Une fois à ^rastoud), nous plantons notic lente dans l'espèce d hippodrome 
(pii s étend le Ion;; des cultures avoisinanl la ri\ ière, et au pied de nuuailles 
de pierres. C est un vaste picau, d Ou Ton sort soit en suivant ou remontant 
le cours de la rivière, soit par la valU'e (jui mène vers Laspour et à 1 entrée 
de hujuelle est pos('e en vedette la forteresse où vit le second fils du roitelet 
du pays. Ce castel a des murs de pierres sans mortier, entremêlées de pou- 




^Mastoudj. 



trelles ; il est défendu, du coté de la rivière, par une ravine au has de laquelle 
sont des puturajjes marécageux ou les grandes eaux mettent de petits étangs. 

^ous avons fait halte le 22 mai au soir à Mastoudj. Et Rachmed, qui a la 
manie de compter les jours, nous dit : - En voilà soixante-dix-huit que nous 
sommes partis d Osch, et cent quarante-trois que j ai quitté Sauiarcande. 
Allah seul sait si je le reverrai jamais. Ah! Samarcande ! Samarcande! •) 

En résumé, Rachmed aimerait mieux être ailleurs ; il a, comme les autx'es, 
l estomac détraqué, et il manifeste un vif désir de nian;;er du kouirouk, 
c est-à-dire la graisse de la queue des moutons stéatopvges. 

Notre troiqie est fatiguée, les six chevaux qui nous restent sont des 
scpielettes. Nous n'avons presque pas d'argent, pas de quoi paver le trans- 

55 



434 AUX INDES P A lî TERRE. 

port (le notre iiiiiieo ])aga{>e jas(jirau Kacliiiiir. On nous fait des prix exor- 
]jitants, la livre de pain nous coûte j)hid d un franc, les porteurs nous 
reviennent à dix francs chacun, après des discussions, des dél)at.s d une 
longueur inouïe, et, encoura{jés par leurs cliefs, ils en prennent à leur aise. 
Ils se mettent cincj pour porter la cliarye d un lioninie. 

D après les renseijjuements (jui nfjus sont donnés par les indi{jèiies, nous 
apprenons que près du " métar •.) de Tcliatral il v a un a(;ent du {jonverne- 
ment anglo-indien. C'est h lui qu'il faut s'adresser, et c est par son intermé- 
diaire que nous ferons parvenir un mot au vice-roi des Indes, dont 1 inter- 
vention sera efficace, nous en sommes sûrs. Il n'est pas difficile de voir d où 
vient 1 initiative dans cette affaire. 

Nous nous reposons quatre jours et nous rénnissons ipielcpics vivres en 
nous adressant à la partie conquise de la jjopulation. Le métar de Tcliatral, 
dont les crimes ne se peuvent compter, s'est substitué au chef de Masloudj 
après l'avoir fait tuer. Il reste des partisans de l'ancien ré^jime, si l on peut 
ajipeler cette manière d'être politicpie un ré{;iine. Et quel(pies-uns de ceux-là 
nous sont sympathiques, ou, du moins, ii ()l)éissent pas aussi aveu{;lcnient 
(|ue les auti'es aux ordres du nouveau chef. Secrètement, ils nous apportent 
de la farine. 

Les quatre jours passés, nous faisons mine de charger nos chevaux, 
comme si nous allions j)artir. Des hommes envovés par le jeune prince 
accourent et nous prient de patienter un peu, attendu (pic leur maître va 
nous rendre visite et s'entendre avec nous. 

Il ne tarde pas à arriver, suivi de son étal-major et d muî escorte arim-e 
de fusils à mèche et de fusils anglais de chasse et (piehpies-uns de guerre. 
Le jeune chef est vêtu de cotonnade blanche et monté sur un cheval blanc; 
ses serviteurs l'aident à en descendre avec des attentions : on lui tient le 
bras, on lui présente l'épaule, on a 1 air de craindre pour sa chcic jx'rsonne. 

C'est un jeune homme de vingt-deux ou vingt-trois ans, de j)etite taille, 
très brun, à barbe noire ; il ressemble assez à un Bokliare, il a le regard 
flottant, de grosses lèvres par où les j)aroles sortent ])eu nettes, car il 
zézaye. Il est chaussé de gros souliers de Pechaver. 

Avant échangé des politesses, les mêmes questions sur notre identité 
recommencent, puis une discussion s engage, qui dure des lieures sans 
aboutir. 

En somme, nous persistons à vouloir partir, et lui, jurant qu'il nous 
aime, qu'il ne veut que notre bien, etc., persiste à vouloir nous garder. 
Il ne peut agir sans avoir reçu des ordres de son père, il souhaite 
vivement de se rendre à nos désirs ; mais s il se permettait de nous 



A r. K 1-: T K s DANS 1 . E T C. 1 1 A T W AI,. V 3 5 

« laisser le cluMuin • de .^a propre autorité, cela lui coûterait la tête. Il 
nous supplie d atteudn^ une lniitaiiu> de jours, le temps de laisser reposer 
nos chevaux c{ d'aller voir sou père à Tcliatral. Cette démarche faite, on 
nous doiuu'ra des chevaux, des ânes, des hounnes, des vivres ii profusion, 
et lui-même, oui. lui-même, s il le laut, 
nous portera sur sou dos. Mais d ahord il 

huit reiulre visite au uu'tar à Tcliatral, ainsi L-^^' """^X 

le veut la coutume, et les Anglais (jui sont (;• i 

venus dans le pavs u v ont jamais mauipié. ^^'i,'-^^ ^'^'^ 

Après une séance de plusieurs heures, tous Jff- 

les traducteurs exténués, Racimu'd, Mt'-nas, M 

" 'F 

rancien esclave s'avouaut ii tour de rôle \ H,; ;y , v 

vaincus, le jeune homme suant à {jrosses ^ -v:.^ 

gouttes, son mentor AbdouUah-Ivhan, qui 
imite avec son bonnet un casque an^flais et qui 

joue les pères nobles à la perfection, s étant métar 
endormi le faucon sur le poin^; (ït éveillé avec 

des bâillements formidables clia([ue fois que l'oiseau battait de l'aile, et le 
jeune prince avant assuré, en tendant le cou, que le mieux était de le tuer 
tout de suite si nous n allions pas à Tcliatral, nous finissons par céder. Nous 
posons cependant une condition : c'est qu'on nous nourrira et que l'on ne 
nous laissera pas maïupier du nécessaire. Le jeune prince promet, jure par 
sa barbe que nous sommes ses hôtes, ((ue Fou ne négligera rien pour nous 
rendre la vie agréable. Il se lève et s en va après nous avoir serré la main 
avec 1 effusion que provoque une vive reconnaissance. 

Nous savons ce (pie valent les promesses des Orientaux, elles ne valent 
rien, et nous ne nourrissons pas d illusions. Mais la situation est [)lus nette 
que jamais, car il ressort de toutes ces parlotes fastidieuses que les Tcha- 
tralis prennent leurs ordres aux Indes, quoiqu'ils le nient, et qu'en niant 
ils aient raison dans une certaine mesure, car il est bien entendu qu'ils 
n exécutent des ordres que ce (ju'ils jugent à l'avantage de leurs intérêts. 

Nous 11 avons qu à attendre la ré])onse au mot adressé par nous au pre- 
mier agent anglais qui le recevra. Je lui dis que, pour nous, l'impasse est en 
arrière. Je n énumère pas toutes les raisons qui motivent la détermination 
prise d'aller en avant. La piemière, la plus immédiatement valable, c'est 
que la neige fond, que la rivière de Mastoudj n'est plus guéable, ni le Wa- 
kane-Darva. Nous n'avons plus la vigueur nécessaire pour recommencer à 
lutter contre les hommes et contre la nature, ni les ressources pécuniaires 
avec lesquelles nous pourrions acheter le Tcliatral, car il est à vendre. 



436 AUX INDES PAU TERRE. 

Ma conviction est (pic rien ne sera d(''ci(Jé avant l)icn des semaines, car 
la lettre que nous avons envoyée passera par plusieurs mains, on tiendra 
conseil avant de la transmettre, et (pii sait si le courrier (pii la j)orte arrivera 
à destination, car le chemin de Pecliaver n'est pas sûr ! 

i Quel intérêt a le gouvernement anfjlo-indicn ;i nous harrcr la route, ii 




Vue lie la vallée de Tcliatral, à Tcliatral. I^D'apièj une a([uarelle.) 

eii[ja(]er ces Tcliatralis à nous couper le cou? Aucun, cpie iu)us sachions. 
Et en supposant que, par le fait d une des chinoiseries de la polit i(iu(' cpii 
est sans pitié, comme dit Gœthe, on ne veuille jtas s occuper de nous, ni 
nous tendre une main secourable, eh ])i(>n, tout espoir ne serait pas perdu. 
Il nous resterait nous-mêmes, on tenterait 1 impossible, et en cas de non- 
réussite, on passerait du moins quelques journées intéressantes. 

La situation, répétons-le, est très nette, nous sommes en présence de 
deux aléa. Il est sûr (jue les dés s arrêteront pour nous du hou coté. Depuis 



AIIUKÏKS DANS LE TCIIATllAL. 437 

nous avon^ roiniiu'in »' c c lU' pai tic, nous avons joiu- avec des (U'-s |)i|)és, 
|)oui- ainsi dire, faisant rarte lors(jut' nous avions posé tout notic ('sj)oir sur 
un hasard. I,c hasard arrivait. Maintcnanl ce n Cst }dus avec l inconnu (\\U' 
nous avt)us maille à partir, mais avec h' jjouvcriu'inent indien. Les dilH- 
cultés ont cessé pour nous. Etendons-nous trancpiillement sur ce lit mollet 
(pie nous tape l espérance, et rejjardons filer les nua^jes avec patience. Ima- 
(finons-noiis que nous descendons une rivière d'une navigation fort difficile, 
semée d ('cneils, barrée par des rapides, ([ue tout cela est franchi, mais (pi ar- 
rivés au j)oint où l eau s en va d un cours tran(piil[e, notre barque fait eau, 
(pi on la tire sur la rive, qu on la répare, et (pi'uno fois l'avarie, etc. . . fma- 
{jinons-nous que nous sortons de maladie, i\\w nous sommes convalescents et 
que... Voilà ])ien des imajjinations, cher iecteiu". 

Le 26 mai, Capus, Pépin et Ménas partent pour Tchatral. Rachmed et moi 
restons ici avec nos bagages et nos misérables chevaux. Le jeune prince 
étant d avis que 1 on ne devait pas transporter nos effets là-bas, il était 
facile de comprendre que nous ne nous en irions j)as sur Pecliaver, mais sur 
Laspour, le jour où l on nous laisserait partir. Nous ne pouvions aban- 
donner nos bagages et nos chevaux entre les mains des indigènes, nous ne 
pouvions laisser Rachmed seul. Qu'il se laisse aller à fumer du haschisch, 
ipi il tombe malade, (pie lui adviendrait-il? Et puis, un homme seul est troj) 
seul. r('j)in ne peut rester ici, il ne parle pas assez le russe. Capus non 
plus, il n aime pas la solitude, et il a le vit désir de voir Tchatral, où on 
a la certitude de rencontrer des Kafirs. J V resterai donc. La solitude 
est souvent un j)laisir, un besoin pour 
moi . 

Nous y sommes restés, le brave Rach- 
med, moi et nos deux chiens, ([ua- 
rante-cinq jours. Ajoutez-y quatre jours 
avec mes compagnons, cela fait quarante- 
neuf . Aussi je connais le pav sage de Mas- 
toudj et ses horizons, ou mieux, l absence 
de ses horizons. 

Mes compagnons ne se sont pas énor- 
mément amusés à Tchatral. On ne les a 
pas admiraljlement traités, mais ils y ont 
vu des Kafirs que Pépin a dessinés, ce 
(pii est la meilleure description qu on en 
puisse faire. Pour mon comj)te, je ne me suis pas ennuyé outre mesure. 




Kafir siapoucli. 



438 AUX INDES PAU TERRE. 

Nous avons cm des incidents, des faits divers (|ui rompaient la mono- 
tonie de notre existence. Et j)uis, l'intérêt n'est pas mince d'étudier les 
mœms d'une pleu])lade de sauvages tombés dans ces (jor{jes on ne sait d on. 

Il nous est impossible de vous exposer ici tout ce que nous avons observé, 
ce volume se jjonflerait démesurément, et, comme dit le peuple en sa 
sagesse, " pas trop n'en faut « . 

En parcoui'ant mes souvenirs et mes calepins de notes, — j'avais le temps 
d'en prendre, — je vois qu'une foule d individus vicîunent me rendre; visite 
et me demander des cadeaux. Preuve (|u ils sont pauvres et accoutumés à 
recevoir. 

Le 28 mai, je reçois luie lettre de l agent anglais de Tcliatral, qui me dit ne 
pouvoir laisser ])artir sans ordre du gouvernement. Cet agent est un scribe 
d'origine afghane écrivant plus ou moins bien l'anglais. Me voilà tranquille 
sur l'issue de cette affaire, et j)lus décidé ([ue jamais-à attendre patiemment. 

Ces gens ne vivent |)as, ils végètent, les hommes ne font rien, seules les 
femmes travaillent. Elles sont maigres, fluettes, osseuses, avec des traits 

réguliers, très brunes, vêtues 
de caleçons et de longs sacs de 
bure. Seules et seuls les riches 
font usage de chemises de co- 
ton dans la forme des chemises 
duTurkestan : un sac avec deux 
manches et fendu sur le coté 
de la poitrine!. 

Ils aiment les fleurs , s en 
mettent volontiers dans les 
cheveux. Ils sont assez coquets, 
prennent grand soin de leur 
tète; ils se lavent très peu du 
l'esté. Néanmoins, l eau ne leur 
manque })as pour les ablutions ; 
elle est limpide, fraiclie, mais ils se bornent à la boire et à la regarder couler. 

On ne découvre rien dans ces cervelles. Quelques petits besoins, ceux de 
l'animal, l'occupation de les satisfaire, et une fois qu ils sont satisfaits, nulle 
préoccupation. Ils sont très gais, dès qu'ils n'ont pas faim. Les gens d Occi- 
dent ont la manie de civiliser les autres, on sait comment et avec quel 
désintéressement. Cela vaudrait-il la peine qu'on u civilisât ceux-ci? A 




Femme et jjuenier tcliatrali. 



AlîUKTKS DANS I.K ï ('. II A T II A 1.. 431) 

(juoi bon t'veilltM' U'ur inU'llijjciicc du ^()lnnuMl ou elle csl plon^jôe, mais 
j)roK)H(lt'intMit ? Us paraissoiil jouir d uno parfaites li ;ui(|uillik! d esprit. 
Seront-ils plus heureux lorscju ils [ auront perdue? 

.1 ai lail 1 cntairc* de la maison du voisin, du - |)ropric''laire , comme 
nous l a|)j)('lons. car il nous loue 1 ouihre du unu" de sa cassine pour nos 
l)a{;a(;es, et e est au pied (pie Uaclinied se met à 1 abri du vent de la mous- 
son de sud-ouest, <piand il remonte la vallée en nuiyissant et qu'il souffle 
la Hùvre et la eoiiipie sur les Masloudji. 

Les indigènes appartiennent ii nue secte spéciale, ce ne sont pas des 
chiites ni des sunnites. Us tirent plutôt sur le sunnite, car ils détestent les 
chiites de Guil{;uit et de Yassin, (pii promènent sur un àne l ima^je du kalite 
Omar. Ici on est .. maoulani , on se rase la face, le front, et on porte de 
lonjjs cheveux, et on prie d'une manièi'e 
spéciale. Ces sectes religieuses innombrables 
(pie les hommes se complaisent ii ima^^iner 
font penser aux enfantillages de la mode : 
on ne vise pas ii faire mieux ni bien, mais 
autrement. Du moment (pie ce n'est plus la 
même chose, vous compi'enez! 

Le jeune prince va de temps en temps 
jouer au polo avec une certaine pompe. Il ^ 
vient de la forteresse, qui est ;i deux mille 
pas environ de ma tente. Il est entouré de 
{fens armés, et un homme frappant sur un 
tambour le précède. Quand il joue avec ses 
cavaliers et (pi il a fait un beau coup, ses guerriers, formant {galerie, pous- 
sent des cris d enthousiasme. L hippodrome est dans l'encoignure de la 
vallée, il trois cents pas de moi; elle en a cinq cents de large depuis le 
seuil des champs cultivés où - j'habite î> . 

Le jeune prince est venu me rendre trois visites, que je ne lui ai pas 
rendues. Dans les courtes conversations que nous avons eues en langue 
persane, sur le feutre étendu près de latente, j ai eu l'occasion de constater 
son ignorance. Il ne sait pas même lire couramment ni écrire; son bagage 
littéraire se borne ii la lecture du Coran qu on lui fait de temps à autre, et à 
une connaissance très vague du Chah-nameh de Firdousi. Il ne l a pas lu, 
mais on lui a dit (|u il existait et que c était un beau livre. 




Tell a t rai i. 



44 



AUX INDES PAR TERRE. 



Il connaît les noms des princes voisins, celui de Nadir-Cliali. H ne connaît 
pas Baber; mais ayant mis nn doiyt dans sa l>ouche par rc-llexion et avant 
consulté son mollah, il m'a dit (pie Bal)er devait être celui qui les avait 
intronisés dans le Tchatral, et ([u il était de sa lignée. Il sait que Tchinyuiz- 
Rlian était Moyol. Quant à Iskander (Alexandre), il le tient pour un nmsu!- 
man. 

Ce jeune homme a cinq femmes, et il ii'est pas riche. Aussi nourrit-il assez 
mal sa lamille et son monde : du pain, (hi riz, (hi mouton une; fois par 
semaine, telle est la nourriture de la garnison, (pii est sobre, parait-il. 

Aussi avons-nous de la peine ii obtenir 
pour nous deux le nécessaire. Clnupie jour, 
ce sont des récriminations : nous réclamons 
'^3/'^-^^^i|v S~ pliis de bois, plus de farine, plus de viande. 

■i^S^^' On ne nous donne pas de sel, il n y en a pas, 
du reste. L intendant du château, à qui Rach- 
med se plaint avec l énergie d uu terrible 
mangeur affame-, trouve que nous mangeons 
beaucoup et (\ne nous sommes difficiles. Nous 
avons refusé un bouc antique, les dents lui 
branlaient dans la bouche, au dire de Racl:- 
med ; nous trouvons les poules inutiles, et 
toujours nous réclamons du mouton. Après 
des débats fort longs, on finit par décréter de 
nous en donner un tous les deux |ours. Cela 
nous permet de faire un rej)as de viande par jour, un mouton en (ouniit 
de cinq à sept livres. 

Rachmed prétend qu'il ne vaut pas la chèvre de chez lui, (pi im berger 
ousbeg n'en mangerait pas, et il ajoute que notre sort est véritablement 
digne de pitié. 

Nous obtenons ce que nous voulons avec deux menaces : une ;i 1 adresse 
du jeune prince, à qui je fais dire que nous allons nous nu'ttre en 
route pour Guilguit et qu'auparavant nous ferons un bon repas avec la 
première vache (pie nous rencontrerons, car du moment (ju'on nous 
traite comme des malfaiteurs, le plus court est de mal faire. Puis, dès 
qu'on nous a fiiit une promesse, nous agissons sur l'esclave (pii nous 
apporte les provisions chaque soir, au coucher du soleil, et (|ui a une 
grande peur de nos deux chiens; nous les avons dressés à déchirer les 
jambes de tous ceux qui ne se font pas annoncer. Nous le prévenons cpie si 
le lendemain il n'arrive pas avec le montant des promesses • , nous le 




11.: 



w0 



Tcliatiali. 



ARRETES DANS I.K TCIIATIIAI. 



441 




Tcliatrali. 



liMoiis (It'voicr jiar le Ulanc •■ et j)ar .. PaiiUM i c ou >• Pamir . Et l'esclave, 
tlont l iiilelligence n'est pas e'xlifmc, no (]niltc la forteresse qu'après avoir 
rapjielè à monsieur l intendant de ne pas maïupicr d'ajouter deux poignées 
de ri/., un la(;()t de l)ois, et île choisir un moulon 
jeune et {;ras. 

Cluupie jour, cela nous amusait, et connue nous 
traitions hien ce ])auvre diable, lui faisant souvent 
un j)clil cadeau dans la mesure de nos forces, il 
était devenu notre ami. 

Les journées s'écoulaient monotones; le matin, 
on lâchait les chevaux , sauf deux étalons ipie le 
voisinage des juments rendait intraitables et qui, 
eu liberté, ne mangeaient pas, par amour. Le soir, / 
les chevaux revenaient d eux-mêmes, et on leur 
donnait un peu de paille hachée, la seule orge que 
nous puissions leur offrir. On les entravait, on visi- 
tait les blessures de leur i)auvre échine. Quand on ne nous apportait pas de 
paille hachée, nous nous vengions en laissant à ban les chevaux les plus mai- 
gres toute la nuit, et ils tondaient les emblaves. Le lendemain, les habitants 
allaient se plaindre au chàtean, et venaient dès l aube près de notre tente 
nous apporter leurs réclamations; nous étions alors éveillés par les aboie- 
ments des chiens et les cris des plaignants, qui appelaient à 1 aide et qui 

fuvaient, lun avec son manteau déchiré, l'autre 
avec un mollet moi'du. Nous les renvoyions à leur 
maître qui nous laissait mourir de faim, c était lui 
le coupable. Nous étions, grâce à ces procédés, de- 
venus des personnages, et nous recevions les hom- 
mages des chefs des environs qui nous venaient faire 
le salam à l'occasion. 

A nous voir aussi rognes, ces barbares s'étaient 
convaincus tpie nous étions des personnages de 
mai'que. Nous n'étions que deux, nous avions des 
exigences, donc nous étions sûrs de l'avenir : tel était 
leiu" raisonnement. Et cela nous valut de faire la con- 
naissance d exilés, d émigrés, d amis del ancien chef 
de Mastoudj, et nous en obtînmes quelques légers ser- 
vices. Ils eurent bientôt l'espoir que nous leur témoignerions notre recon- 
naissance par des cadeaux, et ils nous importunèrent de politesses. Rachmed 
V mit un terme en exécutant soigneusement la consigne de ne recevoir que 

56 




Soldnt tcliatrali. 



442 



AUX INDES PAR TERRE. 



ceux qui apporteraient " quelque chose ii niaiiyer . Et quand il s en présen- 
tait un qui manifestait le désir de prendre des nouvelles de ma santé, il lui 
répondait : u Apportes-tu du lait, des abricots séchés, etc. ? - S ils avaient 
les mains vides, il les enya^jeait à passer leur chemin. 

Le mois du jeûne pass('', des fêtes furent célébrées, et les enfants uwiii- 
{jèrent des œufs teints. Un exilé nous fit participer à cette réjouissance en 
nous envoyant une ou deux livres d une sorte de jiâlt- au beurre et au lait 
caillé. 

Dans l'hippodrome où Ton joue au polo, le j)eupl(' s'assembla, et des 

lutteurs nombreux en vinrent aii\ 
mains. Le métar était prissent et dis- 
tribuait des récompenses aux vain- 
queurs. Les prix étaient des pièces 
de toile de Manchester ou du Pan- 
jab. 

Un des lutteurs, <pii ax ait fait |)reuve 
de beaucoup de résistance, fut surpris 
deux jours après en fla^jrant délit d a- 
dultère et assassiné à coups de cou- 
teau par le mari furieux. La fenune 
en fut (piitte pour (pichpies cotq)s de 
bâton. Son seigneur avait connue rai- 
son d être indul^jent <pi il se fiit prive- 
en la tuant d une utile auxiliaire, si 
l'on ])eut apj>eler auxiliaire la per- 
sonne qui fait à peu près tout le travail d une maison. 

En colère, un homme tue parfois le chien du voisin (pii lui vole son roti, 
et il se contente d administrer un coup de pied au sien , parce cpi il en a 
besoin. 

Cet événement provoqua un certain remiu>-ména{je. On vit des gens aller 
et venir, s assembler sous les nuiriers et commenter l événement. (Juant 
aux femmes, elles montaient sur les toits et regardaient ^ du coté du 
crime i qu on avait jierpétré sur la rive droite, et en vaquant à leurs occu- 
pations, celles (pii se rencontraient ne manquaient j)as d échanger leurs 
impressions. 

Le cimetière de Mastomlj est situé sur la rive droite, sur une terrasse, en 
haut de la berge et au bas de la montagne à pic. Il a connue enceinte une 
muraille dont le faîte est surmonté de pointes qui, de ma tente, la font 




Danseur tcliatrnil. 



AUr.KTKS DANS I.E T T. 1 1 A T lï A I.. 443 

rp^?(Miil)l('r à line couromu' de h)n. ("/est lii le mort lui ('ns(>v('li tout nu, 
la l;u (' tournée V(>rs la kehla. On (miIcvc au\ dc-funts Icuis \ ctcniiMits, parce 
([nc> (lan^ co ]»av> de misère un caleeon de toile et un manteau de burcî 
sont souvent le j)lu> clair de la lortun;' laiss('"e au\ Ix-ritiers. Sur la louilie 
on posa des pierres (]ue nous vîmes emprunter ;i I l'houlis h; plus proche 
et transjiorler par les amis du déhmt. 

Ouant au coupahle, il s en fut avec les siens contî'r 1 aviMiture au jeune 
|)rince. Puis on revint nianj;er mie ccuelU'e dcî mures à l omhre d un 
abricotier du heau-père. L accitlent fut clos par ce festin, la coutume autori- 
sant ces meurtres. 

Nous avons <pu;l(pies renseignements sur ce qui se passe à la forteresse, 
grâce à un marchand de Swat qui est venu vendre de la toile dans cette 
région du Tchatral. Il arrive tous les ans à la même époque avec de la toile 
de Mancliester et du Panjab, et l'argent étant chose presque inconnue dans 
ce pays, — pourtant on sait ce que sont les rou- 
pies et on les aime énormément, — il échange 
sa marchandise contre des manteaux de laine 
assez solidement tissés et contre des ânes qui lui 
servent ;i remj)orter ses acquisitions, revendant 
le tout ilans le nord du Panjab et le Swat. G est 
un grand vieillard maigre, à longue barbe, ayant 
le tvpe afjfhan et parlant couramment le persan. 
11 se plaît dans la compagnie de Rachmed, qui 
adore bavarder et conter des histoires, qu il 
conte très bien. Ce vieillard, en sa qualité d é- 
tranger, se lia rapidement avec nous autres, qui 
étions aussi étrangers. D autant plus que nous 
l accueillîmes toujours avec bienveillance, que 
nous lui finies un cadeau d une certaine valeur, 
et qu il était très mécontent du jeune prince, ([ui lui avait acheté une bonne 
partie de ses marchandises et le renvovait toujours au lendemain, depuis 
un mois, pour le paver. 

Le marchand, s'ennuvanttrès fort dans la forteresse, en sortait de temps à 
autre sous prétexte de mener paître ses deux ânes, et avec des détours, se 
cachant le long des haies, il s approchait de la tente. Dès que nous voyions 
les ânes, on le guettait et I on retenait les chiens, pom- qu il pût approcher 
sans que les aboiements attirassent l'attention des gens chargés de nous sur- 
veiller, lesquels dormaient à l'ombre et loin d(î nous. Nous avions été débar- 




4 44 



AUX lîiDES PAR TERRE. 




Mollah tcliatiiili 



lassés de ces importuns, {jràce ii deux ou trois vipères grises que Rachmed 
avait tuées près de nos coffres et sous le feutre où je dormais. Ces intrépides 
avaient une peur liorrible d'en voir sortir d'autres de la liaie près de laquelle 
nous Ijivouaquions, et surtout d'être mordus durant leur sommeil. 

Donc le vieillard vint nous annoncer, le 
jour où Rachmed avait tracé le trente-cin- 
quième cran sur le piquet de la tente, que 
des piétons étaient arrivés de Kaclimir avec 
des lettres pour le UK'tar de Tcliatral. C était 
Tordre de nous ])i('n traiter et de nous fa- 
ciliter le vova{|e du coté des Indes. La 
nouvelle n était pas mauvaise, et elle nous 
parut authentique le soir iiiciuc, car un 
serviteur du jeune prince nous apporta deux 
livres de beurre au moins, enveloppé dans 
de 1 écorce de bouleau et qui était excel- 
lent ; il provenait des gras pâturages du 
haut de la vallée d Arkhoune. 

Cette motte d(; beurre nous sembla un 
signe des temps; ainsi qu'une comète au ciel, elle présageait de graves 
événements. 

Et le lendemain, j'envoyai Rach- 
med à la forteresse demander au 
jeune prince une tasse, sous pré- 
texte (pie la dernière cjne nous 
possédions était cassée et que nous 
n'avions plus que nos mains pour 
boire; il fut reçu très honnélement 
par les courtisans, non par le prince 
lui-même, qui était, lui dit-on, oc- 
cupé à prendre sa leçon de lecture 
près du mollah chargé de parache- 
ver son éducation fort négligée. 
Rachmed voulait présenter ses hom- 
mages au jeune homme et tâcher 
d'en tirer quelques renseignements, mais il revint après une heure d'attente 
inutile. 

« J'ai passé ce temps, dit-il, accroupi sur les roseaux, qui sont les tapis 
de ce pays. J'étais au milieu des grands personnages de la cour, qui m acca- 




Migane à Tchatial. 



Ar.HETKS DANS I.E TCIIATRAL. V'*5 

Maiciil (le (|ii('sli()n>. 'Poiif; clKMcliaicnl sur la l ine, sons 1 aisselle, dans 
les coutures du vêlement, lu saiscpioi. .le ne m en eiïiavais |)as. Nous con- 
naissons ça, mais le sautillement des puces m a fait hatlrcî en retraite, jo 
li ai pas été élevé avec ces insectes-!;i. An reste?, j'avais une tasse. La voici. '> 
Elle est petite, en porcelaine île Kaclijjar, mais trop petite; aussi lîachmed 




KaHr. 



répare-t-il pour la seconde lois la notre, qui est grande. Il recolle le morceau 
avec de la sève d'abricotier et du papier. 

Ce même jour, un homme d Asmar nous fit ses adieux : il avait été 
envoyé par son khan en amljassade près du jeune prince de Mastoudj. Il 
vint nous demander un remède contre le mal de dents. Par la même occa- 
sion, le marchand de Swat, qui lui servait d'interprète et qui était borfjne 
depuis quinze ans, nous demanda si nous n avions pas quelque onguent 



44G AUX INDES PAU TEUIîE. 

avec lequel il eût frotté sou oi])il<; et recouvré la vue. ]!Sous lui fiine» com- 
prendre sans peiiHj (jue certains maux ne pouvaient être yuéris fjue par 
Allah, que l'homnie s'accoutume à porter sa misère, et que lorsque la 
mort arrive pour lui enlever son fardeau, il lui semble léyer. 

L'Asmari trouva que j'avais dit de bonnes paroles, et avant reçu p(nu' 
nos compagfnons de Tchatral un mol — tpi il leur remit honnêtement, — il 
s'éloigna à [jrands pas, les mains accrochées aux extrémités de s(jn salire, 
(pi'il avait posé sur la nuque. Cet homme, de très iiaul;! tailh;, à tête ovale, 
à nez crochu, au front rasé, resseml)lait ii un clud aral)e, et il en avait la 
di[;nité. Il était vêtu d'une courte chemise de cotonnade blanche et de 
caleçons dont cbat|ue jambe était aussi lar{je qu'un jupon, caleçons très 
agréables à j)orter en été, ainsi (pu; nous avons eu 1 occasion (h; U; constater. 
Il était chaussé de baI)ouches de Pechavcr cl piofessait j)our les Tchatralis 
le plus profond mé])ris, les traitant de menchants éhoiités. 

Rachmed était d(''voré d enmii, et j avais peine à le cahnercjuand de folles 
envies de partir le prenaient. Lorscpi'il était dans cet état d exasjjération, 
propre aux gens (pii ont un besoin inexorable (h- mouvenuMit et (pii sont 
réduits à 1 inaclion la plus complète, il venait nu? lrou\er. .le hii laissais 
exhaler ses plaintes, j'écoutais patiemment le conseil (|n il nu.' donnait de 
tuer un chef tchatrali, de lui voler ses chevaux et de nous en aller ii toute 
bride, changeant de montures chacpie fois que 1 occasion serait belle, cou- 
pant les jarrets aux bêtes aveclesquelles on nous pourrait poursuivre, etc.. 
Puis je détournais la conversation, et invariablement je l apaisais d une 
histoire que je lui appliquais comme un baunu% ou, si vous aimez mieux, 
à la façon dont David calmait les fureurs de Saiil, dont le caractère 
était irritable, comme chacun sait. Les fables de la Fontaine l amusaient 
fort. 

Rachmed venait de compter les qiuuaute-deux crans tracés sur le bâton 
de notre tente, par acquit de conscience, car il ne savait (juc tro|) bien leur 
nombre, et crachant, pestant, levant les mains au ciel, meiuu aut du l>oing 
la forteresse et les murailles de pierre (pii nous fermaient 1 horizon, il se 
livi'ait à la mimique du désespoir, quand il aperçut derrière la haie, à cin- 
quante pas, le marchand qui passait la tête et faisait signe de veiller sur nos 
chiens sommeillant à côté de nos coffres. Le brave homme s'approche et 
nous annonce que trois hommes sont venus de Guilguit à marches forcées, 
et qu'ils nous apportent des lettres du vice-roi (pii doivent nous être remises 
en main propre; que depuis quinze jours on nous attend à Guilguit, et 
que ces Gviilguiti vont aller à Tchatral chercher les nôtres, après s être 



A r, r, i': tés d ans i . i-: r < : 1 1 a t h a l. v 4 7 

reposés, car ils sont venus ici en ciiK] joui's, cf leurs pieds sont eusan- 
{;lantés. 

l.a colombe tpii nous apporte ce rameau d olivier iw taidi; pas à appa- 
raître en (rainant la jamiie. C'est un petit A(;;I)ai), velu de colonnade 
blandie, noir de soleil, à cpii nous trouvons, bien entendu, un air d'éneripc; 




/' 

/ 

/ 

Katir. 

et d'intelligence. Il nous remet les lettres datées de Simla et donne divers 
renseignements à Rachmed, (pu hoit littéralement ses paroles. Il nous dit 
(pi il est à nos ordres, <|ue, s il le faut, il repartira tout de suite pour Tcha- 
tral; mais il n est guère en état de marcher, il montre ses pieds écorchés, et 
nous vovons bien que lui et ses deux soldats sont complètement courbaturés. 
Nous 1 invitons à reprendre haleine; on lui tue un mouton, on le traite du 
mieux fpi on peut. Il nous dit (pie la route est très mauvaise, très pierreuse, 
très fatigante, mais (pi il la fera avec plaisir poiu" retourner dans le Kachmir, 



448 



AUX JNDES l'Ai! TE 11 11 E. 



car ce pays est lial)ité par des Ijaiulils, et s'il devait rester ù Mastoudj une 
semaine, il y tomberait malade. 

Cela est vrai, la petite plaine où nous sommes depuis (juarante-six jour» 
est devenue un marais pestilentiel, yrâce à l'inondation. C'est un véritable 
loyer de fièvres, et il faut tenir pour un miracle que Racbmed n ait eu que 
quelques petits accès et moi aucun, tandis <|ue les indigènes claciuent des 
dents et se tiennent le ventre autour de nous. 

Le vice-roi nous envoie de la main de son secrétaire Mackenzic ^Vallace 
une Icîttro fort aima])le, et M. Durand nous en envoie uik- autre en anglais, 

ou il dit (pie tous les ordres sont donnés 
pour nous faciliter la route et mettre 
un ternu> à nos ))eines. C est parfait. 

Le surlcudcuKiiM, le petit AfVjhan part 
pour T( liatral, cl j ai aloi s luie alterca- 
tion av(;c le premier ministre du jeune 
j)rince, (pii persiste à nous refuser des 
cbevaux et des {jiiides , sous prétexte 
qu il lui faut des ordres de son père 
pour ajjir. Nous sonuues las de ces sima- 
{jrées de discipline et d oniiiipotence, 
et nous le sommons, au nom du vice- 
roi dont il connaît le cacbct, d avoir à 
préparer la caravane pour le 9 juillet, 
c'est-à-dire le quarante-cinquième cran 
depuis (pie mes compagnons sont partis 
et le (juarautc- neuvième jour depuis 
notre arrivée à Mastoudj. Mal{jré ses 
refjimbades, il finit j)ars incliner, (piand 
)e lui ai fait conqjiendre, ])ar une com- 
paraison tout orientale, « que le T( hatral était à 1 Inde ce qu'est une magiac 
(mouclie) sous le ventre d un cbeval. Tant (pie la mouche ne pi(pie pas fort, le 
cheval ne s'en occupe point. l^i(pie-t-elle, il 1 écrase d un léger coup de pied. •■ 
Et, le 9 juillet, ayant été pris, pour comble de bonheiu-, d une attacpie 
de sciatique la veille, je me fais chausser par Rachmed des chaussures en 
peau de cheval qu'il a fabriquées la veille. Il me redresse, me place sur un 
cheval, et nous nous en allons. Deux jours aj)rès, mes reins étaient com- 
plètement assouplis, tant il est vrai (pie le meilleur médecin est le mouve- 
ment, pour les voyageurs du moins, flirtant de ce jirincipe, nous nous en 
sommes encore donné jusqii à la fin de septembre. 




Homme du YaiTuistan. 



AURETKS DANS LE TCdATIlAI.. 449 

Ni)u> soiuiuos arrives ilt* 1 autre ooté ilc la passe de Laspour sans Iroj) de 
ilitHcultés pour nous procurer des ânes et des porteurs. Une fois dans la 
région mal délimitée (pi on appelle l'iiiiial et ou le khan de Yassin exercerait 
une certaine influence, nous avons trouvé des soldats du Kacliinir 
escortant un sac île n)upies (ju on nous envoyait de la part du {jouvernement 
anjjlo-indien. A partir du hameau de Terou, nous avons eu à batailler avec 
des gens bien barbares et bien braillards, dont nos Kachmiri avaient grand - 
peur. Nous sommes ici dans le Yàguistan, disaient-ils. Ce mot était prononcé 
avec une mine défaite. Ces gens paisibles, peu énergiques, des femmelettes, 
en somme, voulaient nous faire comprendre que nous devions nous tenir 
sur nos gardes. — Ou appelle Yàguistan tout le 
j)avs habité par des tribus relativement indi'peu- 
dantes. Nous ne voulons pas vous raconter parle 
menu les incidents de cette traversée. Tantôt les 
porteurs jetaient bas leurs charges, tantôt les vil- 
lageois avec qui 1 on avait longxiement discuté, et 
(pii avaient promis la veille déporter nos bagages 
à un prix double ou triple de ce que valaient leurs 
services, — refusaient le matin de faire quoi que 
ce soit. Ils s'assemblaient autour de nous, en 
armes, gesticulant, menaçant; je choisissais dans 
la foule les chefs à barbe teinte de hennah, le- 
vénérables. En un clin d œil, j'en réunissais deux 
ou trois dans un tas avec l aide de Rachmed, et, 
le revolver au poing, après quelques coups de 
bâton, on les contraignait ii donner des ordres ;i 
leurs sujets, sous peine d avoir au moins le nez 
coupé. Les Kachmiri, enhardis par cet exemple, 
avec leurs armes, tenaient les autres en respect. 
Les vénérables , convaincus du sérieux de nos 
menaces, prenaient le parti le plus prudent, ils 
donnaient des ordres, et, ânes et porteurs là, on chargeait, puis on gagnait 
1 étape suivante, où l'on recommençait. 

La route d'hiver, plus commode, avait disparu; elle s'était liquéfiée : en 
effet, par le froid on passe sur la glace, et elle était fondue. Quand le chaud 
commence, avant que les eaux soient tout à fait grandes, on suit la partie 
du lit de la rivière qui n'est pas encore remplie; mais nous étions dans la 
saison des inondations, et il ne nous restait qu'à giimper des sentiers de 
chèvre. 




450 AUX INDES PAR TElillE. 

C'est ainsi (|UC' nous soiiiincs ariiv(''s par (ioiipis sur le [cinUnic de 
Kaclmiir, où nous avons attendu à Galikoucli nos comj)a{;noiis de l oute. La 
réunion, o|)('rée le; 20 juillet, a été joveuse, et nous avons conliniu' notre 
route en doublant les étapes. A Guiljjuit, nous avons été installés dans U? 
ban{jaloAV du major Riddulpli, par les soins du gouverneur indi{jène.- 

Après cinfi jours de r(>j)os employés à écrire des lettres, nous sommes 
partis le 29 juillet de Guilfjiiit. La veille, nous avons dit adieu a liavwaid, 




1 Ol tl'ICSSC lll' G.iIiKdui 11. 

(jui dort sous luie modeste tombe ;i l abri de saules enlacés d une vigne dont 
les feuilles se mêlent à celles de l arbre pour faire un charmant ombrage au 
« gallant olfîcerand acccmj)lished traveller-' , comme dit 1 inscription. Tout 
avitour de la tombe, l'eau ruisselle sur un pré aussi vert que ceux d Angle- 
terre, elle lait un doux bruit, afin d aider aux gazouillements des oiseaux, aux 
caquets des poules, car il s'agit de ne ])as réveiller le j)auvre et courageux 
voyageur, victime de brigands. Il faut bercer Havward douceuu'iit, les 
voyageurs ont l'oreille fine; faute de cette j)récaution, il aurait entendu 
peut-être ce qu'on disait de lui à la Société de géograj)liie de Londres. Il 
se serait convaincu d'une chose que les morts savent bien, c est (pi ils ont 
toujours tort. 



AP.RKTKS DANS I.E TCIIATHAL. Vô-T 

Lo 11 août, nous riions sur lo lac de Srina^ar, clans une barque où 
ramaient des hommes qui ressemblent à des Sartes du Turkestan et des 
femmes qui rappellent certains types d'Italie. 

Nous sommes restés à Kaclunir quelques jours nécessaires à la confection 
d habits et de souliers qui nous manquaient totalement; nous avions aban- 
donné nos deux derniers chevaux à trois jours de Kachmir, mais tous les 
hommes étaient là, maiyres, mais en bonne santé relative et contents 
d'avoir réussi. 

M. Dauv(>r{jue, (pii nous avait envoyé des provisions rerues à quelques éta 




Fl'iiiiik; du Kaclimir. 

pes de Ivachmir, nous a ofîert I hospitalité, et, ^ràce à d'autres compatriotes, 
MM. Pevchaud, Fabre et Boulev, nous nous sommes crus un instant en 
France. L'illusion était permise, attendu que Peychaud nous a fait ])oire de 
l'excellent vin de Bourgogne produit par des plants bordelais que le sol du 
Kachmir a transformés. Avant dit adieu à ces braves amis, dès que nous 
avons été habillés, nous sommes partis pour Raval-Pindi d'un grand train. 
Le chemin de fer, puis la diligence nous ont transportés à Simla, où nous 
allions remercier lord Dufferin, dont la famille et 1 entourage nous ont fait 
un bienveillant accueil. C'est là que nous avons appris que M. de Balachoff, 
im Russe, un homme de bien qui habite Paris, s'était intéx'essé à notre sort 
et avait mis à notre disposition une somme de six mille francs. 

De Simla, nous sommes allés nous embarquer à Korracliee, le 1" septem- 
bre, ])assant à travers le choléra sans accident, car il était écrit que nous 
ferions un bon voyage. 



454 AUX INDES PAR TEIIIIE. 

A Port-Saïd, nous avons (|uillcî Menas el Ratlnned, qui sont rc.'tournés dans 
leur pays par Gonstantinople et liatouni. 

A la fin de sej)tem]jre, nous ('lions dans nos familles, avant accojupli cetlo 
dernière partie du voyaxje, ainsi que nous le disions ailleurs, avec la 
vitesse do l'oiseau qui rentre au nid ■ . 




I mliiMKic" (le Korrarliee. 





1 l 11 i; o M A ^ s 1 1-, K E s . 



TABLE DES MATIÈRES 



CllAl'lTRE PREMIER 



DE MARSEILLE A T I F L I S . 



Marseille. — En mer. — D.irilaiiellcs. — Au café. — L'école. — Des soldats. — lirults de 
{•uerre. — Recrutement. — Quclfjues nioLs en faveur des Turcs. — Bosphore. — Passagers. 
— Les Terres basses. — Trébizonde. — Le Bercv du naplite. — Forêt vierge. — Paysage du 
Piion. — Une vieille connaissance J 



CHAPITRE II 

DE T I F L I S A U E C H T. 

En voiture. — Salianc. — Tvpes d'indigènes. — La pluie et ses effets. — Des sectaires. — Le 
pays des boues. — Au bord de la mer. — Encore des forets vierges. — A la frontière 
persane. — La population; sa manière de vivre, paresse. — Féodalité. — Scènes de la 
vie féodale. — Paysages du Talicli ; liabitations, mœurs, éducation, servage, musique, méde- 
cine 2"3 

CHAPITRE m 

DE RECHT A TÉHÉRAN. 



Le vin. — Pas de pain. — Pourquoi? — En approdiant du pavs guilek. — Rcclit. — Un gou- 
verneur qui s'en va. — Mouvement préfectoral en Perse. — Le départ de la seigneuresse. — 
Refuge. — Temps mérovingien. — Plus de pluie et plus de bois. — L'Asie centrale com- 
mence. — La plaine de l'Iran 63 



45G 



TAIiLE DES MATIÈRES. 



CHAPITRE IV 

DE TÉ II I n A N A li O S T A N. 

Départ (le Ti-liéran. — La fjrande route; liistorifjiir'. — En coinpafinie (le p/'lt-rins. — La (]('.sola- 
tloii (lu (l('sert (le sel. — Les Pylcs C.ispiennes (?). — ISos cornpajjnons tle rencontre : Fladji, 
Bal)a le pliilosoplie. — Un villa{;e d'une petite oasis. Ce qu'on y fait. — Faljrifjue (le s.ilpêtre à 
Aouvane. — Piété de Sailik le four{;onnier. — Paix et ventilation. — Vie sous terre. — Le 
karys. — Les Turcoinans sont proclies. — La nuit au caravansérail 81 

CHAPITRE V 

DE liOSTAN A M ESC II ED. 

Le milieu et l'eau. — Piadis, déportés. — A Sab/.ev.n-, licaucoup d'eau. Ricliesses. — Culbutes 
consécutives. — Un énii{;rant persan. Ses appréciations. ■ — Pas de cliose puhlicpie. — Le 
caravansérail durant le jour. — Les Arabes. — La pytlionisse d'Endor. — Diplomatie. — 
L'empreinte (lu pied de l'Imam. — La crainte de Tcjuran. — Les tours de (;uet. — Les Tur- 
comans vendeurs d'hommes. — Pusillanimité persane. — Devant la ville sainte des chiites. — 
Enthousiasme religieux. Ses diverses manifestations. — Plus belle de loin r|ue de près. 107 

CIIAI'ITKK VI 

DE MESCHED A SAMAUCAXDE. 

Départ de Mcsclicd. — Le Kclief. — Vakouf et fanatisme chiite. — Le pavsa{»e est de plus en 
plus centi al asiatique. — Rêve à Mouzderane. — Le désert. — L'arrivée du jour. — La chaleur. 

— Le Sarakhs persan. — Le Sarakhs russe. — Un Cécrops moderne. — Nous engageons 
Menas. — Etapes de nuit dans le désert. — Rien à y boire. — L'oasis. — Merv. — Rencontre 
de deux peuples. — Une ville naissante. — Encore le désert. — Le chemin de fer. — Ce qu'on 
pense des Turcomans. — ■ Les Russes. — Pour la sixième fois îi Samarcande. — Projets. 131 

CHAPITRE VII 

DE SAMARCANDE A I. ' A M O f . 

Arrivée à Samarcande. — Projets sur l'Afghanistan. — Départ. — Le conte de la fièvre à 
Yakaba»]. — Par le Sanguirdak au Ilissar. — Nomades à la fin de l'été. — Des Loullis. — 
Karatag, histoire du vieux temps. — Des Cabouli qui deviennent propriétaires. — Une ère 
nouvelle. — Agitation dans les esprits. — Un prétendant au tr(jne; son habitation; son sort. 

— Vallée du Kafirnagane 163 

CHAPITIIE VIII 

CHEZ LES AFGHANS. 

Nos recrues. — Tempête sur l'Amou. — Chameaux à l'abreuvoir. — Passage de l Amou. — 
Arrêtés à Chour-Tcpe. — Pourparlers. — Les autorités. — Les Ersaris. — Traits du carac- 
tère afghan. — Le chef des postes de la frontière. — Profession de foi. — A propos des Anglais. 

— On nous garde à vue. — On demande avis à ^Inzari-Gliérif, puis à Caboul. — Les «Errants»; 
Jacob et Eliézer turcomans. — Évasion. — Philtre, exorcisme. — Le cyanure de potassium. 

— On nous renvoie. — Retour à Samarcande 199 



T.Vni.E DES MATIÈRES. 



CllAlMTUi: I\ 



DK L A M OU A SAJIAUCANDE. 



Les ruines. — Palta-Kissar. — Tente ilu nomade et tente du Turkmène sédentaire. — Kakaïti, 
entraînement. — Les Kazaks. — Restes d'un aqueduc. — Tente de paille. — Voilà les mon- 
tagnes. — Uixo. — Sorcellerie. — Cour d'un |iréteiidai)t évincé. — I!aïs.-;ounne. — A Tclii- 
raktciii. — Le justi<rier. — Esjioir 2'Vi 



CHAPITRE X 

I. E P A M 1 R . 

Le général Karalkoff. — Proje t de traverser le Pamir. — Partons pour ^L^rl;uilane ! — Personne 
ne nous encourage. — Choix d'une passe. — Précautions contre le froid. — Le campement, 
la lunrère, la bougie. — Le feu, et vite ! — La nourriture, l'intendance. — R.ittcrie de cui- 
sine. — IMiarmacie. — Les cadeaux. — Les armrs. — La monnaie en nature, etc. — Pré- 
paratifs minutieux. — Craintes. — Passes fermées. — Comment nous préparons le passage du 
Taldik. — Espoir 257 



CHAPITRE XI 

LE PAMIR (suite). 

Départ pour le TaMik. — Les adieux. — La traversée de la passe. — Le val du Taldik. — 
iNLiuvaises nouvelles de l'Aiaï. — Plus d'aides. — Préparatifs de combat. — Un autre monde. 

— Où sommes-nous? — Dans la neige. — La lutte. — La « mer lîlanclie » . — Paysage 
polaire. — En allant à Ourlak. — P)ergers cernés par la neige. — Découragement de la troupe. 

— Repos. — L'escalade du Rizil-Art. — Sur le « toit du monde — Entiii! . . 291 



CHAPITRE XII 

1. E P A JI I R (suite). 

Au lac Kara-Koul. — Les uns se sauvent, les autres sont renvoyés. — Nous restons huit. — 
Vne trace. — Trouvaille. — Satti-Koul nourrice. — ■ Les arkars innombrables. — Le vent. — 
Le Mous-Koul. — Tempête du Kizil-Djek. — L'abandonné. — Le Ran{;-Koul : Kirgliiz, des 
koutasses. — Paysages. — Pourparlers. — Le mercure gèle. — • iNuit polaire. — Température 
capricieuse. — On veut nous arrêter. — Nous sommes sur territoire chinois. — Nous n'at- 
tendons pas la permission de Kachgar. — Ou nous refuse toute aide. — Comment nous nous 
procurons le nécessaire. — Départ pour l'Ak-Sou 323 



CHAPITRE XIII 

LE PAMIR (suite). 

Hostilité des indigènes. — Un ami de Sadik. — Sur les bords de l'Ak-Sou ou Je l'Oxus. — Nou- 
velles du Kandjout. — Les Kirghiz se suivent. — Un monument .'i la mort. — Une apparition. 

— L'n naufragé. — Les dettes de Satti-Koul, noire guide. — Sa fuite. — Ou ne veut pas nous 
aider, nous vendre des vivres. — Notre "frère" Abdoullali-Khan. — La Pierre blanche. — 
Excès d'obéissance. — Tentes abandonnées. — Un ami. — Des ennemis. — Réquisitions. 

— Au bout de la vallée de l'Ak-Sou. 357 



58 



-'< 5 8 



TABLI': DES M A tu": n ES. 



ciiAiM i lu: XIV 

A' E n s I. E k A N I) .1 O 1 T. 

ïjË.i outlaws. — Un exilé. — W.ililiane-Daryn. — Lai);;.n-. — Tvpes wakliis. — Kirjj'ii^ veu- 
lent se sauver. — Diplomalie. — Nom partons pour le Kaniljout avec des Walvhis. — DifHculti's ; 
les provisions diminuent; les Wakliis se sauvent. — I'eio:inais5ani:c s.ins succè.?. — Il faut 
ri'tiiurner à Lanfjar. — Abiloullali-Klian reparait. — Nous envoyons cliercher les l»n(;a{;ei 
abandonnés et Menas qui les {jarde. — Exi[;i'nces de.î Ivir;;'ii/.. — Le.-; Cnnois, .'i nos trousscii, 
ai ri vent trop tard. — Un saint 



GIIAIMTIti: XV 



ARUÈTÉS D.VMà I. E T C 11 .\ T II .\ I. . 



Nou; pnitons pour le Wakliane. — Marcliands cart^a;;itioi.-!. — Sadik et Ahdoarrasoul nous 
([uiltent. — Le.^ Afpliaiis veulent nou.^ retenir à Sarliad. — Nous traversons l'Ilindou-Koucii 
sans (juide. — Rencontre de.5 Teliatralis. — Cette fois-ci on nous arrête. — Nous sommes à 
bout de ressources. — Les Tcliatralis. — Pourparler.-. — Le j^ouverncment anjjlo-indien 
intervient. - — Quarante-neuf jours à Mastoudj. — 0:i non; rclài'lie. — ILivwanl. — Retour 
rapide - 417 




Chiens à Constantinople. 




DU VOYAGE 
DE M.M.BONVALOT,CAPUS & PEPIN 
DU CAUCASE AUX INDES 
PAR LE PAMIR 



Echelle an "v.Soo.ooo 

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o So wo iSo 2ÔÔ 250 3ÔÔ 3So Ifoo kiL 



Gravé chez L.Sormel Paris. 



Lit. E.PLON , SOURRIT et C»F Edit. 



Paris Imp. Dufifénoy 




PARIS 

TYI'OGP.APIIIE DIC E. PLON, NOURRIT e r C''-" 
n r E c \ n A n I È R E , 8 



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